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Pierre Martini

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La Gazette, numéro 82

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Canal+ étend son empire

La dictature du ralenti

La surenchère technologique dans les retransmissions télévisées finit par distordre complètement notre perception du jeu. En multipliant les images, et notamment les ralentis, la télévision s'éloigne de plus en plus du football.

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Éloge du Replay

Il fut un temps, que les moins jeunes d'entre nous se rappellent, où le seul effet audiovisuel qui agrémentait les retransmissions était le ralenti. Mais ce n'était pas le ralenti que nous connaissons aujourd'hui. Déjà, il fallait attendre patiemment le recalage des magnétoscopes et l'arrêt de jeu propice. On l'identifiait immédiatement au "R" clignotant qui venait s'afficher dans le coin supérieur de l'écran. Une image arrêtée s'affichait alors, et après un temps de démarrage variable (un patinage pouvait survenir, et l'on se souvient des difficultés extrêmes que la télévision bulgare rencontrait dans cet exercice) l'action se déroulait à nouveau sous nos yeux.

À l'origine, le Replay portait bien son nom — avant d'être abusivement traduit en français par "ralenti" — puisqu'il "rejouait" l'action à vitesse réelle. Rapidement, les réalisateurs choisirent justement de ralentir l'image afin de mieux détailler la phase de jeu, puis d'en multiplier les applications au cours d'un match. Mais en raison des limites techniques, on y recourait encore avec parcimonie, essentiellement pour remontrer les buts (c'est-à-dire les beaux gestes — sauf s'il s'agissait d'un but de Bernard Lacombe).

 

Toujours plus de différé dans le direct

La technique progressant, l'usage devint de plus en systématique et s'intégra totalement à la mise en scène télévisuelle des matches. La diffusion des ralentis meublait les temps morts et densifiait le spectacle, offrant du grain à moudre pour le commentaire. Tant de grain d'ailleurs que le revisionnage est aujourd'hui devenu totalement obsessionnel chez des commentateurs qui tiennent maladivement, et en pure perte, à rejuger les décisions arbitrales. Tout récemment encore, cette exploitation du ralenti connaissait une nouvelle application avec le "révélateur de Canal+ (voir Vidéo maton).

Du côté de la réalisation elle-même, les ralentis ne sont qu'une des innombrables ressources techniques auxquelles les réalisateurs font appel, depuis la révolution copernicienne menée sur Canal+ par Charles Biétry et Jean-Paul Jaud dans les années 80. Une certaine surenchère s'est effectivement développée avec la multiplication des caméras (et donc des ralentis, parce qu'il faut bien s'en servir), l'insertion permanente de plans de coupe (plans sur le banc ou les tribunes, gros plans sur les joueurs qui se mouchent, cadres resserrés sur une portion du terrain…), l'introduction des infographies statistiques, les gadgets comme le calcul de la distance ou de la vitesse des frappes. Cette inflation est telle qu'on est parfois contraint d'inventer de nouveaux gadgets pour s'en sortir, comme ces "grands écrans" virtuels pour incruster les plans de coupe (voir la Gazette 2).

On peut croire en l'intérêt de ces dispositifs, mais ils finissent par faire passer le jeu au second plan. C'est ainsi que la volonté de multiplier les gros plans sur les visages (pour un surcroît d'humanité) ou de passer hâtivement le ralenti de l'occasion ou de la faute précédente nous fait souvent manquer le début d'actions importantes, ou ignorer comment un ballon a été récupéré ou relancé. Le reste du temps, la continuité du match est hachée menue. À eux seuls, les ralentis approchent la centaine par match et dépassent les 10% du temps de jeu. (1)…

 

L'excès de ralenti nuit gravement à la réalité (2)

Deux avancées techniques majeures ont radicalisé la dictature du ralenti. D'une part, la possibilité grâce au numérique de les lancer presque instantanément. Ce procédé a fait l'admiration du monde entier lors de la Coupe du monde 98, avant d'être généralisé. D'autre part, l'introduction de la "loupe", avec des images d'une qualité irréprochable (au prix d'un ralentissement encore supérieur), justifiant encore plus de séquences à vocation "esthétique". Pourtant, la supériorité du ralenti sur la "vitesse réelle" pour comprendre une action est complètement infondée. La loupe en donne un exemple flagrant avec son effet de déréalisation des contacts, qui fait passer des tacles uruguayens pour d'aimables figures de danse contemporaine (ou inversement). D'autre part, le but du réalisateur est de déclencher sa rafale de ralentis (au moins trois, et forcément courts) sans se demander lequel apporterait la meilleure information, quel angle est le pertinent. Il n'en a pas le temps de toute façon, et la répétition des séquences, jusqu'à l'hypnose, est devenue une figure obligée du genre. On en arrive à la thèse soutenue ici. Au lieu de passer trois ralentis brefs, on ferait infiniment mieux de nous remontrer l'action dans son intégralité et à vitesse réelle. Car les ralentis spolient toujours le lancement des actions, rendent invisibles les gestes préparatoires tout aussi décisifs que celui du buteur. L'action retrouve tout son sens si elle est montrée en intégralité et dans son timing réel, permettant de comprendre comment se fait le décalage, de mesurer le retard du défenseur, de saisir le placement et le mouvement des joueurs. Malheureusement, cette séquence est justement la seule qu'on ne revoit presque jamais, même dans les résumés de rencontres.

 

Plus de télévision, moins de football

Cette "technologisation" du football à la télévision ne fait quasiment pas débat dans les médias ou chez les spectateurs, tant cette évolution semble naturelle. On peut même estimer que cet enrichissement du spectacle est plutôt apprécié, sachant de toute façon que le football, est devenu un objet purement télévisuel pour l'écrasante majorité de son public (les téléspectateurs sont infiniment plus nombreux que les spectateurs)… Jusqu'à faire retour dans les stades par le biais de vrais écrans géants (susceptibles, comme à la Coupe du monde, de diffuser les ralentis et de réintroduire la télévision dans l'enceinte sportive). Justement, dans sa tribune, un spectateur occasionnel va être comme par réflexe frustré de ne pouvoir revoir l'action qui vient de dérouler sous ses yeux. Mais en revanche, il va vivre le match dans sa continuité, il va saisir le caractère unique et définitif de chaque action, ressentir que le match se déroule bien dans le même espace-temps que lui. Et comme le dit Jacques Blociszewski, sa vision est libre et mobile (voir note ci-dessous). Ainsi, on saisit bien mieux les éléments tactiques d'une rencontre depuis les gradins que devant son, poste (malgré les éclairages de nos consultants préférés). La recherche d'un spectacle toujours plus télégénique (dans sa forme visuelle et dans son mode de narration) finit par dénaturer le jeu. À force de saucissonner les matches et d'interposer des "prothèses de vision" entre le spectateur et le spectacle, d'imposer un seul mode de lecture, l'œil est certes excité, mais la compréhension du jeu devient de plus en plus hypothétique. Et surtout, c'est un produit de télévision qui se substitue progressivement au football.

 

Jacques Blociszewski, spécialiste des nouvelles technologies audiovisuelles, est aussi un passionné de football qui analyse et combat, non sans une part de Don Quichottisme qu'il reconnaît lui-même, les dommages que la télévision inflige au football. Il est l'auteur de nombreux articles parus sur le sujet, parus dans Le Monde, le Monde Diplomatique ou les revues spécialisées. Ayant une totale identité de vue avec lui sur la question de l'arbitrage vidéo, nous profitons de l'occasion pour lui rendre hommage. Les réflexions menées ici lui doivent beaucoup, de même qu'à la précieuse documentation qu'il nous a fournie. Voici l'introduction d'un article qui montre comment le ralenti est utilisé comme un instrument de dopage du spectacle, de transformation du réel et de persécution des arbitres: "Alors que le regard que la télévision porte sur le football façonne notre propre regard, le culte de la technologie et une certaine idéologie du contrôle et de la vidéosurveillance transforme le sport-spectacle en sport-procès, et mettent le football en danger. Le ralenti est le symptôme le plus flagrant de cette utilisation mal comprise et malsaine de la technique. Sous couvert de vérification et d'esthétisme, les images au ralenti déforment profondément notre perception du réel". "Le football télévisé victime du ralenti", in Communication et langages, septembre 2001.

(1) Lors de la finale de la coupe du monde 98, Bernard Leconte a recensé 89 ralentis pour une durée de 9 minutes 30. Bernard Leconte, Pierre Gabaston, "Sports et télévision", L'Harmattan 2000, cité par J. Blociszewski.
(2) Ce titre est celui d'un article des Cahiers 98 : L'excès de ralentis nuit gravement à la vérité
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