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Christophe-Cécil Garnier et Frédéric Scarbonchi

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Une papinade pour une finale

Les ultras lillois au premier rang de la catastrophe

Supps Par Terre – Situation sportive désastreuse, relation dégradée avec la direction: les supporters du LOSC vivent une saison à part. Quelques jours après nos entretiens avec eux, les Dogues Virage Est se sont mis en sommeil…

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Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supps Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Après NiceParisGuingamp, Nantes, Caen, LyonTroyes, MonacoSaint-Étienne, ToulouseMontpellier, BordeauxAngers, Strasbourg et Metz, leur périple est passé par Lille.

 

* * *

 

Vous avez pas le droit de mettre les mains dedans.
- Je fais ce que je veux. On est en alerte attentat. J'ai même le droit de te mettre dehors.

 

L’échange est tendu entre Donatien, président des Dogues Virage Est (DVE), et un responsable de la sécurité du stade Pierre-Mauroy. Le match commence dans une quinzaine de minutes et les ultras lillois sont à l’entrée. Une banderole du groupe: “Rebelles mais fidèles”, se trouve dans un sac que fouille l’homme en noir. Il confisque la banderole et la donne aux stadiers tandis que Donatien vient s’expliquer avec lui. “Vous voulez rentrer voir le match ou pas? Vous vous calmez. Je fais mon boulot”, lui intime l’homme, dont une inscription se trouve dans le dos de son uniforme, “à votre service”.

 

Très vite, le couperet tombe, la banderole ne passe pas. Les ultras protestent. Ceux déjà rentrés tentent de revenir sur leur pas. Les stadiers leur demandent d’avancer. “Allez les gars, ne vous inquiétez pas, on va les faire rentrer”, leur promet l’un deux. “Putain il vont pas leur interdire la banderole quand même?”, se désespère un autre. Donatien sort son téléphone pour joindre Jean-Michel Vandamme, un dirigeant du LOSC. Lui finira par rentrer dans l’enceinte, pas le vice-président, refoulé par la sécurité. Dans le même temps, Vandamme promet que la banderole va passer. Ce n’est finalement pas le cas. “Rebelles mais fidèles, c’est notre devise depuis vingt ans", s’exclame un ultra, qui ne comprend pas la décision. Chez les supporters, on suppose que l’ordre ne peut venir que d’en haut. Du directeur général Marc Ingla ou du président Gérard Lopez.

 

 

 

 

Alors qu’ils avaient déjà prévu une grève des encouragements, les DVE durcissent leur action en laissant un bloc de la tribune vide. Ce bloc d’où des supporters ont envahi le terrain contre Montpellier, le 10 mars dernier. Quelques-uns ont tenté de frapper des joueurs mais aucun n’a reçu de coups ou d’ITT. Les supporters se sont ensuite massés devant le tunnel des vestiaires pour chanter: “Si on descend, on vous descend”. Depuis, les DVE et le LOSC sont en guerre. Interdire cette banderole ferait, en tout cas, office de déclaration.

 

 

« On s’est serrés les coudes pour les mecs en garde à vue »

L’après-midi a commencé sous un ciel terne et gris. Il est 17h30 et les quelques commerces qui jouxtent le stade Pierre-Mauroy ouvrent à peine. Une heure plus tard, il fait toujours aussi moche mais l’affluence est conséquente devant les tireuses à bière. Une table est tenue par plusieurs membres des DVE, qui vendent des packs bobs et t-shirts: “Lille meurt mais ne se rend pas”. “C’est en soutien aux gars”, précise Donatien, en parlant des dix-huit supporters poursuivis par la justice après l’envahissement de terrain. Lorsqu’on lui demande comment le groupe a géré les critiques suite à cet événement, il explique: “Comme on l’a fait depuis notre création. On est tous potes, une vraie famille. Alors on a anticipé, on s’est serrés les coudes pour les mecs en garde à vue, les frais, etc…”.

 

Eux l’assurent, ils n’avaient “pas décidé de rentrer sur le terrain”. “On a utilisé tous les moyens de pression qu’on avait, remémore Donatien. On s’est demandé: 'Qu’est-ce qu’on peut faire pour les bouger'. On met une banderole humoristique: 'On veut des dogues, pas des chèvres'. Puis une banderole où on les insulte. Puis on fait dix minutes de grève. Puis on vide la tribune. Puis on les attrape à Luchin (le centre d’entraînement du Losc). Puis on bloque leur bus à l’aéroport après un déplacement. Puis on les attrape à leur hôtel la veille d'un match. À un moment, tu te dis qu’à chaque fois les joueurs s’en foutent.

 

Le 20 décembre, pour Lille-Nice, les DVE s’étaient introduits en présidentielles. Pourtant, la relation entre le club et les ultras était “plutôt courtoise” depuis la reprise de Gérard Lopez, fin janvier 2017. “On avait réussi à avoir des choses qu’on n’avait pas depuis X années”, raconte Donatien, en faisant référence à l’époque où Frédéric Paquet était le directeur général de Lille. Mais le classement et la “stratégie de spéculation financière” autour de leur club forment un cocktail qui explose le 10 mars. “Quand y a eu l’envahissement de terrain, 90% des mecs, à leur tête, tu voyais qu’ils attendaient que ça, ils étaient à bout de nerfs depuis des mois”, se souvient Jean-Max, le vice-président.

 

 

« Lui-même nous a dit : "Secouez-les" »

Le lundi avant le match contre Montpellier, Gérard Lopez a organisé une réunion à laquelle il ne souhaite que la présence des responsables des groupes. Les ultras lillois “débarquent à une cinquantaine”. “On se parle assez franchement. C’est nous qui avons demandé l’union sacrée, pas Lopez”, précise le président des DVE. Jean-Max, à côté de lui, abonde en fronçant les sourcils: “Lui-même nous a dit: 'Secouez-les'”. Ce n’est pas le seul, d’après les ultras lillois. “On avait des contacts avec d’anciens joueurs. Ils étaient dégoûtés de la situation”, commence Donatien. Jean-Max continue: “Même eux disaient: 'Faites quelque chose'. On l’a fait, on assume. Dans le passé, ça a toujours servi”.

 

Les critiques ont fusé. Joueurs, entraîneurs, commentateurs et éditorialistes sportifs, syndicats, ministre… Les leaders des DVE réfutent pourtant l'aspect violent de leur action, car “le caractère juridique d’une violence se mesure au nombre de jours d’ITT”, et pointent qu’il n’y en a pas une seule. “Alors oui, il y a quelques joueurs qui ont été chamboulés, concède Donatien. Mais le mec, quand il arrive ici, il prend un billet de combien par mois? Il sait qu’il va avoir une pression. Il est payé pour assumer cette pression. Si tu supportes pas d’être critiqué, tu fais pas footballeur, mais un job ou personne ne va te faire chier. Et nous, en tant que groupe, on est aussi là pour avoir de l’indépendance et dire quand ça va pas.”

 

L’ultra continue, vise certains joueurs qui n’en ont “rien à foutre du club”. Comme cet attaquant qui aurait eu un comportement déplacé: “Quand on a bloqué le bus, il nous a fait des doigts d’honneur.”

 

 

 

 

« Ils savent qu’on a une importance »

Pourtant, après la rencontre, les DVE se retrouvent naturellement pour boire des bières. “Le club a appelé Donat’ pour dire: 'Bon, voilà, c’est fait'. Rien de plus… Tu te lèves le dimanche. Et là tu vois le truc médiatique, Twitter et tout le bordel. Ça te tombe dessus”, se souvient Jean-Max. Le club porte plainte le dimanche soir.

 

Les autres groupes se sont aussi désolidarisés. “Je déplore les événements d’hier, leurs comportements totalement irresponsables. Cela provient clairement d’une minorité d’individus. (...) Nous ne cautionnons pas ce comportement”, a écrit sur Facebook Antoine Meeschaert, le président des Dogues D’Honneur. Pourtant, cette opposition n’a duré qu’un temps selon les ultras. “Quatre jours après, tout le monde nous soutenait”, assure Jean-Max. Donatien estime que cette première réaction était “à chaud”. “Après, ils ont commencé à réfléchir et là ils ont plus été dans notre sens. Et ils se rendent compte que sans nous, il n’y a personne au stade”, explique-t-il.

 

À ce moment de l’après-midi, où de plus en plus de supporters garnissent les alentours du bar, Donatien est pourtant confiant sur le fait de reprendre l’avantage. “Ils savent qu’on a une importance sur les mecs. Le fait qu’on chante pas, qu’on les soutienne pas, je pense que ça va les amener en Ligue 2. Même si je ne l’espère pas.” Preuve de cela, une semaine après les événements, les DVE ont eu une réunion avec les “cadres historiques du club”. “Ils nous ont demandé de revenir, raconte Donatien. Sauf que dans la direction, je pense qu’il y a différentes catégories de personnes. Certains sont avec nous, d’autres contre. D’autres s’en branlent. C’est compliqué avec tous ces gens-là."

 

 

« Nous, on est Lille, on a la mentalité DVE »

Les complications, les DVE connaissent depuis le temps. Créés par deux fratries en 1989, ils sont environ 500 cartés – un nombre qui n’augmentera pas, par choix – “et 2.000 en tribune en moyenne”, détaillent Donatien et Jean-Max. Celui-ci est présent au stade depuis 1986 et a intégré le virage cinq ans plus tard. Le premier est plus récent dans le microcosme lillois. “Je suis arrivé en 2003 ici, je suis pas du coin.” C’est sa rencontre avec sa femme qui l’a amené chez les Dogues, lui qui supportait Sedan et ses Sangliers. “J’ai tout de suite été au stade et je suis monté assez vite dans le groupe." Il finit la saison dernière par remplacer le président et capo Frédéric Maenza, qui se trouve parmi les personnes mises en cause contre Montpellier.

 

Comme dans la plupart des groupes de France, les codes de la culture ultra italienne imprègnent les DVE. Sans qu’ils le revendiquent. “On ne s’est jamais défini ultra”, prévient Jean-Max. “À la base, on avait une mentalité plutôt britannique ou belge, précise Donatien. Mais notre capo a un mégaphone, on fait des tifos. C’est juste qu’on veut garder notre truc. On ne veut pas s’inscrire dans une démarche et dire: 'On est ultras'. Nous, on est Lille, on a la mentalité DVE." Avec un zeste de la mentalité des Siders, un genre difficile à définir dans lequel l’important est d’être présent pour chanter, entre potes, sans forcément porter les couleurs du club.

 

Les codes vestimentaires s’y retrouvent. Donatien et Jean-Max ont des vestes North Face, grise pour le premier, verte pour le second. “Il y a toujours eu une culture vestimentaire parce qu’on est près de la Belgique, de la Hollande ou l’Angleterre, admet Donatien, surpris qu’on lui pose la question. Mais moi, ce sont les habits que je porte au quotidien."

 

 

« On ne sait pas ce qui peut se passer »

Lorsque Donatien monte sur un petit bloc de béton, c’est une soixantaine de supporters aux tenues hétéroclites qui se dressent face à lui. D’une voix forte mais en butant sur les mots, il prévient que le groupe ne doit pas chanter ce soir. “On va rentrer ensemble et on ne sait pas ce qui peut se passer”, conclut-il dans un sourire. Au début du match, le sourire a disparu. En plus de refuser la bâche, la passerelle pour le capo a été retirée. Les DVE se regroupent sur les côtés de leur tribune et font silence pendant que le reste du stade applaudit ou chante lorsque l’écran géant du Grand Stade le demande. En face, les Go Rijsel Spirit retirent leur bâche quand ils apprennent les événements. 

 

Tous ne sont pas aussi solidaires. Bien respectées en première période, les consignes des ultras de ne pas chanter et laisser un espace creux vacillent en deuxième. Plusieurs supporters se mettent au centre. L’un d’entre eux, maillot du LOSC sur le dos et écharpe nouée autour du cou, se brouille avec les ultras. Les insultes partent. Les stadiers empêchent la situation de dégénérer et invitent l’homme à retourner sur le côté.

 

Mais il ne s’agit que d’une illustration des tensions qui peuvent exister entre supporters et ultras. Au stade, sur Internet, dans les discussions en ville, le sujet clive: certains soutiennent les DVE, d’autres ne comprennent pas leur comportement. La frontière est peut-être plus dûe à l’image de ces supporters qu’à l’actualité récente, puisque les DVE ont toujours été connus pour ne pas être des plus sages…

 

 

« J’étais limite content qu’on se soit fait égaliser »

Au sein des DVE, des hools ou des indeps sont présents. Personne ne s’en cache. Cela pourrait empêcher de rassembler, mais plusieurs générations et styles de supporters composent les rangs. Alors, des amoureux de leur club côtoient sans les fréquenter des individus plus intéressés par l’alcool et la bagarre, avec parfois, largement minoritaire, un discours raciste, entendu envers les stadiers de couleur. “Il n’y a pas de politique”, jure Jean-Max. “Au sein du bureau, on essaye d’avoir des gens de tous les bords pour décoller cette étiquette”, ajoute Donatien. “Puis je connais des mecs de la LOSC Army, par exemple, qui connaissent par cœur l’histoire du club. Dire qu’ils n’aiment pas le foot, c’est une erreur”, assure Jean-Max, en référence à un groupe hools lillois.

 

Retour au terrain: quelques rangs plus haut, une autre bisbille démarre. “Il dit qu’il est là pour supporter, on est là pour quoi nous?”, s’exclament les ultras contre un trentenaire au crâne glabre et à la barbe de trois jours. Certains commencent à monter les marches vers lui mais, là encore, les stadiers interviennent et se montrent professionnels. “Les touristes à la maison”, chantent en réplique les DVE.

 

Si le public chante à 2-0, il se tait et vide rapidement les travées après que Guingamp est revenu au score dans les trois minutes du temps additionnels. Un ultra, casquette sur la tête et parka noire, se retourne, lève les bras et crie: “Et là, vous n’applaudissez plus?”. Eux restent. Pour invectiver Benzia ou discuter avec Franck Béria, ancien joueur devenu directeur adjoint du football. Histoire d’être, encore un peu, rebelles mais fidèles. Jusqu’à quand? “J’étais limite content qu’on se soit fait égaliser ce soir”, glisse un habitué. Quand la fidélité est mise à rude épreuve, le dégoût peut survenir. Dans la semaine suivant la rencontre, le groupe finira par se mettre en sommeil, une décision “unique dans son histoire”.

 

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