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Christophe-Cécil Garnier et Frédéric Scarbonchi

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Revue de stress #142

Remontés comme des supporters du Racing

Supps Par Terre – S'il faut illustrer la fidélité et l'abnégation des supporters, ceux du RC Strasbourg, qu'ils ont directement aidé à survivre, viennent inévitablement à l'esprit. Ils racontent cette aventure partagée avec leur club.

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Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supps Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Après NiceParisGuingamp, Nantes, Caen, LyonTroyes, MonacoSaint-Étienne, ToulouseMontpellier, Bordeaux et Angers, leur périple est passé à Strasbourg.

 

* * *

 

Vous me cassez les couilles”, hurle le capo des Ultras Boys 90. Pour eux, c’est le match de l’année. Impossible de comprendre qu’une partie de la tribune ne les suive pas. Parce qu’à Strasbourg, on s’est habitués à la ferveur. “Quand on a déménagé du quart de virage pour toute une tribune de 4.000 places, on se demandait comment on allait faire en hiver, quand on serait 500. Mais finalement, ça s’est passé comme dans un rêve: dès le premier match, en Ligue 2, la tribune était pleine et intégralement debout”, raconte enthousiaste Grégory Walter, vice-président de la fédération des Supporters du Racing et auteur de l’ouvrage Neuf fois le tour de la terre pour mon club.

 

Impossible donc, pour les UB – qui ont refusé de nous rencontrer, même s’ils font de facto partie de la fédération des supporters – de voir quelques personnes se rouler les pouces pendant le derby. Lorsqu’il s’énerve, il est d’ailleurs applaudi par le Kop. La veille de la rencontre, c’est Philippe Wolff, le président de la fédération, qui nous a donnérendez-vous dans leur local. Une façade composée de trois entrées de garage fermées par un rideau métallique, des murs en tôles blanches fatiguées dont certaines tendent vers le noir et, sur le côté, une petite porte qui donne directement sur un escalier.

 

C’est peu dire que le lieu ne paie pas de mine. Mais les fans du RCS s’y rassemblent depuis huit ans, avant un déménagement proche. Le président de la Fédération des supporters, Philippe Wolff, bataille un peu avec la porte d’entrée et nous fait visiter la pièce centrale où tous se retrouvent.

 

 

 

 

« J’ai longtemps cru que le club allait mourir »

Les murs sont parsemés de maillots et d’écharpes du Racing, et quelques peintures aux couleurs du club complètent le tableau. Sur un mur, cette phrase: “Un club meurt lorsqu’il n’a plus de supporters, le Racing est immortel.” “J’ai longtemps cru que le club allait mourir”, avoue pourtant notre hôte, lunettes carrées sur le nez et débit rapide. L’air sérieux, il revient sur les événements qui ont contribué à la création de la Fédération. En 2010, Jafar Hilali est actionnaire majoritaire du Racing, mal en point en Ligue 2 après avoir raté de peu la montée l’année précédente.

 

On savait qu’on allait aller en National et, financièrement, vers le dépôt de bilan. Avec tout ce que ça veut dire: la disparition du club”, se remémore l’Alsacien, accoudé à une table protégée par une nappe du Crédit Mutuel. Les supporters se posent alors la même question: "Qu’est-ce qu’on peut faire pour sauver le club?". “L’idée était de lutter contre Hilali, mais d’aller plus loin, continue Philippe Wolff. À ce moment-là, on parlait beaucoup du RCS en mal. Dans les journaux, on n'évoquait que des problèmes financiers et sportifs. Et nous, ça nous faisait chier parce qu’on voyait le club mourir dans des conditions atroces. Comme une personne âgée qui part et dont on dit du mal."

 

La fédération des supporters se crée à partir de plusieurs associations existantes – les ultras des UB90, le Kop Ciel et Blanc et “une ou deux assos qui ont cessé leur activité depuis” – et, d’un autre côté, de nombreux supporters qui n’étaient pas affiliés, “mais qui étaient prêts à s’y mettre, comme moi”, souligne Philippe Wolff. Ce supporter de Strasbourg depuis le début des années 90 – “l’époque des Lebœuf, Keller, Pouliquen ou Cobos” – est choisi comme président de ladite fédé en raison de sa neutralité et de ses articles écrits et appréciés sur Racingstub.

 

 

 

 

« Aujourd’hui, le kop est rempli d’ados, il est plus jeune qu’il n’a jamais été »

Cette création qui avait pour but de “fédérer” et “d’ouvrir un espace de discussions pour tous les supporters” n’empêche pas le Racing de descendre sportivement en National, avant que l’administratif puis la liquidation le condamne à la CFA 2. Mais elle participe à un élan qui fait renaître le club. Une renaissance qui se traduit par une très forte affluence, à la Meinau comme ailleurs.

 

L’un de nos objectifs, c’était de faire des déplacements pour le grand public. Pendant très longtemps, c’était les ultras qui se déplaçaient. Et comme on était en CFA 2, ce sont des matches régionaux qui ne sont pas très loin, raconte Philippe Wolff. Le premier match à l’extérieur, on était 500 ou 600. Les joueurs du Racing pensaient qu’on était les supporters de l’adversaire. À l’échauffement, ils osaient pas nous regarder et s’approcher de nous. Ils ont mis deux minutes avant de comprendre. C’étaient des amateurs, ils avaient jamais connu ça!

 

Selon le président, les Strasbourgeois sont en moyenne entre 6.000 et 7.000 en CFA2. À Schiltigheim, ils sont même 9.000. “C’est la ville à côté, on y est allé en tram!” en rigole Philippe Wolff. Une “sorte de culture des déplacements” se met en place. “Les gens qui ne se déplaçaient pas, on les a retrouvés dans le Bas et le Haut-Rhin. Ils y ont pris goût, maintenant, ils continuent de se déplacer."

 

Cette passion se traduit dans le rassemblement d’avant-match contre Metz. Dans un terrain d’entraînement à côté de la Meinau, environ mille personnes, et pas seulement des ultras, au contraire, sont réunies pour pousser l’équipe dans l’optique du derby. Les Strasbourgeois sont impatients d’en découdre – et pour cause: cela fait huit ans qu’ils n’ont pas reçu leur voisin grenat. Et dix depuis la dernière en Ligue 1.

 

À l’époque, le Racing avait perdu 3-2 à domicile et avait enchaîné dix défaites, le condamnant à la Ligue 2 et aux problèmes. “Entre 2006 et 2010, quand c’était la merde, j’avais peur qu’on perde plein de générations de supporters du Racing, explique Grégory Walter. Mais aujourd’hui, le kop est rempli d’ados, il est plus jeune qu’il n’a jamais été. Je n’aurais jamais osé y croire. Ce dépôt de bilan aura permis d’enchaîner les résultats positifs et par conséquent aux jeunes générations de s’attacher.

 

 

 

 

 

« C'est un peu un monument de la région »

Pour Philippe Wolff, cette culture sportive tient au fait que le Racing “est une institution”. “Les gens sont attachés à lui. Même ceux qui n’aiment pas le football vont regarder les résultats du club parce que c’est un peu un monument de la région. Tous ceux qui, à un moment donné, aimaient bien le foot sont allés à la Meinau en se disant que c’était un acte de soutien." Grégory Walter abonde. “On entendait que Strasbourg était 'toujours là' derrière son équipe”, dans les médias ou les réseaux sociaux. C’était pas forcément vrai au départ, mais à force de l’entendre, ça a contribué à ce que ce soit réellement comme ça."

 

Pendant quatre ans, entre 2010 et 2014, les supporters strasbourgeois ont pourtant vécu “une période difficile”, selon les mots de Philippe. Après Jafar Hilali, Frédéric Sitterlé fait illusion six mois, avant de les “rouler dans la farine”. Ensuite est venu Marc Keller, qui a fait l’unanimité de par sa bonne gestion. Même si l’ancien joueur du RCS avait “déjà une vision qui n’était pas celle qu’on avait retrouvée, une vision amateure, d’un football simple et un peu décontracté, qu’on avait envie de faire vivre”.

 

Par exemple, avec la descente en CFA 2, les supporters ont instauré une tradition: chaque nouvelle recrue doit venir dans le local de la fédération, se poser sur une chaise devant les fans qui lui adressent un speech et leur donnent un livret sur l’histoire du club. “C’est surtout trente minutes de brisage de glace, parce qu’on a une histoire riche qui se respecte. Ils sont polis et ils écoutent, même s’ils viennent parce qu’on leur a dit de venir”, détaille Philippe Wolff.

 

 

« Marc Keller a été prêt à nous écouter »

Cette particularité unique en Ligue 1, Marc Keller ne l’a absolument pas remise en question. Par contre, lors de son arrivée, le logo et les maillots ont changé. “On a eu deux trois accrochages, mais Keller est quelqu’un qui a été prêt à nous écouter. Cependant, ça a pris environ deux ans avant qu’on trouve le mode de fonctionnement correct avec lui." En 2014, Philippe et les autres commencent à souffler: “C’était assez long. Faire des réunions, monter au front, faire des communiqués… Au bout d’un moment, c’est un peu fatigant."

 

Aujourd’hui, tout roule. L’entraînement et la démonstration des ultras touchent à sa fin. Alors que les joueurs s’entraînent sur une moitié de terrain, les supporters déploient une banderole, qu’ils remettent au match le lendemain: “Match aller au goût amer, mettez-leur la misère." Plusieurs fumigènes sont craqués. Des panaches bleus, rouges et blancs s'en élèvent. À ce moment-là, tout le monde sort son téléphone et filme la scène. Les joueurs terminent et applaudissent le millier de fans présents. À cet instant, les capos ultras se dirigent vers les joueurs et les réunissent en cercle pour un discours de quelques minutes.

 

Le lendemain, la tribune est bondée. 7.000 personnes garnissent les 4.000 places du kop plus d’une heure avant la rencontre. Il y a même des supporters de Karlsruhe, qui entretiennent des liens avec les UB90. Au micro, Chonchon, un des capos historiques, prépare la population de la tribune au tifo qui doit avoir lieu. Un Sub-Zero strasbourgeois qui affronte un dragon messin. Il en profite pour galvaniser les troupes: “Ça fait huit ans qu’on attend ce match. On les baise les gars, on les baise!

 

 

 

 

 

« Nous aussi on est de passage, finalement »

Finalement, Messins et Strasbourgeois se quittent dos-à-dos (2-2). À chaque but strasbourgeois, il y a évidemment le fameux “Merci / De rien!” entre le speaker et le public, qui a valu aux Alsaciens le qualificatif de public le plus poli de Ligue 1. Philippe Wolff: “Ça, c’est la tradition allemande. Nous, ça nous avait jamais interpellé. C’est tellement habituel et normal. Ça doit faire une quinzaine d’années qu’on le fait, c’est le speaker qui a ramené ça.

 

Toutes ces petites habitudes font la singularité et la fierté de ses supporters. Pourtant, quelques éléments inquiétaient Philippe Wolff, Grégory Walter et la fédé. La première, ce sont les sifflets. “En début de saison contre Amiens, on a perdu et on a été nuls. Un des joueurs sortis s’est fait siffler. Ce n’était pas arrivé depuis quatre ou cinq ans. Ça nous a fait chier.” La deuxième, c’est une possible descente. “Ça ne serait pas une catastrophe, mais ce serait un coup d’arrêt, explique Philippe Wolff, même s’il n’est pas inquiet. On était 10.000 en CFA, donc si on descend ça va être chiant pendant quelques semaines, on va être la tête dans le sac, et on va repartir."

 

La troisième, c’était Grégory Walter qui en parlait au début de saison dans un portrait de L'Équipe. Il craignait les déplacements encadrés ou les interdictions. “C’est largement moins pire que ce que je craignais. Au final, notre club a su nous préserver”, souligne-t-il. Pour l’instant, il a réussi à faire un “grand chelem familial” en déplacements, lui qui arpente les parcages visiteurs avec femme et enfants.

 

En déplacement ou à la Meinau, dans le local ou devant le terrain d’entraînement, les supporters du Racing répondent présent. Lorsqu’on dit à Philippe Wolff que c’est une façon de montrer qu’ils seront toujours là, il nous prend à contre-pied. “On leur dit plus que ça. On dit que le club existait avant eux, mais aussi avant nous. Nous aussi on est de passage, finalement, conclut-il. Si moi, demain, je m’arrête, ça va continuer. On leur fait comprendre que le club est plus fort que l’équipe et que l’équipe est plus importante qu’eux individuellement. C’est une pyramide.” Il ne précise pas où se trouvent les supporters dans celle-ci. Certainement à une bonne place.  

 


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