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Christophe-Cécil Garnier et Frédéric Scarbonchi

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Revue de stress #118

Retour des Ultras au Parc des Princes : un an après

Le 30 septembre, le PSG a écrasé les Girondins de Bordeaux et consolidé sa première place. Mais l'essentiel était ailleurs: dans les tribunes, où le retour des ultras s'était effectué il y a un an, jour pour jour. 

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Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supp Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Au fil de cette saison, ils publient leurs reportages sur Vice Sports et les Cahiers du football. Après Nice, voici Paris.

 

* * *

 

À la "terrasse" d'Auteuil bleu, le rectangle vert loin de son champ de vision, Mika enchaîne les clopes. Le PSG mène alors 6 à 1 face aux Girondins de Bordeaux, mais le vice-président du Collectif ultras Paris ne regarde pas le match. Sa passion, dévorante, dépasse le cadre de ce qui se passe sur la pelouse et il a bien trop de petits détails à régler pour s'émerveiller devant Neymar and Co. Peut-être, aussi, est-ce l'habitude pour lui de ne plus aller au Parc des Princes qui l'a éloigné des actions.

 

Il faut dire qu'il a fallu sept ans aux Ultras parisiens pour revenir au Parc. Sept années de contestation et de luttes intenses. En 2010, un soir de PSG-OM, des bagarres aux abords de l'enceinte font une victime: Yann Lorence. À ce drame, les Ultras, tous, ne survivront pas: plusieurs groupes sont dissous, les abonnements en virage supprimés (On parle alors d'à peu près 13.000 personnes privées de Parc des Princes), et Robin Leproux, le président du club, lance Tous PSG, plus connu désormais sous le nom de "Plan Leproux". 

 

Depuis, Mika et d'autres se sont battus pour retrouver le Parc des Princes. Ils ont lancé un mouvement, "Liberté pour les Abonnés" en 2010, qui a compté jusqu'à quatre cents membres avant de se dissoudre en 2012, dont l'objectif était de protester contre "un système injuste et ultra répressif" et "le dédain du club envers ses supporters". "En 2010, l'objectif était de mettre fin au placement aléatoire et de retrouver notre place en tribune dans les six mois", rappelle Mika, à la barbe poivre et sel. Il faudra finalement un peu moins d'une décennie pour faire plier les autorités publiques et convaincre le club.  

 

 

 

 

"Le collectif peut créer quelque chose de nouveau"

Le 1er octobre 2016, le Collectif Ultras Paris, grosso-modo 250 personnes à ce moment-là, font du Parc une enceinte qui chante et qui tremble à nouveau pour la réception de… Bordeaux. Depuis, même si tout n'est pas parfait, les évolutions sont notables. "On a réussi à mettre fin au placement aléatoire, donc on peut se regrouper pour créer des animations. Les prix ont baissé en virage à 400 euros contre 550 l'année dernière."

 

Côté animation, le stade situé dans le XVIe arrondissement réapprend à vibrer. Il est désormais loin le temps où les stewards avaient pour mission de forcer les spectateurs à s'asseoir. Un peu plus récent celui où des fans du PSG – mais pas habitués aux rouages des tribunes – criaient "Assis, assis!" à l'individu qui se levait devant eux. Mercredi dernier, lors de PSG-Bayern, les fans munichois "n'ont jamais réussi à se faire entendre", selon le quotidien L'Équipe.

 

Et samedi après-midi, après un bel hommage à Francis Borelli, l'ambiance était également plaisante. Même s'il reste du travail pour ne plus entendre que le Parc, c'était mieux avant. "De toute façon, on ne veut pas tout recréer, prévient Mika. On veut entrer dans un nouveau cycle, avec des familles dans la tribune. Bien sûr, il y aura toujours une ambiance à l'italienne – avec les drapeaux, par exemple –, mais on ne veut pas recopier le passé. Le collectif peut créer quelque chose de nouveau". Dans la tribune, femmes et enfants sont bien présents, tandis que les touristes qui avaient pris leurs quartiers en Auteuil ont été remplacés par des abonnés bien décidés à donner de la voix. Ou presque.

 

Lors de PSG-Bordeaux, les chants en Auteuil Rouge sont repris par dix rangées, pas plus. L'ambiance est légèrement plus forte dans le second anneau, où les "danses" se multiplient et, dans la moiteur de ce samedi soir, odeurs de sueur et senteurs d'alcool se mélangent, comme en souvenir du bon vieux temps. Ces Ultras n'ont pas la mémoire courte, en plus: avant le match, le groupe a rendu hommage à Francis Borelli, président du PSG de 1978 à 1991, disparu il y a dix ans, par un cortège puis avec une bâche et un tifo de ballons. À la fin du match, alors que les joueurs s'avancent pour remercier la tribune, le kop chante "Merci Borelli".

 

 

 

 

Retour "chez eux"

Les photos sur les réseaux sociaux qui laissent croire que les supporters reprennent les chants affichés sur l'écran géant du stade sont de mauvaise foi, simplement pour se moquer des supporters parisiens. "On sera toujours critiqués. C'est comme ça, c'est Paris. Mais on aime ça", glisse Mika, avec un sourire. 

 

Entre 2010 et 2016, date de leur retour, le club a complètement changé de dimension. Preuve s'il en fallait une: les célébrations sur les différents buts parisiens. En virage, difficile de dire qu'un but de Neymar ou MBappé provoque une effusion de joie. Parfois même, les chants ne s'interrompent pas.

 

"Avant, quand on perdait 1-0 contre Nancy, qu'on égalisait à la 93e, on célébrait ça comme une finale de Coupe du monde, se souvient le vice-président, qui vagabondait dans Auteuil depuis 1994. Et avant ça avec son frère. Maintenant, la victoire est quasiment acquise avant le début du match. Ce n'est pas la même adrénaline. Ce n'est pas que ça gâche le plaisir, mais il n'y a plus la même pression."

 

Malgré ça, rien n'empêche Mika d'apprécier son retour "chez lui". "Le PSG, c'est notre religion, comme l'a dit un de mes potes. Tu mets tout ton argent dedans. C'est pire qu'une drogue. Ma femme, si elle me demandait de choisir, je serai dans la merde. T'as des gens qui vont te dire: 'T'es con c'est que du foot'. Mais c'est pas que du foot. Je pourrais pas vivre sans, c'est comme ça. Pendant sept ans, j'ai souffert. Mais c'est la preuve que notre amour est éternel", expose-t-il alors que le Ville Lumière résonne en fond sonore.

 

 

"La banderole 'Merci Nasser', on sait pourquoi on l'a faite"

Une présence, un retour réussi qui ne ravit pas tout le monde. Loin de là. En décembre 2016, après quelques couacs, le virage sort une banderole élogieuse pour Nasser Al-Khelaifi, le président parisien, ponctué d'un "Merci".

 

L'occasion est trop belle pour les autres groupes, qui ne laissent pas filer le moment pour chambrer ces Ultras parisiens fraîchement installés. "La banderole 'Merci Nasser', on se fait traiter de suceurs, mais on sait pourquoi on l'a faite. Pour conforter la position de Nasser et sa politique vis-à-vis de la Préfecture, du ministère de l'Intérieur et au sein du club. Sans lui, on est dans la merde. Et pour faire chier Jean-Philippe d'Hallivillée [le directeur de la sécurité du PSG, ndlr]".

 

Pressé de s'expliquer, il tente de raconter, tout en pesant ses mots, pour éviter les mauvaises interprétations et tenter de ne pas faire jaillir de polémiques stériles. Il pose l'historique: "En 2011, le Qatar rachète le PSG. Ils arrivent en France, on leur dit: 'On a viré les Ultras. C'est des hooligans, fachos, qui se tuent entre eux'. T'arrives de l'étranger, t'entends ça, tu te dis 'OK'. T'arrives dans le club, et à l'intérieur du club on te dit la même chose. Pourquoi Al-Khelaifi aurait cherché à nous parler? Tout ce qu'il voit à ce moment-là, ce sont des hooligans, des fachos, des racistes."

 

Ce qui a changé? "Des gens lui ont parlé autrement. Lui expliquant qu'il y avait 13.000 personnes dehors pour 300 hooligans. Qu'il y avait aussi un acharnement politique, préfectoral et à l'intérieur du club pour ne pas nous revoir. Et de réunions en rencontres, il s'est rendu compte qu'on n'avait pas tort, et que beaucoup de choses lui avaient été cachées. Il a alors pris la décision de nous faire revenir. À contre-courant du club."

 

 

 

 

"Le dialogue commence à se rouvrir, donc discutons"

La "diabolisation" avait pourtant marché et Mika en est un exemple parfait en soi. Entre 1994 et 2010, il ne se fera jamais remarquer dans l'enceinte parisienne. Ensuite, il sera interdit de stade à trois reprises. À chaque fois, ces IAS seront cassées. Une situation vécue par bien d'autres membres du mouvement. Ce qui a au moins eu un effet bénéfique: endurcir les nouveaux.

 

"En sept ans de contestations, tu prends de l'ancienneté, lance le vice-président dans les entrailles du Parc, habillé d'un t-shirt Ultra Paris, une écharpe du LPA nouée en foulard et une veste de survet' bleue. Parce qu'aller à Barcelone, Valence, Leverkusen ou Monaco et ne pas rentrer... Ou pour se faire bloquer sur un parking… ça forge. On a tous bien mangé".

 

L'oppression que décrivent ces ultras pourrait prendre fin. Un an jour pour jour après le retour de ces passionnés – une décision qu'il n'approuvait pas –, le directeur de la sécurité du PSG Jean-Philippe d'Hallivillée a quitté ses fonctions. S'il avait participé à la mise en place du Plan Leproux qui a, difficile de le contester, pacifié le Parc des Princes, le club a aussi connu deux décès aux alentours du stade sous sa direction. C'est également sous sa coupe qu'une liste noire de 2.000 supporters "indésirables" avait été dressée par le PSG. Une liste refusée ensuite par la Commission nationale de l'informatique et des libertés.

 

Ces "progrès" n'empêchent pas le CUP de savoir que le combat s'annonce encore long. Preuve en est, la banderole refusée lors de PSG-Lyon, qui avait obligé le collectif à improviser une grève à l'entame de la rencontre. D'autres discussions doivent avoir lieu. "Le dialogue commence à se rouvrir, donc discutons", pondère Mika. Il espère pouvoir faire avancer le débat sur les tribunes debout, qui a pris une ampleur médiatique importante depuis l'effondrement de la barrière à Amiens, samedi. La pyrotechnie, et l'élargissement des responsabilités du référent supporter font également partie des débats à approfondir, selon le vice-président. 

 

 

 

 

"Dans le virage Auteuil et pas autre part"

La position du CUP ne fait évidemment pas que des heureux et des reconnaissants. Début mai, le groupe Lista Nera Paris quittait le collectif. Ils regrettaient que les décisions du groupe n'étaient plus que dans les mains d'une "poignée de décisionnaires"

 

Bien que fort de 3.900 membres, le Collectif n'a pas non plus réuni tous les amoureux du PSG. Un groupe d'Ultras souhaite s'installer à Boulogne, mais le club ne semble pas ouvert à cette nouveauté. Le collectif non plus. "Honnêtement, ça prend des proportions pour rien, cette histoire, réagit Mika quelques jours après le match, par SMS. Il n'y a aucun groupe qui va s'installer à Boulogne. Les mecs sont une petite dizaine et ont créé un groupe Facebook, mais sinon, il n'y a rien. C'est au PSG de les gérer et ils ne veulent rien à Boulogne. Nous on s'occupe de notre virage et de nos adhérents."

 

Contrairement à ce qu'avance Le Parisien, le club de la capitale n'aurait jamais demandé aux Ultras du CUP de mettre un kop en Boulogne. Et pour Mika, le collectif est installé "dans le virage Auteuil et pas autre part!" 

 

Les anciens du Kop of Boulogne ont, quant à eux, précisé qu'ils n'avaient rien à voir avec cette démarche et que le boycott du Parc continuait, excluant un retour alors que "l'essentiel des mesures Plan Leproux sont toujours en place". Un argument qui ne résiste pas aux faits. "Tous PSG" imposait trois mesures qui avaient un impact dans les virages: placement aléatoire, packs pour les déplacements, suspension des abonnements. Hormis celle concernant les déplacements, et dont le maintien serait plus le fait des autorités que du club, les autres mesures ont été suspendues…  

 


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