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Frédéric Scarbonchi et Christophe-Cécil Garnier

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Revue de stress #137

À Toulouse, les Indians veulent sortir de leur réserve

Supps Par Terre – En plein incident de la "banderole Jawad" lors de TFC-Monaco, les ultras toulousains se sont ouverts sur le dialogue de sourds avec les autorités et sur la difficulté de supporter un club souvent à la peine.  

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Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supps Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Au fil de cette saison, ils publient une partie de leurs reportages les Cahiers du football. Après NiceParisGuingamp, Nantes, Caen, LyonTroyes, Monaco et Saint-Étienne, ils sont allés à Toulouse.

 

* * *

 

"Aujourd’hui, il vaut mieux aller voir le match chez Jawad plutôt qu’au stade". La banderole est posée par terre. Autour d’elle, une dizaine de supporters s’activent sur ce petit parking d’un immeuble de Toulouse. Ils font le tri d’un vieux stock de drapeaux, retrouvé il y a peu. La plupart de ces étendards affichent la tête d’un homme à la crête iroquoise. Parfait quand on s’appelle les Indians Tolosa.

 

Ces ultras viennent juste de terminer la fameuse banderole pour le match contre Monaco. Un message "provocateur", pour son rapport à l’actualité, de l’aveu même du groupe. Mais rien d’inhabituel pour eux. Des banderoles drôles, provocantes, ou en tout cas qui marquent, les Indians en ont fait une spécialité. Déjà parce que lorsque la tribune est clairsemée, il est plus facile de faire tenir une bannière que d’organiser un tifo. 

 

 

 

 

« On voulait montrer qu’on est traités comme des criminels, ils nous donnent raison »

Plutôt que de parler de la banderole, le groupe discute organisation et se demande comment faire passer des stroboscopes à l’intérieur du stade, histoire de procurer un effet lumineux jamais tenté. "On va bien trouver une excuse", lance un des gars en riant. Quelques heures plus tard, le match a déjà débuté et ça rigole jaune surtout. Le noyau des Indians, un peu moins d’une centaine de personnes, est sur le parvis à l’entrée de l’enceinte. Autour d’eux, forces de l’ordre et membres de la sécurité du club entourent la bâche, interdite d’entrée par ces derniers.

 

Bonnet des Celtics Boston vissé sur le crâne, un couvre-chef qu’il semble ne jamais quitter, Marco s’explique avec les policiers. "Je pensais pas que ça allait faire ça, sérieux. On voulait démontrer qu’on est traités comme des criminels, et ils nous donnent raison", lâche le vice-président et porte-parole des Indians, qui cherche par tous les moyens à savoir le motif du refus.

 

S’ensuit alors une discussion croquignolesque avec une représentante des forces de l’ordre :
"En terme de légalité, qu’est-ce qui empêche l’entrée de la bâche?, demande calmement Marco à la policière aux lunettes violettes.
- Pourquoi? Vous avez fait des études de droit peut-être?
- Oui, j’ai une licence, et vous?
- Ce n’est pas le sujet. Écoutez, je ne vais pas rentrer dans le juridisme (sic) avec vous. On vous dit que la banderole ne rentre pas, elle ne rentre pas."

 

 

« On ne pouvait pas les laisser faire »

"Marco, il veut toujours comprendre pourquoi. Quand on dit non, c’est non", déclare un membre de la sécurité du club. Et aux ultras de tenter de comprendre de qui vient cette décision: le club, la Ligue, la police? Chacun se renvoie la balle. D’abord, ce serait une décision du club, puis du procureur ("Il a que ça à foutre, un samedi après-midi", rigole Marco), puis de la police "s’appuyant sur le règlement de la Ligue".

 

Le dialogue de sourd s’étend. D’abord accusé de faire "l’apologie du terrorisme", puis de ne pas respecter le règlement avec une banderole nominative (en fait, seules les banderoles aux textes politiques, idéologiques, philosophiques ou injurieuses sont interdites d’entrée, ndlr), l’événement aurait pu tourner au fiasco. Alors que les représentants des Indians tentent de négocier un déploiement de la bâche hors de l’enceinte, en vain, des membres de la sécurité s’activent pour, d’un coup et d’un seul, faire sortir la banderole des abords de l’enceinte. 

 

"On ne pouvait pas les laisser faire. Vous imaginez, vous, que ce soit la sécurité qui sorte la banderole du stade, sans nous dire en plus où elle va?" Marco et quelques-uns s’opposent physiquement, et obtiennent une maigre consolation: ils pourront sortir eux-mêmes la bâche jusqu’au coffre d’une voiture du groupe.

 

Pendant ce temps, policiers et supporters se font face. Menés par Axel, leur capo, les Indians commencent à chanter "Liberté pour les ultras" et "Supporters, pas criminels". Soudain, une clameur sort du Stadium. Celle des supporteurs du Tef pour l’égalisation. Sans avoir rien vu, les ultras explosent de joie et commencent à crier le nom de leur équipe.

 

 

 

 

« On ne referait peut-être pas ce message »

Au bout de quelques minutes, Marco revient, bière à la main. "Ça, c’est vraiment interdit. Pourtant, regarde, ils me font pas chier, et je vais rentrer avec ma bière dans le stade", lâche-t-il, comme pour appuyer le paradoxe d’une situation qu’il trouve arbitraire. Dans le même temps, fumigènes et stroboscopes sont entrés sans souci.

 

Finalement, les Indians mettront quarante minutes, par choix, pour rejoindre leur tribune. Et quelques jours pour faire un pas vers le club, en partie parce qu’aucun représentant n’est venu à leur rencontre le jour du match, ni SLO, ni directeur de la sécurité. "Le SLO était absent", tente de dédramatiser, par message, Marco, le mercredi après la rencontre.

 

Car, finalement, il y aura bien eu une discussion entre le club et les Indians. Marco: "Il y a eu un problème de forme. De la part du club, pour ne pas nous avoir envoyé quelqu’un et nous avoir interdit la banderole plutôt que de nous expliquer en quoi c’était une mauvaise idée. Et de notre part parce que le message tapait peut-être à côté. Si cela symbolise parfaitement le manque de dialogue entre supporters et forces de l’ordre, après avoir bien réfléchi, on ne referait peut-être pas ce message".

 

Pour la Ligue, ce fut l'occasion de montrer que le champ lexical concernant l'article 528 et les banderoles interdites est bien vaste. "C'est volontairement vague pour que ce soit à la gueule du client", estime même Marco. Ce conflit, et sa résolution, montre qu’une nouvelle fois, c’est surtout l’absence de dialogue qui aurait pu engendrer des incidents plus graves. "Notre noyau est très jeune et assez fragile", estime "Druide", surnom d’un ultra d’une quarantaine d’années, heureux que la situation ne soit pas "partie en vrille". "On n’est pas les Magic. Tu nous pètes trente-quarante jeunes, on se relève pas."

 

 

 

 

« Même Dupraz est devenu tiède »

Supporter le TFC, quoi qu’il en soit, ne s’arrête pas à une banderole. Mais rime souvent avec galères. Marco, volontaire et avenant, nous offre une bière en début d’après-midi, alors que Monaco se déplace au Stadium pour y affronter l’équipe locale à 17 heures. "Le Tef est dans une dynamique qui fait chier tout le monde, regrette-t-il, fataliste. Tu vas au stade à reculons, pour voir tes potes plutôt que le match. C’est l’esprit général du club: il se passe jamais rien. À l’arrivée de Dupraz, il y a eu un engouement de six mois. Puis finalement, même lui est devenu tiède. C’est un problème profond. Tout le monde s’en fout".

 

Un manque de passion qui se voit dans les chiffres, puisque Toulouse a le taux de remplissage le plus bas de L1, le seul en-dessous de 50% en moyenne. Après avoir encensé le public, Pascal Dupraz avait lâché qu’il n’y avait "pas de supporters à Toulouse". Un changement de discours qui avait interpellé les Ultras à l’époque mais qui, sur le fond, dévoile un mal plus profond. 

 

"Druide" était là au lancement des Indians. S’il va toujours au stade, la vie a fait son œuvre et le bonhomme ne passe plus son temps à hurler en tribune. Il dresse le constat d’un public qui a du mal à se renouveler: "Toulouse pue le foot", assure-t-il pourtant, en guise de contre-pied.

 

Il tente d’analyser les raisons de la désaffection: "Il y a un truc que personne ne soulève: on a zéro titre, à part une Coupe de France en 57. Donne-nous des titres, tu verras qu’il y a vraiment du monde. Tu prends tous les grands clubs – Nantes, Bordeaux, Lyon, Marseille, Paris… – ils ont tous gagné des choses ou ont l’habitude de gagner. Ils sont fiers. Nous, on a grandi dans la défaite".

 

 

 

 

« Faut en vouloir pour supporter une équipe pareille »

Cette attirance pour la lose s’était quelque peu effacée au milieu des années 2000, avec même une participation à un barrage de C1. Et tous rappellent que l’affluence était alors bien meilleure. À cette époque, le Stadium accueillait près de 20.000 personnes, contre 13.000 cette saison. Mais le nombre ne fait pas tout. "Contre Paris, il y avait un gros kop, j’ai jamais vu une ambiance aussi merdique", se souvient Druide, pointant le manque d’expérience du noyau, très jeune. Marco, qui chapeaute cette jeunesse du haut de ses vingt-neuf ans, ne garde pas un souvenir impérissable du match face au PSG, c’est le moins que l’on puisse dire: "Contre Paris, t’as que des touristes dans la tribune". 

 

Dégouté, le vice-président des Indians a fini par improviser une partie de cartes, une belote, en plein milieu du virage, alors que sur la pelouse les Violets résistaient face au club de la capitale (défaite 1-0). Les ultras ont également quelques griefs contre le stade. S’ils le trouvent "joli", ils insistent sur le manque d’acoustique.

 

Inversement, le kop visiteur est situé au "meilleur endroit" selon Marco. "Il est pile dans la caisse de résonance, avec le toit juste au-dessus. Et il est un peu surélevé. À chaque fois, on se dit que les parcages visiteurs bouffent les Toulousains, mais ce n’est pas forcément vrai." La sono du virage est également défaillante depuis trois ans, et malgré de multiples relances auprès de la municipalité, les choses n’évoluent pas.

 

"Faut en vouloir pour venir supporter une équipe pareille, surtout que si t’es un ultra, t’es forcément un criminel. Tu passes tes nuits au poste", pense Druide. Des histoires sur la répression, ils en ont des dizaines. Leur capo en a fait les frais dernièrement. "Des indeps toulousains ont chopé et frappé un Parisien, après le match contre le PSG. Quand les flics sont arrivés, il n’y avait plus que nos gars sur le parking. Ils n’avaient rien à voir. Ils se sont fait embarquer et ont fini en garde à vue. Ils peuvent se faire interdire de stade pour une connerie", nous raconte-t-on.

 

 

 

 

« On est obligés de communiquer plus publiquement »

Face à l’engouement difficile, malgré huit groupes de fans (dont les Visca Tolosa, les West Eagles ou les non-reconnus BFS: Boire, fumer, supporter), le club tente parfois des coups de poker. Le TFC est, par exemple, le premier club à avoir réalisé une vraie communication sur les réseaux sociaux. "Le club est très branché sur les réseaux sociaux, mais nous on n’arrête pas de leur dire que ça ne marche pas", tance Marco. Pour lui, il faut d’abord "faire attention à ceux qui viennent" au stade. "Dans notre situation, tu ne peux pas te permettre de faire le con sur les réseaux sociaux", dit-il, même s’il a par exemple grandement apprécié l’initiative de la Troll Cam

 

Paradoxalement, les Indians participent un peu à cette ouverture toulousaine aux réseaux, puisque le groupe est sûrement l’un du mouvement qui communique le plus par ces biais. "Comme on a de moins en moins de monde motivé à venir, on est obligés de communiquer plus publiquement", argumente Marco avec son accent qui rend audibles les "s" muets.

 

Tout n’est pas rose dans la vie d’un supporter toulousain. Mais cette année, une grande fête se prépare: les vingt-cinq ans des Indians. Elle était à l’origine programmée lors de la rencontre contre Monaco. "On n’avait pas de thunes pour organiser l’événement, explique Marco. Et en plus, la situation du club ne donnait pas envie de faire la fête."

 

Tant pis, mais la clameur est restée forte quand, au bout d’un match haletant, Yaya Sanogo a égalisé contre Monaco. Les fumigènes ont alors craqué, et c’est toute une tribune qui s’est mise à chanter. Après la rencontre, les ultras se sont retrouvés au bar, satisfaits de l’ambiance. Axel, le capo, a fini par arriver avec sa pinte. La première chose qu’il a dite au petit groupe? "On est quand-même mieux là qu’en gardav’..."<

 


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