De la liberté de supporter un autre club

When Saturday Comes – Le supportariat implique généralement l'exclusivité de la passion. Pourtant, se procurer une deuxième "équipe de cœur", bien que réprouvé par la morale, procure de vrais avantages.


Extrait du numéro 324 de
When Saturday Comes (février). Titre original : "Freedom of choice". Traduction: Toto le zéro.

* * *
 


La définition même des "authentiques" supporters de football fait régulièrement l’objet de débats, que ce soit dans les ruminations semi-érudites des articles de presse ou les messages systématiquement enflammés des forums. L’une des caractéristiques indiscutablement essentielle de la panoplie desdits fans authentiques, au même titre que la possession d'un élément de la tenue d’entraînement, est la fidélité envers un seul club.
 

 


 


Les joies de la nouveauté

Cette dévotion envers une cause unique, entretenue par des pubs condescendantes financées par divers sponsors, qui va au-delà du bon sens et parfois même de la décence, a néanmoins pris une telle importance en tant que mesure d’un supportariat noble que toute déviance serait inquiétante: le supporteur authentique ferait mieux de renoncer à sa passion pour le football, voire à la vie, que de suivre une autre équipe.
 

 

Conséquence d’un tel positionnement, le fan qui changerait d’allégeance, dans sa quête d’une préférence plus satisfaisante, manquerait totalement de crédibilité. Au football, exercer un choix est fondamentalement suspect: prendre ce qui vous est donné, aussi préjudiciable que ce soit, et le conserver en toutes circonstances, est inhérent aux véritables fans. Dans ce contexte d'absolutisme moral, la "seconde équipe" devient un concept plaisamment désinvolte et ambigu, permettant aux supporteurs de vivre l’exaltation liée à la nouveauté tout en éludant les procès en dilettantisme.
 

Correctement choisie, cette autre équipe peut être source de variété et venir compenser les errements du club auquel vous vous êtes indéfiniment, et sans doute avec regret, enchaîné. Si l’équipe dont vous avez hérité se compose de tâcherons des divisions inférieures dotés d’un haut niveau d’engagement et gavés de Viandox – mais au bagage technique limité –, le choix logique pour la seconde équipe serait un effectif de haut vol de la Premier League débordant de créatifs en pantoufles, que la seule idée de racler les ballons pour les balancer loin devant plongerait dans un infini désespoir existentiel.
 


Un peu de glamour

La seconde équipe propose un exercice créatif permettant d’essayer une identité footballistique à la fois nouvelle et sans doute moins dysfonctionnelle. L’expérience quotidienne du supporter d’un des grands clubs anglais les moins en vue (du genre à être entraînés par Mark Hughes) peut par exemple être égayée par le glamour importé d’un second choix étranger. Nous avons donc la possibilité, même éphémère, d’essayer une nouvelle personnalité: en quoi nos vies deviendraient différentes, quelle personne pourrions-nous devenir si les circonstances avaient fait que ce que nous supportons prendrait la forme du toucher de balle et de l’insolence d’un Lionel Messi plutôt que la laborieuse sincérité et la casquette d’ouvrier d’un Jonathan Walters? [1]
 

 

Ces dernières années, face au train-train quotidien de ma vie de supporteur de Coventry City, j’ai pu trouver du réconfort en m’intéressant à la Roma. Ces deux clubs sont réputés pour leur instabilité et leur inconstance, mais c’est bien là ce que des joueurs tels que Francesco Totti et Daniele de Rossi peuvent rendre supportable, et ce d’une manière dont le peu classieux défenseur Andy Webster [2] serait bien incapable.
 

Il y a aussi des raisons à la fois nobles et fort pratiques de suivre une seconde équipe, des raisons que même les plus ardents des supporteurs d’un seul club devraient concevoir: une seconde équipe est souvent une nécessité, car pour ceux qui sont géographiquement éloignés du principal objet de leur supportariat, elle représente une autre source régulière de football. De plus, et alors que les prix des billets grimpent dans les divisions supérieures, suivre négligemment une équipe du niveau semi-professionnel peut offrir une gamme abordable de matches à vivre. Ainsi, même une seconde équipe européenne peut s’avérer un moyen plus économique d'aller au stade que d’assister à des rencontres de haut niveau au Royaume-Uni… On nous rappelle souvent que le prix des billets et des transports pour un match de Bundesliga est moins cher qu’un paquet de Haribo.
 


Oui à la bigamie footballistique

Le choix d’une autre équipe est généralement une prérogative du supporter de ligue inférieure, désireux de s’associer d’une manière ou d’une autre à la gloire, et recherchant un engagement plus significatif grâce au spectacle offert par la Premier League. Difficile d’imaginer un fan de Manchester United parcourir fiévreusement le Net pour connaître les résultats d’Alfred Town, la principale raison étant que la D5 Anglaise n’est pas suffisamment couverte pour qu’elle en devienne digne d’intérêt. Sans l’attrait d’un lien personnel, géographique ou familial, le supporteur d’un gros club n’a pas tellement besoin du répit proposé par une seconde équipe.
 

 

Suivre de manière insouciante un autre club n’égalera jamais les émotions vécues dans une relation footballistique monogame, mais il est bon de pouvoir, de temps en temps, apprécier un match pour ce qu’il offre, un match dénué du long discours préexistant empreint d’optimisme, de déception et d’exploitation financière que l’on partage avec son équipe. Un second club peut nous offrir une forme de jouissance moins complexe, sans mobiliser une trop grande partie de notre temps ou de notre énergie émotionnelle. On peut suivre les résultats ou regarder les résumés, et les tensions propres aux supporters "authentiques" en sont temporairement apaisées. Il devient inutile de s’appesantir plus que de raison sur les défaites, pas plus que de s’acheter une tenue d’entraînement.

 

 

[1] International irlandais ayant évolué à Bolton, Hull City, Barnsley, Scunthorpe United, Wrexham, Chester City, Ipswich Town et Stoke City.
[2] Footballeur écossais passé par Heart of Midlothian, Wigan Athletic, les Rangers, Bristol City, Dundee United et Coventry City.

 

 

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25 commentaires
Metzallica

Sympa ce papier. C'était le thème de mon texte d'inscription. J'y expliquait comment à mon avis on hérite d'un club sans trop choisir et qu'ensuite on s'y tient. Personellement il m'est impossible de supporter un autre club. Je me trouve des chouchous afin de suivre la C1 ou je vais à St James Park voir de la Premier League mais lorsque Newcastle gagne par exemple ce n'est pas mon club qui gagne. Il y a plein de clubs que j'affectionne (Dortmund, Barca, Celtic, Sao Paulo...) pour moult raisons. Mais un seul qui me met le sourire quand je vois qu'il a gagné laborieusement à Chateauroux. Les autres je ne sais mème pas ce qu'ils ont fait ce weekend.

Paul de Gascogne

On sent le papier bien britannique. A mon sens - Metzallica est l'exception-confirmation - cela fait bien longtemps que le supporter français est décomplexé par rapport à ça, n'hesitant pas à avoir une équipe de Coeur dans chaque gros championnat. J'y vois inévitablement un lien avec la baisse des résultats de nos clubs sur la scène européenne. Comme si l'engouement puissant envers un club français s'était peu à peu amenuisé jusqu'à rencontrer l'attachement gentillet qu'on portait depuis plus ou moins longtemps au Barça, à l'Inter, à Dortmund ou au Fortuna Sittard.

Ba Zenga

Pour ma part, c'est très étrange. J'ai plein d'équipes chouchou à droite à gauche, mais comme Metzallica, ça m'arrive de ne pas m'y intéresser pendant des semaines. Disons que ça me fait plaisir quand elles gagnent, mais si elles perdent, ça ne me fait pas grand-chose. Donc tout bonus comme dit dans l'article. Et d'un autre côté, je suis un peu fâché avec mes vraies équipes de cœur, l'OM et l'équipe de France, je suis arrivé à m'en protéger. Mais dès que ça va mieux, je prends plaisir et ce sont vraiment elles qui peuvent me faire vibrer. Je dois être un opportuniste en fait.