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Christophe-Cécil Garnier et Frédéric Scarbonchi

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La Gazette de la L1 : 19e journée

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Fin de la période d’essais

MNK, plus poètes qu'Ultras

Supps par Terre – Au Malherbe Normandy Kop, on est plus normand que kop, mais on l'est avec beaucoup de passion – une passion aussi érudite que singulière.  

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Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supps Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Au fil de cette saison, ils publient une partie de leurs reportages les Cahiers du football. Après NiceParisGuingamp et Nantes ils nous emmènent à Caen.

 

* * *

 

Les trois supporters s’installent à l’une des tables du Bayeux, champêtre bar-tabac à six cents mètres du stade Michel-d’Ornano. Les autres places sont vides, peu de supporters caennais ont souhaité faire un dernier arrêt après un score nul et vierge de leur club contre Guingamp. À quelques mètres d’eux, une écharpe du Malherbe Normandy Kop dont ils font partie est accroché derrière le zinc.

 

Le trio est remonté en raison d’une échauffourée avec la police. Posément, Sebuk raconte l’histoire. "Il y a eu un fumigène allumé en tout début de match, débute celui qui est l’un des capos et vice-président du MNK96. Les flics ont essayé de cueillir après la rencontre la personne qui l’avait allumé, un truc assez classique. Ils sont venus faire un contrôle d’identité d’une personne, derrière un barrage de CRS, pour ne pas qu’on puisse accéder à ce qu’ils étaient en train de dire. Nous, on était juste devant, à attendre que le gars revienne avec nous. Les CRS ont commencé à charger jusqu’à un coin sans issue du stade." 

 

La suite, c’est que l’un des supporters, un jeune, a subi un coup dans le bas du ventre au moment d'une attaque de chien. "Il a gerbé quasiment instantanément. Il est parti aux urgences avec son père, continue Sebuk C’est hélas fréquent, ces comportements stupides qui énervent une foule plutôt que de la calmer. S’ils font ça intelligemment ça peut se passer plutôt bien."

 

 

 

 

"Par amour du SM, pas par haine d’un club"

L’ambiance du match avait pourtant été bon enfant, sans fausse note, même s’il est difficile de dire que le Kop, dans sa globalité, ait été très bruyant. Le match terne – qui a amené le cœur de la tribune à simuler une célébration de but – n’a pas aidé à électriser la foule. "Ce soir, on n’a pas été très bons", souffle Boulevard, dont le pseudo cache l’un des plus jeunes membres du bureau (vingt-deux ans). Avec sa voix cassée, il rappelle de nombreuses fois que Caen marque très peu de buts.

 

Nono, assis à côté de Boulevard, confirme: "Niveau ambiance, c’était l’un de nos pires matches". D’où le choix de la simulation de but, alors que le match touchait à sa fin. Cette petite fête a un peu secoué les stadiers, originalement placés juste à côté des capos.

 

Les Ultras assurent une bonne entente avec ces membres de la sécurité. À l’entente du mot "Ultra", ils rectifient tous à tour de rôle: "Au contraire des groupes Ultras que tu vas croiser, nous on ne se revendique pas Ultras car tu peux très bien croiser un gamin de sept ans au tambour", pose Nono, alors qu’au fond du bar, on demande la tournée du bureau. La bagarre, la défense à tout prix d’un territoire en s’en prenant aux groupes en déplacement, les vols de bâche, tout ça ne fait pas partie du quotidien de la maison Malherbe. "En Ligue 2, ça aurait été très facile pourtant de voler des bâches", lâche Boulevard, qui travaille comme animateur jeune.

 

Un style "bon enfant" et une bonne réputation locale qui n’empêche pas la répression, le groupe ayant souvent droit à des restrictions de déplacement, comme ce fut le cas lors du match à Rennes.

 

D’ailleurs, s’il existe une rivalité géographique avec des clubs comme Rennes ou Le Havre, le MNK n’en fait pas ombrage. "Nous, on est là par amour, on n'insulte ni les arbitres, ni le gardien adverse. Pareil, on ne donne pas trop d’importance à nos rivaux. On est là par amour du SM, pas par haine d’un club. Donc on ne sort pas des écharpes 'anti', par exemple", démontre Sebuk, qui va se permettre, à une heure du matin, son premier et seul verre d’alcool de la soirée.

 

 

 

 

 

"Le sentiment de représenter la Normandie"

Pour Sebuk, Boulevard, Nono et tous les autres, si le MNK est dans la mouvance ultra, c’est pour l’être "à la normande". "Clairement, le MNK n’est pas le groupe ultra type de la scène française." Afin de comprendre l’âme et l’histoire du groupe, Sebuk fait un petit rappel historique, la voix posée, le langage construit. Il part dans les années 90 et explique comment ils sont arrivés à avoir "un seul groupe éclectique".

 

"À l’époque, il y avait la brigade Vikings qui était pro-Marseille. Ils retournaient leurs bombers pour faire comme les South Winners. Ils se réclamaient de gauche. Il y avait un petit groupuscule pro-Boulogne, très petit. Et il y avait les Gunners Caen 91, qui n’étaient pas politisés et se rapprochaient des Ultras, mais avec une organisation à l’anglaise qui s'apparente à ce qui se fait dans cette France-là: une France plus anglo-saxonne que latine."

 

Alors que les autres parlent entre eux à la table du bar, Sebuk embraye sur la naissance du groupe. C’est en 1995, alors qu’il y a une volonté "d’avoir un groupe rassembleur plutôt que plusieurs groupuscules avec des entités différentes", que le MNK se constitue. Il s’inscrit dans la "continuité des Gunners" avec des principes identiques, en plus d’être "rassembleurs". "Dans notre tribune, tu verras de tout: des femmes, beaucoup de femmes, des enfants, des personnes handicapées… Ce qui rassemble tout le monde, c’est le sentiment de représenter la Normandie", détaille Sebuk, qui passe ses matches en équilibriste, les deux pieds posés sur les bords de la nacelle.

 

Ce tropisme identitaire, fort en Corse, à Nice ou en Bretagne, a été bien ressenti durant de ce week-end. Après le Bayeux, Boulevard et Sebuk décident de nous emmener dans le centre-ville. Pas question de parer au plus pressé pour aller boire des verres, et tant pis si la pluie fouette les tronches, ils tiennent à faire un détour pour montrer, par exemple, la mairie, faite de pierres de Caen.

 

Au fil des échanges, les deux hommes font montre d’une grande connaissance de leur région. "On chante plus par amour de la Normandie que de Caen", avance Sebuk. "Il y a la Normandie, puis la Basse-Normandie, puis Caen", assure Boulevard, qui se fait reprendre de volée par son acolyte, de sept ans son aîné: "La Basse-Normandie, on s’en branle, putain, c’est une invention française. On a été séparés par des administrations".

 

 

 

 

 

"Il n’y a pas de Voltaire FC ni de Shakespeare United"

Une parole construite, un raisonnement étudié, impressionnant et rare. Et que Boulevard soit d’origine syrienne, Sebuk moitié anglais et Nono – qui est rentré se coucher – issu d’une famille gitane ne change strictement rien, s’il fallait le préciser, à leur amour sincère et profond de la Normandie.

 

"Je veux que notre culture puisse survivre. C’est pas pour dire qu’on est les meilleurs ou qu’on a la plus belle ville du monde. Ça, tout le monde le prétend. Les Chinois, les Français, les Parisiens…", insiste Sebuk, qui aime répéter que pour affirmer qu’une ville est la plus belle du monde, il faudrait avoir voyagé dans le monde entier. Et le bonhomme s’y connaît un peu puisque ces dernières années, liste non-exhaustive, il est allé en Irak, en Colombie ou encore au Niger dans le cadre d’une mission humanitaire qui l'a vu peindre les bidonvilles avec des mots choisis par les habitants. 

 

Surtout, pour eux, il ne s’agit pas seulement de crier plus fort pour faire connaître leur amour, même si les chants à la gloire de la Normandie sont légion en tribune et que certains, comme Nono, se font tatouer le drapeau normand. Non, ces hommes de base du Malherbe Normandie Kop (un millier de membres) s’appuient sur une culture étonnante et citent, pendant trente minutes, Léopold Sédar Senghor, François de Malherbe, Michel Onfray, Orelsan ou encore Charlotte Corday. 

 

Quitte à ce que la balade devienne un petit cours d’histoire. "On est le seul club au monde à avoir un poète qui donne son nom au club, François de Malherbe. Un grammairien né en 1555. Il est né en centre-ville. En fait, un lycée à son nom avait un club de foot à la fin des années 1800. Ce club a fusionné avec le celui de la ville en 1913. L'un jouait en rouge et bleu, l’autre portait le nom de Malherbe. Ils ont gardé les couleurs de l’un et le nom de l’autre. Aujourd’hui, on a ce nom très original. Il n’y a pas de Voltaire FC ni de Shakespeare United. Et ça correspond à cette ville, qui a le plus de librairies par nombre d’habitants en France, par exemple", avance Sebuk. Si les études comparatives sont compliquées à dénicher, Caen semble bien être l'agglomération française où les librairies indépendantes sont, proportionnellement, les plus nombreuses.

 

Le capo poursuit: "On est une ville, surnommée il y a longtemps l’Athènes normande pour le nombre de philosophes qui y vivaient, comme Charlotte Corday, considérée comme une féministe avant-gardiste à l’époque de la Révolution française. Puis Senghor, et puis d’autres. Sans être une ville bourgeoise, la littérature et les arts ont une place prépondérante".

 

 

 

 

 

"On a chanté dans les stades"

Cet ancrage sert le groupe. Plus que "la famille" qu’avait décrite Nono au Bayeux, c’est une entité qui construit des hommes. Pour confirmer cela, trois histoires sont contées. Celle de Sebuk, d’abord. "Tout jeune, je faisais les banderoles et les tifos. J’ai toujours été poussé par les anciens du groupe. Et quand tu es reconnu pour quelque chose que tu fais, c’est génial." Du coup, le gamin qui brosse de grandes lettres pour les samedis soir devient artiste-peintre et fonde l'Outsiders Krew.

 

Ensuite, il y a Spag, photographe du groupe devenu photographe professionnel. Ou encore un troisième homme, le frère de Sebuk, qui faisait résonner le tambour à huit ans dans la tribune et qui est aujourd’hui batteur dans un groupe de rock en Angleterre.

 

Des parcours qui font rêver mais qui n’effacent pas l’essentiel: "On a chanté dans les stades", comme dit le rappeur Orelsan dans son dernier album. Contre Guingamp, hormis un noyau actif, l’ambiance fut poussive. Elle n’a pas empêché de vivre des moments succulents, comme lorsque Sebuk fait reprendre quatre ou cinq fois la même chanson à la tribune, parce qu’il estime que cette dernière ne sait pas tenir le rythme. Ou lorsqu’Olaf, le président du MNK et capo historique à la moustache de viking, enjoint tous les membres de ramener l’écharpe du club lors du prochain match.

 

Un peu plus loin, le collectif We Are Malherbe, bien connu sur les réseaux sociaux, participe à quelques chants et, par respect, ne sort que très peu son téléphone pour tweeter. Il y avait plus important: le terrain, l’ambiance, l’amour. Surtout de l’amour. "Dans la ville aux cent clochers, partout résonnera, le chant des Caennais, de Saint-Gilles à la Mala. Si tu veux pas nous écouter, on est désolé pour toi, car toute la soirée, t’entendras le MNK…"

 


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