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Ultras à Montpellier, la Mosson de confiance

Supps Par Terre - Butte Paillade, Armata, Camarga Unitat: à la Mosson, trois groupes ultras se partagent l'animation du stade. Ils évoquent leur passion dévorante dans une ville qui ne laisse pas toujours la première place au football.

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Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supps Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Au fil de cette saison, ils publient une partie de leurs reportages les Cahiers du football. Après NiceParisGuingamp, Nantes, Caen, LyonTroyes, MonacoSaint-Étienne et Toulouse, les voici à Montpellier.

 

* * *

 

Un déluge s’abat sur la Mosson. Sur le terrain, Montpellier mène face à l’OL, mais commence à reculer sous la pression lyonnaise. Dans les tribunes Gévaudan et Cévennes, tribunes latérales ouvertes aux quatre vents, les supporters ont également battu en retraite pour se protéger de la pluie. Sans toit, la population qui garnit la première nommée est même obligée de déserter les sièges.

 

L’averse n’empêche pas Sylvain de chanter. C’est un des capos de la Butte Paillade 91, le principal et plus ancien groupe ultra de Montpellier. Deux autres l’accompagnent dans le Stade de la Mosson: Les Armata et les Camarga Unitat.

 

Alors que la BP91 commence ses chants, les Armata, situés juste à côté d’eux, se préparent à la sortie des joueurs. Chacun a dans la main quelques morceaux de papiers. Manque de pot, certains ne sont peut-être pas bien réveillés et lancent les confettis avant que le capo n’en donne l’ordre. En face de leur tribune, les Camarga Unitat tentent de se faire entendre juste à côté du parcage lyonnais.

 

 

 

 

« La mentalité ultra, c’est faire des choses. Pas que des banderoles »

Trois groupes ultras dans une même enceinte, c’est assez inhabituel pour être souligné. "Les noyaux sont très petits", relativise Sylvain après la rencontre, conclue par un nul (1-1). Petits mais costauds, puisque l’effet de masse est accentué par la taille du gradin de la Mosson, composé de seulement neuf rangées.

 

Dans le bar des supporters qui jouxte le stade, Sylvain revendique une cinquantaine d’actifs. Avec son accent qui le ferait passer pour un expat’ italien, Sylvain chante au sein du groupe depuis dix-sept ans et compte "douze ans de mégaphone" derrière lui. Son parcours est celui de milliers d’ultras. Un père qui l’emmène au stade, une tribune qui le submerge. Et l’intégration dans le groupe une fois l’adolescence passée.

 

Longtemps, l’image de la BP91 était associée aux "gitans". "On le revendiquait, sans qu’il y en ait beaucoup dans le groupe. Après, la mentalité ultra, on l’a. On est allé la prendre en Italie pour les plus anciens, du côté de l’Atalanta Bergame." Une mentalité ultra pourtant peu conventionnelle, que le capo détaille, verre à la main: "On n'arrive pas à être carré comme tout le monde. On a toujours eu ce côté bordélique, on ne fait pas exprès, car la plupart des gens, dans leur vie, sont comme ça".

 

Preuve de ce côté un poil désordonné, Sylvain n’avait prévenu personne de notre arrivée dans la tribune. Ce qui a valu quelques coups de pression de membres qui apprécient globalement peu la presse, de la fellation mimée au regard inquisiteur, en passant par des petits entretiens pas forcément chaleureux. Au courant d’être face à des journalistes, certains meneurs viennent nous prévenir que la moindre photo est proscrite.

 

Retour au côté bordélique. Celui-ci a plusieurs conséquences. "On est capables de faire de gros déplacements, de grosses affluences à domicile, des manifestations. Mais on n’est pas capables d’aller à une réunion à Paris pour faire avancer la cause ultra. C’est vraiment des coups d’éclat, un peu à l’image de notre équipe." Sylvain fait notamment référence à 2012, quand les Montpelliérains avaient organisé une manifestation d'un millier d’ultras pour un de leurs membres, Casti, victime d’un tir de Flash-Ball dans l’œil. 

 

Face à l’expression de cette solidarité, Sylvain parle d’évidence même. "Parce que c’est ça la mentalité ultra. C’est faire des choses. Pas que des banderoles. On n’arrive pas à le comprendre en France. Le tifo dans les tribunes, c’est un tout : les gens qui applaudissent, qui chantent, qui font, qui se déplacent, qui manient les drapeaux."

 

Pour la manifestation en faveur de "Casti", ils étaient "dos au mur". "Donc il fallait le faire, il fallait réagir et mettre les rancœurs de côté. Un Nantais l’avait dit assez justement: il n’y a rien qui ressemble plus à un ultra qu’un autre ultra. Quand tu commences à parler et que tu enlèves tes couleurs, à part les accents en France, tu ne sais pas d’où tu es. Parce que tu parles de la même chose. Tu as la même passion, la même ferveur".

 

 

 

 

« C’était un gros pari car nous avions beaucoup à apprendre »

Assis dans un bar à quelques kilomètres de là, les Camarga Unitat ont également cette passion. Eux ont formé leur groupe en 2011. Ils comptent aujourd’hui une trentaine d’actifs. Mais ce soir, ce sont neuf membres qui se remémorent l’histoire autour de leur pinte. "Au départ, on est deux potes à chercher une façon de faire remonter les chants de la Butte dans la tribune au-dessus, la Petite Camargue", explique "Pré Dada", un alias pour le président du groupe. De là, ils tirent leur nom.

 

Le premier match est un Montpellier-Rennes en 2011, et ils ne se revendiquent pas encore comme "ultras". "On n’a pas eu ce toupet de se dire qu’on l’était, raconte Raf, un des deux capos. Surtout qu’on respecte énormément les autres groupes à Montpellier. On marchait sur les traces des anciens et, par respect, on n’allait pas arriver et bâcher n’importe où."

 

Les débuts sont compliqués, les Camarga se font "petits". "Comme partout quand on est un jeune groupe, continue Raf. Les premières années, il a fallu vraiment montrer que le groupe voulait perdurer. Et ceux qui sont là depuis le début ont galéré. Nous étions peu et limités en moyens. Il y en a eu pas mal, des groupes qui ont essayé de vivre en dehors des deux groupes historiques. C’était un gros pari car nous avions beaucoup à apprendre."

 

Après le titre, le groupe change de tribune. Au lieu d’être au-dessus de la Butte Paillade, elle se place en face, en tribune Corbières. "Le réel objectif était de s’affirmer comme troisième groupe et surtout casser le parcage visiteur, indique Raf, casquette sur la tête et tatouage de Montpellier sur le bras. Quand les Marseillais venaient par exemple, ils étaient sur toute la tribune. L’idée du fondateur était de casser ça et de dire que les visiteurs ne se sentiraient pas chez eux. Et on s’était dit qu’on devait faire notre histoire en tribune Corbières afin de développer le groupe."

 

S’éloigner pour mieux s’émanciper. Cependant, le timing du titre a joué en défaveur du jeune mouvement. "On a voulu s’affirmer après le titre. Ça nous a été reproché. On est passé pour des opportunistes. Mais on a su passer outre car ce n’était pas l’image qu’on voulait donner", lance Raf. Aujourd’hui encore, s’ils estiment que le lien entre les Camarga et la tribune Corbières est fait, il y a toujours du travail à effectuer. "Lors des gros matches, tous les supporters de Montpellier vont dans la tribune Étang de Thau, celle de l’Armata et de la Butte. Nous, malheureusement, il y a aussi des touristes", indique "Barbarossa", un des ultras du groupe – appelé ainsi pour sa barbe proéminente.

 

Et parfois, ils y retrouvent des ultras. Barbarossa: "On a de temps en temps des supporters adverses qui viennent en pensant être dans une tribune de touristes. Dorénavant on les vire et s'ils ont du matos ultras on leur prend. On se doit de faire le taf chez nous". Raf, quant à lui, estime que le groupe "sait qu’il doit encore progresser. Sur les gros matches, c’est compliqué pour nous de fédérer comme la Butte le fait".

 

 

 

 

« Si tu n'as pas l’amour de ta ville, tu peux pas avoir l’amour du club et du groupe »

Plusieurs raisons sont invoquées. Pour "Pré Dada", ils ne sont "toujours pas dans une tribune cataloguée ultra". Pour Raf, c’est aussi une affaire de prix: "La Butte, toutes les places sont vendues. La deuxième tribune moins chère, c’est la Corbières. Du coup, les gens viennent. Mais ils s’assoient par exemple dans notre bloc avant le match. Il n’y a pas encore cette culture".

 

D’autres explications sont avancées au cours de la conversation. "C’est une ville où il y a beaucoup de sports. De nombreuses personnes supportent le rugby, le handball", commence Pré Dada. Raf complète: "Il y a du water-polo et même du futsal. Tout ce que tu veux. Et surtout, c’est une ville étudiante où tu as un brassage tous les ans. Les vrais Montpelliérains, ça se fait rare".

 

Inculquer l’amour de la ville serait donc plus difficile. Car tous les membres de la tablée sont unanimes sur ce sujet. Il faut avoir cet amour. "Peut-être que d’autres le vivent différemment. Mais pour nous, si tu n'as pas l’amour de ta ville, tu peux pas avoir l’amour du club et du groupe. C’est une mentalité. Être ultra c’est un mode de vie."

 

Au sein de la Butte, Sylvain ne pense pas autrement. Avec son phrasé direct ponctué de sourires, il part en monologue. "Tu as une vie tout à fait normale, tu regardes un peu Internet, les autres mouvements ultras, le week-end arrive et tu vas au stade. Non, c’est pas ça être ultra. Être ultra, c’est tous les jours. Tu penses ultra, tu fais toujours plus que le plus. Avec ta femme, tu es ultra. Quand tu bois, tu es ultra. Quand tu te drogues, tu es ultra. C’est tout ça. C’est pas juste aller au stade, mettre ton écharpe et craquer un fumi. La 'mentalita', ça se vit."

 

Il s’arrête un peu, boit une gorgée de sa bière. Et reprend. "Je sais pas comment l’expliquer. Mais c’est être supporter et aimer sa ville, se déplacer et faire d’énormes sacrifices. Pourquoi, à l’arrivée? Parce que ça te rend fier. Tu te sens indispensable, un peu. Être ultra, c’est se donner corps et âme."

 

C’est pour cela qu’au moment de la remontée, la Butte Paillade a limité le nombre de cartes. "Tout le monde voulait être carté, se souvient Sylvain. Nous, on venait de manger cinq ans de Ligue 2 et le groupe s’était déjà bien formé. On avait connu plusieurs galères et fait nos armes ensemble." Voir arriver des supporters se revendiquant ultras et ayant "le même matos" que lui, "c’était pas possible". "On avait limité le 'grupetto', comme on dit, et les autres faisaient leurs preuves et s’intégraient. Le but était de faire une bonne saison, les déplacements, montrer que tu en veux… Faire la bagarre un peu, aussi, on va pas le cacher."

 

 

 

 

« Ils m’ont niqué le titre. J’ai tout vécu place de la Comédie »

Les actes de castagne reviennent souvent dans la discussion, mais Sylvain assure que "ça s’est calmé, comme de partout. À part en Coupe d’Europe où tu peux t’amuser encore". Il prend pour exemple les événements du soir, où les CRS ont attendu et contrôlé les supporters à la fin de la rencontre pour deux fumigènes craqués.

 

Certaines envies d’en découdre ont pourtant causé de nombreux tracas au groupe. En 2010, ils s’étaient rendus à Saint-Étienne pour "laver l’affront" d’une bâche volée quelques années plus tôt. Le groupe de 96 personnes avait été intercepté à la gare. Tous furent interdits de stade. "Après ça, le groupe a été mis en sommeil."

 

À la suite d’incidents à Reims en 2012, pour un 32e de finale de Coupe de France, le groupe est suspendu quatre mois. Sylvain est lui condamné à un an de prison dont quatre mois ferme et à deux ans d’interdiction de stade. "C’était des heurts dans la rue avec des gens, explique Sylvain aujourd’hui. J’essayais de calmer le groupe, les flics sont arrivés et ont canardé. Ils m’ont pris et m’ont niqué. Ils m’ont niqué le titre, la Coupe d’Europe. J’ai rien connu. J’ai tout vécu place de la Comédie." Il a fini par se mettre en retrait. "J’étais à fond, j’ai coulé mon entreprise à cause de ça. J’ai jamais pu travailler comme il faut. Je suis parti à l’étranger, ma vie a recommencé. Je viens au stade par petites doses homéopathiques. J’ai bousillé quelque part ma vie." Il coupe et n’en dira pas plus. 

 

La montée de la répression, les Camarga – appelés affectueusement les "quinze connards" par l’avocat du club – ont grandi avec. "On n’a pas connu les grandes époques où tout était permis, estime "Pré Dada". Cette répression, on s’y est fait. On ne s'en rend pas compte comme les anciens." Stéphane, à l'opposé de la table, prend la parole: " Montpellier a un gros passif de supportérisme, alors on ne s’entend pas avec tout le monde. On prend pas mal d’interdictions de déplacement". Barbarossa le déplore: "Pour des déplacements à Sainté, on nous ressort des trucs d’il y a quinze ans…"

 

Mais avec tout cela, le groupe a tenu. "Sur les quelques petits groupes qui se sont créés ailleurs en France, peu ont réussi à perdurer. C’est de ça que nous sommes fiers, mais nous sommes conscients que nous n’avons que sept ans. On n’est pas nombreux, mais on tient bon!", lance Pré Dada. Raf confirme: "Tous les ans, des gars partent, font leur vie et nous on récupère des jeunes, rarement des 'vieux'. Ce renouvellement est limité, certes, mais nous fait penser qu’il y a quelque chose à faire dans cette tribune!" Histoire de pérenniser cette "mentalita" dont parlait Sylvain.
 

 


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