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Christophe-Cécil Garnier et Frédéric Scarbonchi

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Revue de stress #146

Roazhon Celtic Kop : le K rennais

Supps Par Terre – Pas facile d'être supporter en terre de lose? Le Roazhon Celtic Kop n'en a cure: il produit une des plus belles ambiances de Ligue 1, et promet un avenir enflammé. 

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Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supps Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Après NiceParisGuingamp, Nantes, Caen, LyonTroyes, MonacoSaint-Étienne, ToulouseMontpellier, Bordeaux, Angers, StrasbourgMetz et Marseille, ils sont passés par Rennes. 

 

* * * 

 

"La seule façon de l’emporter, c’est vous! Si vous voulez pas qu’ils lâchent, vous lâchez pas." Pulko, le coprésident, est au micro devant la tribune Ouest-France et tente d’entraîner les fans du Stade rennais avant le début du match contre Toulouse. Grimé de noir, seule son écharpe rouge à la ceinture apporte un peu de couleur. C’est celle du RCK, le Roazhon Celtic Kop, principal groupe ultra de la ville depuis 1991.

 

Chaque match, entre six et sept cents de ses membres garnissent les travées de la tribune. Très vite, celle-ci se fond en rouge, avec un tifo de feuilles et une banderole: "Pour toujours à tes côtés, ce soir gagne pour moi". Les chants débutent avec force, des drapeaux affichant tour à tour la croix celtique ou les lauriers de Fred Perry s’élèvent dans le ciel. Mais à la 17e minute, un Rennais marque contre son camp. 0-1 et un coup d’arrêt dans la tribune.

 

Rennes. Ses galettes saucisses, son président François Pinault et sa lose consubstantielle. Ça, c’est pour les clichés. Dans les faits, même si le Stade rennais a perdu trois finales de coupe en cinq ans (deux Coupe de France contre Guingamp en 2009 et 2014, une Coupe de la Ligue en 2013 contre Saint-Étienne), le club n’a fini que cinq fois après la neuvième place et a arrêté de faire l’ascenseur depuis la prise en main de François Pinault en 1998. "Heureusement qu’il est encore là", confie un ultra. Le président du groupe Artémis, septième fortune de France, a repris l’équipe il y a vingt ans alors qu’elle venait de se sauver après une victoire face à… Toulouse.

 

 

 

 

« Après la dernière finale perdue, la tribune s’est remplie »

"Je n’avais même pas huit ans, se souvient Jean-Félix, supporter des Rouge et Noir depuis lors et auteur du site La Vista. Pour un premier match au stade, se sauver, c’est fort. Mon père m’avait emmené avec des copains. Ce n’est pas un fan de foot, mais c’était plus parce qu’on jouait le maintien, il y avait besoin de monde." Lui-même parle pourtant de "club de la lose" en soufflant. Il a assisté aux deux premières finales, pas à la dernière. "Je n’aurais pas eu la force. On commence à avoir notre dose, mais on est toujours là. Et d’autres plus anciens gobent depuis pas mal d’années. On se dit toujours: 'Est-ce que cette année, on va franchir le cap?'."

 

Cette année, c’est la Ligue Europa qui est en ligne de mire. "On se dit qu’on est plus régulier, que ça va le faire, continue Jean-Félix, qui n’est pas membre d’un groupe. Et là, Metz gagne chez nous, bam! On a quatre matches à domicile, mais on flippe quand-même. Parce qu’on est Rennais et qu’on se dit que tous les ans, c’est la même chose."

 

Curieusement, cette rengaine apparente n’a pas impacté les effectifs du RCK. C’est même l’inverse. "Après la dernière finale perdue contre Guingamp en Coupe de France (en 2014, ndlr), on a vu plein de gars arriver, la tribune s’est remplie. Maintenant on a un plus gros bloc à gérer, ce n’est plus quarante gars derrière une bâche", souligne Kowboy, capo et présent depuis 1998, qui parle aussi d’un "coup de boost en 2006/07" – la saison où Rennes est aux portes de la plus prestigieuse des compétitions européennes avant de finir quatrième à la dernière seconde du match de la dernière journée. La lose, les ultras la balaient en quelques phrases. "Tu penses à Rennes, le club qui perd et où il n'y a pas d’ambiance, vous vous ferez une opinion et on en parlera après le match", lance Kowboy.

 

 

« On a essayé de donner envie de venir »

La veille de celui-ci, lui et deux autres membres du RCK reçoivent dans un pub irlandais. Le premier, c’est La Biche, trente-et-un ans, tout droit sorti d’un clip des Dropckick Murphys avec son béret sur la tête et sa barbe rousse. Le second, c’est Pulko, l’autre capo et président du RCK. "Comme le sirop, mais avec un K", souligne-t-il avec un sourire en parlant de son surnom. Lui a son explication sur l’affluence du groupe. "On s’est peut-être plus ouverts, on a essayé de travailler sur notre communication, notre ouverture aux gens. On a essayé de donner envie de venir, via une communication visuelle." Kowboy le rejoint: "Des jeunes sont arrivés et ont fait du très bon taf au niveau de la com’".

 

Cela a amené un changement de supportérisme à Rennes. "Je trouve que depuis quelques années, les gens ont pris une autre dimension qu’avant. Ils étaient plus spectateurs, comme pour les tifos. Les voiles, c’était abominable à gérer, les gens les détruisaient pour voir", explique le président du RCK, qui estime que le groupe a "ultralisé" la tribune. Maintenant, les fans rennais "ont des repères", complète La Biche, carté au sein du groupe depuis treize ans.

 

Ce processus d’éducation s’est opéré en même temps que le groupe a grandi. Il s’est orienté vers une mentalité plus ultra. Parmi les trois comparses, le plus âgé cite les Milanais, le plus jeune la Suède, l’Allemagne ou le Danemark. En conséquence, depuis quelques années, le RCK s’est forgé une solide réputation dans les tifos. Grâce à cette génération qui s’est formée au sein du mouvement. "On a eu des mecs qui ont eu la dalle de tifos pendant quatre ou cinq ans, et qui se relaient. Certains lâchent, mais d’autres reprennent", commente Kowboy. "Ils ont la dalle de malade. Je leur voue tout mon respect", s’ébahit Pulko, fier que le groupe fasse "tout main".

 

 

 

 

« Juste pour notre kif personnel »

"Ils font un boulot de ouf, confie de son côté et avec entrain Jean-Félix, éducateur sportif de métier. Les tifos sont magnifiques! Sur dix-neuf matches, il y en a eu environ quinze avec des tifos qui font la tribune." Chez les ultras, on en parle presque comme un métier à part entière. "On a une rigueur et une dynamique de travail. Et en plus on a les bons mecs, détaille La Biche, toujours le béret sur le crâne. Certains groupes nous demandent combien de temps on met pour tel ou tel tifo. Si on leur répond une semaine, eux peuvent nous dire qu’ils mettent trois mois. C’est parce que graphiquement, on est plus performants."

 

L’approvisionnement est aussi important. Attablés devant leurs verres, les trois ultras se targuent d’avoir trouvé le bon fournisseur "pour choper tout le bon matos". Désormais, ils commandent des bandes en plastique de cinq cents mètres de long. "On fait une commande au début de saison et c’est bon", explique Kowboy.

 

Pour autant, le fait qu’on les félicite et les érige en modèle les touche peu. "On nous a dit que les journalistes du Sun (le quotidien anglais, ndlr) citaient le RCK pour la qualité de ses tifos, continue La Biche, alors qu’un homme commence à jouer aux fléchettes derrière lui. Ça fait sourire mais je m’en fous… Si ça peut aider l’équipe à prendre trois points et que je peux voyager en Europe grâce à ça, là OK!" Son voisin abonde: "C’est pas notre but de vouloir la reconnaissance des gens, de se la raconter par rapport à ça. C’est juste pour notre kif personnel".

 

 

« Rapprocher le club de ses supporters »

La mise en place de ces tifos a été aidée au départ par le club, avec qui les relations sont "très bonnes", souligne La Biche. "Ils nous disent quand ça va pas, nous aussi", sourit-il. Par exemple, le SRFC "donne parfois les consignes sur les écrans, c’est bien", estime Pulko. "Ils nous ont ouvert pas mal de portes, résume-t-il. On peut aller sur le terrain pour préparer les animations, déployer la bannière."

 

À Rennes, le club essaie également de combler les supporters sur les réseaux sociaux. Depuis deux ans et demi, il a lancé la Social Room FC, un compte Twitter et un site internet pour "vivre les matches du Stade rennais autrement". Jean-Félix est le dernier venu de l’équipe, en octobre dernier. "Le but est d’avoir un côté un peu plus décalé que le club ne peut pas se permettre, indique-t-il. Nous, on essaye de rapprocher le club de ses supporters. Le club est vachement ouvert. Il essaie de tout mettre en place pour que les gens viennent au stade." 

 

Les ultras, eux, tiennent à "sensibiliser" les non-initiés qui viendraient en tribune basse. "Quand on voit des familles arriver, on leur dit qu’ils sont dans une tribune debout, agitée, explique La Biche. On les prévient d'où ils mettent les pieds. Ils peuvent rester mais, par contre, il faut assumer. On met les bases et ils prennent la décision. S’il y a un but et qu’ils sont au deuxième rang, le gamin il saute."

 

 

 

 

« On ne fait plus de politique, ça ne nous a apporté que des emmerdes »

En général, la situation se règle en amont. "J’en ai parlé avec des gars de la billetterie. Des fois, des familles veulent prendre des places en basse, les gars leur conseillent de pas le faire. Parce que ça va bouger et que c’est pas cool pour les gosses", raconte Pulko qui dit être pour "qu’il y ait tout le monde" dans la tribune. "Il faut juste qu’ils se disent que s’ils viennent là, c’est pour chanter, s’agiter. Tu restes pas posé. Si tu veux l’être, il y a les latérales. Il faut que les gens se disent ça. Actuellement, on a encore du mal, mais ça prend de l’ampleur, il faut l’ancrer chez les gens", précise le président et capo du RCK.

 

L’ancrer, l’expliquer, parce que le groupe s’est ouvert, sans profil type et avec beaucoup de gens différents. "Nos anciens faisait du super taf, mais ils étaient peut-être un peu plus fermés", estime Pulko. Le RCK, pendant longtemps, comme la Horda à Metz, a été présenté comme un groupe de gauche. Qui se droitise, soufflent les détracteurs? "On ne fait plus de politique parce que ça ne nous a apporté que des emmerdes", souffle Kowboy, qui se rappelle les tournois antiracistes organisés à une époque.

 

"Ça rejoint le côté 'ouverture de la tribune', reprend Pulko. On s'ouvre en étant un groupe, tous là pour le Stade rennais et pas pour faire de la politique. Ensuite, les gens pensent ce qu'ils veulent. Mais je ne veux pas de politique dans la tribune, ou en déplacement, et encore moins dans le local."

 

 

« Il y a un potentiel énorme à Rennes »

Comme le groupe représente la principale association de supporters de Rennes, c’est sur eux que repose le supportérisme. Mais être les plus gros sous-entend également que s’il y a un problème "tous les feux viennent sur nous", déplore La Biche. Par exemple, lors du match début mars entre Rennes et Saint-Étienne, des violences ont eu lieu. "Ça regarde un peu que nous", élude Pulko. "Y a rien à dire, c’est comme partout, s’emporte Kowboy. Des mecs font chier, ils se font taper par des Rennais et parce qu’on a un local, ça retombe sur nous."

 

La fin de match approche au Roazhon. Le Stade rennais a retourné la partie et mène 2-1. Si la tribune pousse timidement, elle se fait beaucoup plus entendre à la victoire finale. Son clapping est repris par une bonne partie du stade. "Les gens peuvent continuer à tailler, il n’y a pas de problèmes. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’il y a un potentiel énorme à Rennes, prévient La Biche. Sauf qu’il est plus ou moins mal exploité. Si un titre est gagné, là je pense que ça va partir."

 

En attendant, "le stade est très souvent plein, il y a une bonne affluence, note-t-il. Pour un club qui ne gagne rien, c’est pas mal. Si on maintient cette ambiance, on sera bien. On a un groupe qui fait marcher le stade, ça avance. C’est juste qu’on gagne pas." Le regard se fait mi-déterminé, mi-rêveur. "Et tant mieux pour les autres, car quand on va commencer à le faire, ils vont chier dans leur froc." 

 


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