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Christophe Zemmour

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Lords of the børing

L'Argentine et le spectre d'Helsingborg

Élimination précoce et révolution dans les instances, voilà ce que beaucoup d’observateurs pressentaient voire souhaitaient pour l’Argentine. Retour sur le précédent de 1958, qui a marqué la fin de l’idée romantique pure de ce football et l’avènement de l’ère pragmatique.

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L’Argentine s'en est sortie mais reste à la croisée des chemins. Elle qui était dans une situation très indélicate dans le groupe D de la Coupe du monde avant d'affronter le Nigéria, affichant d’énormes signes de faiblesse et de rumeurs de tensions à l’intérieur et autour du groupe – que le patron de l'AFA, Claudio Tapia, a tenu à démentir –, a arraché une victoire dans les dernières minutes. Suffisant pour continuer l'aventure mais pas pour affronter l'adversaire souhaité.

 

Samedi, c'est avec la France que le finaliste de la dernière édition sera aux prises. Sélectionneur qui cherche encore son plan de jeu depuis sa prise de fonctions et que l’on dit lâché par ses hommes, fédération placée sous tutelle l’an dernier, éviction en 2016 du président Luis Segura pour accusation de fraude administrative, le contexte est propice à une sortie de route prématurée. Car, même si le fiasco a été évité, s'arrêter maintenant resterait plus que décevant pour les hommes de Jorge Sampaoli.

 

 

Seul l’avenir dira si cette campagne sera l’échec annoncé, et surtout quelles conséquences elle aura. L’Argentine a connu deux précédents retentissants en 1958 et en 2002, alors qu’elle était au contraire attendue comme favorite, sûre de sa force et en confiance. Il y a seize ans, elle n’avait pas su sortir d’un groupe très relevé, ratant l’occasion d’offrir joie et réconfort à un pays alors en proie à une terrible crise économique. Mais elle avait fait le choix de la continuité en maintenant Marcelo Bielsa, ce qui l’avait amenée à une finale de Copa América et à une victoire aux Jeux olympiques en 2004. Surtout, l’héritage du beau jeu avait perduré et aurait dû se conclure en apothéose sous José Pekerman en 2006, sans un certain reniement de ce dernier en quart face à l’Allemagne.

 

 

Une humiliation choc

En 1958, l’Argentine vit dans l’illusion que son football est le meilleur du monde. Le championnat connaît depuis quelques années un essor considérable. Et Juan Perón, élu à la Présidence en 1946, pratique une politique de protectionnisme globale qui touche évidemment le fonctionnement du football. Officiellement, l'Albiceleste ne dispute pas les Coupes du monde 1950 et 1954, respectivement pour des difficultés bureaucratiques puis pour un différend avec la FIFA.

 

Pourtant, les observateurs ont une toute autre théorie: Perón ne souhaite pas, redoute même, que l’idée de la supériorité de l’Argentine soit contestée et remise en question, et il n’envoie donc pas d’équipe puisqu’il n’est pas assuré de la victoire finale. Le football a trop d’importance pour ses concitoyens et le drame qu’a représenté le Mondial 1950 pour le Brésil le conforte dans cette crainte.

 

Un Brésil que l’Argentine domine facilement (3-0) lors du Campeonato Sudamericano 1957, et dont le destin empruntera une trajectoire opposée à celle de son homologue. Au moment d’entamer la compétition suédoise l'année suivante, l’Albiceleste se sent favorite, portée par ses résultats récents, sa brillante campagne éliminatoire et surtout cet état d’esprit la persuadant que son football est le meilleur du monde. Un style, appelé la nuestra, fait de brillance, de technique, de spectacle, mais qui se heurte déjà à certaines critiques extérieures et à la peur inavouée d’apporter une touche d’exigence, de rigueur, d’assiduité à laquelle les Argentins rechignent. La Coupe du monde va alors leur révéler brutalement tout le retard pris sur le reste du football international.

 

Défaite (1-3) dès le premier match par la RFA championne du monde en titre, l’Albiceleste se relance par une victoire sur le même score face à l’Irlande du Nord. La dernière rencontre, qui l’oppose à la Tchécoslovaquie, peut encore lui permettre de se qualifier pour les quarts de finale. Ce sera en fait un désastre. L’Argentine est surclassée (1-6) dans ce cauchemar d’Helsingborg qui aura des conséquences majeures dans les années qui suivront, questionnant le pays et son football, toujours intimement liés dans leur style, leurs heurs et leur recherche d’identité.

 

 

Une innocence perdue

La réaction en Argentine est féroce, l’humiliation aussi douloureuse qu’inattendue. Les joueurs sont accueillis à leur retour avec des fruits et des pièces, et le sélectionneur Guillermo Stábile est évincé. El Gráfico estime que l’Argentine “a perdu sa joie pour un football qui était aimé par le public et est entrée dans la nuit de son histoire”. Le constat va même plus loin puisqu’on remet totalement en question la nuestra, et, très rapidement, c’est une philosophie totalement opposée qui va prendre son essor. Plus froide, plus rigoureuse, plus austère.

 

Celle de l’anti-fútbol, fait de négation, de brutalité, personnalisée d’abord par Victorio Spinetto, puis surtout par Osvaldo Zubeldía et son fils spirituel, Carlos Bilardo. Le jeu, ou plutôt le refus de jeu, se teinte fortement d’européanité, de rigueur souvent aride, de qualités athlétiques au détriment de la signature talentueuse qui définissait la nuestra. L’innocence et l’âge d’or sont désormais loin. Ce n’est qu’à l’arrivée de César Luis Menotti en 1974 à la tête de la sélection que le style, la formation et la détection vont être bouleversés en profondeur, retrouvant de l’identité séduisante originelle de l’Argentine… avant de retrouver Bilardo.

 

On saura ce samedi ce que représentera ce Mondial pour le football de Lionel Messi et de ses compatriotes. Si l'opposition face aux Bleus lui donnera accès à un quart de finale ou si elle mettra fin à un parcours déjà trop chaotique pour qu'une défaite avec les honneurs suffise à tout effacer. En tout cas, on a du mal à souhaiter à l'Argentine que ce soit son nouvel Helsingborg.

 

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