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Le journalisme sportif en 12 leçons

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Leçon 10 : le racolage

La démagogie est une arme précieuse pour le journaliste sportif qui tient à répondre aux impératifs commerciaux de son employeur. En football, les occasions abondent. Pour cette leçon, nous nous sommes référés un quotidien régional et parisien à la fois qui est devenu maître en la matière.
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Branche : toutes branches.
Niveau : très facile.

Introduction
Le travail de journaliste (même sportif) est généralement long et fastidieux. Pour écrire un article sérieux, il faut à la fois avoir de bonnes idées, de bonnes informations, et une bonne plume. Mais remplir toutes ces conditions ne garantit pas pour autant le succès auprès du lectorat. Pour s’assurer de bonnes ventes, une méthode efficace consiste à user du racolage et la démagogie. Celle-ci permet par ailleurs des économies à la fois en termes de temps, d’argent et de travail à fournir.
A titre d'exemple, nous étudierons dans cette leçon le cas exclusif de l'article du Parisien du lundi 24 juin 2002 "Arbitrage : le scandale", véritable modèle en la matière (les citations en italiques sont extraites de cet excellent article).


Etape 1. Brosser le lecteur dans le sens du poil
L'une des règles de base du journalisme racoleur consiste à proposer au lecteur ce qu'il a envie de lire en flattant ses plus bas instincts: haine, chauvinisme, rancœur, etc. Cette attitude présente l'avantage de ne pas réclamer beaucoup d'originalité dans la recherche des sujets: un simple argument de comptoir entendu à la Brasserie du Marché pourra suffire de base à l’écriture d’un article. Il permet également de limiter les risques de polémiques et assure de ce fait une large audience en termes de vente. Evidemment, la position défendue par le journaliste racoleur devra être présentée comme évidente, et ne pas devoir faire l’objet d’une quelconque nuance.

Quelques réflexes de base du journaliste racoleur
- Critiquer l’entraîneur
- Enfoncer un joueur
- Dénigrer l’arbitre

Exemple : dans notre exemple, c’est la troisième option qui a été choisie.
(En une du Parisien) "Ce favoritisme (NDLR : pro-Coréen) et la médiocrité générale de l'arbitrage font scandale dans le monde entier".


Etape 2. L'insinuation
La première des règles à maîtriser dans le journalisme racoleur est d’utiliser la rumeur comme principale source d’information. Inutile de s’encombrer de détails (coups de téléphones à des personnes tenant un point de vue contradictoire, analyse de rapports, etc.). Ces attitudes constituent une perte de temps nuisible à votre rendement. Il est vivement déconseillé de vérifier la véracité de la rumeur. Pour peu qu’elle soit totalement infondée, vous repartiriez de zéro et vous retrouveriez sans sujet d’article.

Exemple
"L'épopée des Coréens ne doit rien au hasard : fruit d'une préparation hyper pointue, dont la nature exacte reste à découvrir (…) elle est aussi le produit d'une volonté politique et économique".


Astuce
Pour éviter que votre intégrité journalistique ne soit remise en cause (ce qui serait quand même un comble), une astuce consiste à relayer une rumeur donnée par une tierce personne. Ce subterfuge permet en effet d'aboutir au résultat recherché (rappel: le sensationnel, donc la vente), sans impliquer ses méthodes de travail, puisque cette technique consiste à ne pas prendre les propos de cette personne à son compte.

Exemple 1 : reproduire le discours limite d'un joueur
"Avant la demi-finale de demain contre la Corée du Sud, Oliver Kahn a émis de sérieux doutes sur l'intégrité de l'arbitrage : " Il faut s'attendre à ce que l'arbitre siffle contre nous(…)".

Exemple 2 : encore plus fin, dans le but de ne vous mettre personne à dos, vous pouvez également éviter de citer les personnes en question.
"Les mauvais esprits remarquent aussi la désignation d'un arbitre sud-coréen pour le match Brésil-Turquie, entaché d'erreurs flagrantes".
Dans cet exemple, "les mauvais esprits" désignent en fait l'auteur, toute l'habileté de la manœuvre résidant dans cette délégation du dénigrement.


Etape 3. L'approximation
Donner des chiffres, révéler des faits avérés et vérifiables constitue un danger important pour le journaliste sportif racoleur. En effet, outre le fait qu'il est particulièrement difficile d'obtenir ce genre d'informations, ces renseignements trop précis pourraient être utilisés à votre encontre par un lecteur, un observateur, voire un autre journaliste malintentionné. Le bon journaliste racoleur usera donc de généralités et d’approximations diverses. Il pourra également s'agir d'affirmer tout bonnement n'importe quoi et d'en faire découler des conséquences pas forcément liées à l’assertion de base, mais forcément compromettantes pour le sujet incriminé.

Exemple
"Le choix d’arbitres venus de petits pays (…) pour diriger les rencontres des Coréens serait du fait [du président de la Fédération Coréenne]".
Notez l’emploi d’un conditionnel : si l'affirmation gratuite est le principe, des précautions de langage doivent être utilisées de temps à autres pour éviter la diffamation mais également donner l'impression que le ton est mesuré (et donc juste).


Etape 4. L'amplification
Devant le manque drastique d'information, en plus de l'invention pure et simple (cf. ci-dessus), le journalisme racoleur consiste également à exagérer outrageusement un phénomène. Cette technique permet à la fois de donner de l’importance à l’article en termes de fond, mais également de faire passer son auteur pour un brillant journaliste d’investigation.

Exemple : qualifier d'erreurs d'arbitrage flagrantes des hors-jeu ou des fautes limites.
"France-Uruguay : but refusé à Trezeguet pour un hors-jeu imaginaire signalé par l’arbitre assistant du Salvador".


Etape 5. La totale mauvaise foi
Dans le domaine du journalisme racoleur, tous les arguments sont bons, surtout les plus fallacieux. Il est donc conseillé de proférer des énormités, car se sont généralement celles qui font le meilleur effet. Avec un argument grossier, un lecteur inattentif pourra ainsi avoir l’impression d’être en face à une idée géniale, tellement géniale qu’il n’y avait pas pensé auparavant. Evidemment, la raison pour laquelle personne n’y a jamais pensé est souvent liée au fait que l’idée est particulièrement stupide. C’est la raison pour laquelle il ne faut pas abuser de cette technique, et n’utiliser cet argument qu’à dose très modérée dans un article.

Exemple : Reprocher au pays organisateur de jouer à domicile
"C'est le président de la Fédération coréenne qui a obtenu que la Corée (…) joue tous ses matches à domicile".


Etape 6. La formule choc
Nous avons déjà vu dans une leçon précédente (lire leçon 6 : titres et légendes) que la recherche d'un titre et d'une légende sans intérêt était une composante essentielle du journalisme sportif. Le cas du journalisme sportif racoleur est une exception: ici, le titre et la légende ne doivent pas être sans intérêt, mais accusateur, mensonger, etc. Il s’agira donc d’éviter les titres descriptifs ou donnant de nombreuses informations, mais de mettre en cause directement une personne ou une institution par une formulation douteuse.

Exemple
Ne titrez pas : "L'arbitrage du Mondial suscite de vives polémiques".
Titrez : "Pourquoi la Corée est favorisée".


L'arbitrage, les choix tactiques des entraîneurs, les aléas des prestations des joueurs donnent une infinité d'occasions de racoler le badaud à moindres frais. Il s'agit simplement d'être vigilant et de ne pas manquer les faux procès qui obtiendront aisément le consensus, en sollicitant le minimum d'intelligence, à la fois de la part du rédacteur et de son lecteur. Une bonne maîtrise de ces techniques peut assurer une carrière intéressante dans cette partie de la presse française qui se rapproche constamment du modèle des tabloïds à l'anglo-saxonne.

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Le journalisme sportif en 12 leçons
Leçon 1 : les transferts
Leçon 2 : recopier la dépêche AFP
Leçon 3 : l'interview minée
Leçons 4&5 : l'autopromotion et l'éloge du patron.
Leçon 6 : titres et légendes.
Leçon 7 : pomper les articles des Cahiers
Leçon 8 : interviewer un footballeur
Leçon 9 : le consultant télé

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