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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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La marque jaune et noire

Amalgame over

Les défenseurs de Laurent Blanc s'indignent, mais les obsessions identitaires de la DTN et du sélectionneur ne font aucun doute. Le cauchemar continue.
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Au cours de la semaine écoulée, l'embarras général, la stupeur et les tensions ont attesté l'onde de choc et ses effets sur les principales institutions du football français – équipe de France comprise. Les enjeux sont tels que, quelle que soit la tournure des événements (en particulier concernant le maintien du sélectionneur), l'héritage sera amer.

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Blanc victimisé
La plus grande entourloupe intellectuelle des derniers jours a obtenu une belle surface médiatique: elle a consisté à se scandaliser que Laurent Blanc soit traité de raciste. Les amis du sélectionneur ont rivalisé d'indignation: Bixente Lizarazu et Christophe Dugarry, qui est allé jusqu'à dire que Blanc était victime d'amalgames. Certes, mais avant tout des siens. L'un évoque la menace d'une démission, tous deux annoncent le "chaos" qui s'ensuivrait, tandis que Marcel Desailly affirme que les propos de Blanc ont été "déformés", ce qui est aussi peu pertinent que possible s'agissant d'un enregistrement. Dans un communiqué, Frédéric Thiriez y va de son habituelle prose bouffonne: "l'enjeu pour l'avenir du football français est-il de sacrifier des têtes, comme celle de Laurent Blanc qui serait soudain devenu raciste, au veau d'or du politiquement correct?"

Blanc, dont la première réponse à pourtant été un mensonge ("Je n'ai jamais entendu parler de projets qui prendraient en compte des quotas") est donc victime des "manipulations médiatiques", des "bien-pensants", des "professeurs de morale" et bien sûr du "politiquement correct" qui nous étouffe tous, ou encore d'une odieuse "chasse aux sorcières". Dont on cherche pourtant vainement les chasseurs: où diable sont ceux qui ont traité Blanc de raciste? À lire et relire les déclarations des uns et des autres, nulle part. Sa responsabilité est mise en cause au même titre que celle des membres de la DTN, sur la foi de cette conversation consternante qui a vu ses protagonistes manifester une obsession pour le cas des "binationaux" sans commune mesure avec la réalité de la question, proposer une solution (stupide) à ce faux problème sous la forme de quotas incontestablement discriminatoires et mobiliser pour les justifier des stéréotypes associant origine ethnique, style de jeu et mentalité (lire "Pas de Blacks, 'pas de problème'").


Diversions
Dire qu'à la fois le projet de discrimination et le discours qui l'a sous-tendu soulèvent de graves questions relève de l'évidence et même de la nécessité le plus impérieuse. Nul besoin d'accusations de racisme, surtout pas au nom de cette conception binaire qui vaudrait que l'on ne puisse être qu'absolument raciste ou absolument pas raciste. Car si la controverse est vive, c'est parce qu'elle porte sur des préjugés profondément ancrés, "de bon sens" et très largement partagés – dont il est donc difficile de prendre conscience et d'admettre qu'ils contiennent des précurseurs de racisme, aussi innocents soient-ils. On reviendra sur cet aspect-là, ainsi que sur l'inquiétant fossé des opinions creusé entre les "Noirs" (Thuram, Vieira, Lama...) d'un côté et les "Blancs" de l'autre (Dugarry, Lizarazu, Desailly...[1]).

En mettant en scène les antagonismes suscités notamment par les déclarations de Lilian Thuram ou Patrick Vieira, la polémique sur "l'explosion" de France 98 fait diversion au détriment du vrai débat, qui doit porter sur les propos tenus et sur la question de la mise en œuvre ou non de la politique de discrimination projetée (volet que l'enquête doit déterminer, et sur lequel Mediapart a peut-être encore des informations à distiller). Les mêmes manœuvres d'évitement ont présidé au dénigrement de celui qui a "trahi" le secret des discussions, qualifié de "taupe" par les journalistes plutôt que de lanceur d'alerte, sans considération pour ses états de service ni la légitimité éventuelle de sa démarche (lire l'article de panenka.fr).

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Mélange des genres
Les événements récents doivent d'abord être mis en perspective avec le discours de la DTN et du sélectionneur au cours des derniers mois. Il est frappant de constater à quel point la question des binationaux a fait l'objet d'une lourde insistance de la part des uns et des autres, au point que la lutte contre la "fuite" des joueurs vers les sélections étrangères a été ressassée comme une priorité en dépit de ses conséquences limitées pour l'équipe de France A.

Dans une interview publié par le magazine de la FFF d'avril, Erick Mombaerts décrit la nouvelle politique menée en définissant notamment le "projet de jeu" des sélections de jeunes par "des exigences associant qualité de jeu, comportement et état d'esprit" ou encore "amour du maillot bleu". Toutes ces notions sont abordées pêle-mêle et présentées comme étroitement liées, et elles aboutissent encore sur la binationalité. "Quelle que soit sa valeur – et j'insiste – nous n'avons pas besoin d'un joueur qui ne soit pas attaché au maillot bleu. Ayons le courage d'aller au bout de nos idées dans ce domaine. Et n'oublions pas le problème abordé par Laurent Blanc: la déperdition de nos jeunes internationaux." Le même avait dit le 8 novembre: "Tout est lié, tout est lié!" Interrogé par Mediapart avant la révélation de l'affaire, le DTN François Blaquart a même évoqué la religion musulmane d'une partie des joueurs comme un critère ayant servi à établir à la bonne franquette de douteuses statistiques de binationaux au sein des sélections U16 à U21 (lire l'article de Mediapart - en accès payant).


Blanc et "l'origine sociale"
Aussi troublante encore est cette interview de Laurent Blanc, accordée à Eurosport... le soir de la fameuse réunion du 8 novembre (voir la vidéo). Évoquant la nécessaire réforme d'une formation à la française qui n'est plus "avant-gardiste", le sélectionneur part dans une explication qui empile "histoire", "culture", "classe sociale", "problèmes" et "puissance physique".
"Chaque pays a son histoire. Le football espagnol a sa propre histoire, sa propre culture. Ils n'ont pas les mêmes problèmes que peut avoir le football français. Je m'explique. Le football en France est très populaire, il attire une certaine couche sociale de nos jeunes. Pour être tous les samedis sur les terrains de foot amateur, je trouve que le football attire actuellement beaucoup de gens de la même classe sociale, avec tous les problèmes que cela peut amener. Je pense qu'il faut s'adapter à ça et surtout, dans cette préformation qui est si importante revenir à des critères de jeu et non pas de puissance physique de puissance athlétique pour faire de la Champions League et gagner sur le moment." Cette fois, sans allusion raciale, il établit un lien confus mais direct entre origine sociale et qualité de jeu, sur fond de "culture" et de "puissance physique" [2].

Alors Blanc n'est certainement pas raciste au sens où il serait par exemple capable de défavoriser les internationaux d'origine africaine (il a eu le temps de démontrer le contraire) ou de juger une personne particulière sur sa couleur de peau, mais il exprime des conceptions qui paraissent sérieusement perturbées par des stéréotypes et des amalgames grossiers. En quoi il est tout à fait en phase avec François Blaquart et Erick Mombaerts, qui touillent le même bouillon d'arguments.


Où mène le redressement national
Il est de plus en plus probable que leur projet de quotas désigne une cible un peu nébuleuse, mais qui ressemble au portrait-robot du "jeune de banlieue", obtenu en superposant divers stigmates à géométrie variable: binational, Noir ou Arabe, musulman, athlétique, peu attaché au maillot, "à problèmes", etc. En définitive, et sans surprise, le football français désigne le même bouc émissaire que la société française toute entière. Chose étonnante: les centres de préformation fédéraux, les centres de formation des clubs et les sélections de jeunes, qui prennent totalement en charge des jeunes entre leurs 12 et 20 ans, parviennent à les transformer en sportifs de haut niveau, mais pas en Français réglementaires.

Rappelons que la prise de fonction de Laurent Blanc et les missions qui lui ont été assignées (ce double impératif de restauration de l'état d'esprit et du beau jeu) se sont inscrites dans le contexte hystérique de l'après-Coupe du monde 2010, impliquant la diabolisation des "caïds" de Knysna, coupables d'avoir fait honte à la France aux yeux du monde entier, et charriant son lot d'amalgames et de moralisme réactionnaire (lire "Traitres à la nation?" de Stéphane Beaud, La Découverte). À quels écarts a pu pousser la rhétorique du redressement national et de la restauration de l'honneur de la France? Elle a sans nul doute créé des conditions favorables pour le discours décomplexé, mais bien conscient de la nécessité du secret, du nouveau DTN. Alors intérimaire, il a été pleinement investi en février dernier par une Fédération au sein de laquelle son discours était connu. Cette fois, la "honte nationale" n'est pas usurpée.


[1] On peut rire quand même un peu.
[2] Le 12 novembre, quatre jours après la réunion, L'Équipe publie une interview de Laurent Blanc axée sur la formation, dans laquelle il martèle ses convictions (jeu plus intelligent, état d'esprit, "problème d'identification à l'équipe de France (...) que les autres pays n'ont pas"). Un article intitulé "La déformation à la française?" accompagne l'entretien et donne la parole à Mombaerts, Blanquart et Smerecki. La DTN était bien en campagne médiatique à cette époque sur ces thèmes, et le sélectionneur indique lui-même son implication: "J'espère être associé [avec la DTN] à la mise en œuvre d'un projet validé par toutes les familles. Avec des critères de formation bien établis, une idée directrice et les personnes compétentes pour les faire appliquer."
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