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Christophe Kuchly


Dé-Manager, qui parle dans Vu du Banc et écrit pour l'AFP et dans La Voix du Nord.


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Revue de stress #22

Le mythe de la compétitivité du football anglais

Si la Premier League réussit mal cette année en Europe, ce n’est pas qu’à cause de la malchance. Le déclin du championnat le plus riche du monde est celui de ses locomotives, mais les problèmes structurels sont réels.

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L’élimination prématurée des clubs anglais des différentes coupes européennes confirme une tendance récente: le championnat le mieux marketé du monde est loin de dominer autant sur le terrain que financièrement. Bientôt troisième au coefficient UEFA derrière la Bundesliga, la Premier League ne perdra pas de sitôt sa puissance économique. Celle-ci lui permettra de continuer à rester une place forte du football européen. Mais pour que le reste du continent ait à nouveau peur, il faudra tout de même ajouter quelques idées aux billets.

 

 

 

Comparaison et raison

Disons-le d’emblée, le football anglais n’est pas plus au fond du trou actuellement qu’il n’était au sommet il y a une demi-décennie. Les souvenirs des trois clubs en demi-finale de Ligue des champions en 2007, 2008 et 2009 sont encore frais, et la statistique est plus que parlante. Mais il s’agissait de représentants du Big Four: Manchester United, Arsenal, Chelsea et Liverpool. Des locomotives en excellente santé qui masquaient malgré tout les difficultés des clubs du deuxième rideau. Un seul anglais se retrouvait ainsi en huitièmes de finale de Coupe de l’UEFA en 2006, le finaliste Middlesbrough, tandis que les derniers représentants s’arrêtaient en quarts les trois années suivantes, comme en 2005 d’ailleurs. Sorti des gros, ceux actuellement en difficulté (deux représentants en quarts de finale de C1 sur les trois dernières années), personne ne démontrait de qualités exceptionnelles. Et si la question de l’intérêt porté à la deuxième coupe européenne est légitime, tout comme la pertinence du référentiel – mais seule l’Europe permet des affrontements entre championnats –, la Ligue Europa et son ancêtre sont d’excellents moyens de juger le niveau moyen tant la Ligue des champions est, plus qu’ailleurs, confisquée par quelques clubs. Une crème anglaise qui a aujourd'hui tourné.
 

 

 

 

 

 

Pendant que, par manque de qualité ou de volonté, le reste de la Premier League arrêtait – et arrête encore – en majorité assez tôt son parcours continental, deux Russes, le Shakhtar et le trio espagnol Valence-Atlético-Séville (six coupes européennes en onze ans) empilaient les trophées. Avec une réserve financière limitée, certes rendue plus flexible par la tolérance envers les dettes, une perte de joueurs majeurs à la fin de chaque saison, mais aussi des projets de jeu, la Liga affiche une nette domination dans les résultats bien au-delà des riches Real et Barça. Mais, derrière ce leader espagnol dont la densité offre un leadership indiscutable à l’indice UEFA, c’est l’écart entre l’Angleterre le reste qui questionne. Les ressources ne font pas tout mais devraient permettre d’éviter à Arsenal, Liverpool et Everton, si l’on se concentre sur cette saison, des éliminations si précoces.

 

 

Mythes d’un vieux conte

Plusieurs arguments ont été utilisés dans la centaine d’articles traitant du sujet depuis une paire de semaines:

- L’année sans, qui réduirait à cette saison une tendance nette observée depuis six ans et seulement sauvée par le pragmatisme de Chelsea et la finale de United.

- Le Boxing Day, qui existait déjà à l’époque où les meilleurs clubs anglais allaient loin.

- La fatigue liée à des oppositions difficiles, reposant sur la croyance impossible à vérifier que le bas de tableau est bon car il est plus riche qu’ailleurs.

- Le désintérêt culturel pour les coupes européennes, qui serait donc tout neuf.

- La manne financière liée à la place au classement.

 

Concernant la fatigue, l’argument est démonté par le coefficient de Gini – qui montre que la Premier League est le championnat où les top teams maintiennent le meilleur niveau de performance – et la profondeur des effectifs, mais celui de l’argent s’entend… à condition de considérer que la place importe plus qu’ailleurs. Or, avec son modèle égalitaire où le classement ne compte que pour 25% du gain, l’Angleterre donne beaucoup mais presque autant à tout le monde, les vrais écarts de richesse naissant du marketing. Sacrifier une coupe européenne pour passer de la dixième à la huitième position n’a donc aucun intérêt tant les différences sont minimes, autour d’un million par rang. Les faibles primes de la Ligue Europa – en considérant que personne ne balance la C1 – ne sont de toute manière pas de nature à être la source de motivation unique des clubs d’autres pays. Gagner la C3 a rapporté quatorze millions à Séville… soit la moitié de la vente d’Alvaro Negredo, et moins qu'au Steaua Bucarest en Ligue des champions. Clairement, on ne joue pas la C3 pour la tirelire.

 

Si la Premier League réussit moins bien à l’exportation, c’est sans doute en bonne partie parce qu’elle formate ses représentants. S’adapter pour survivre, en l’occurrence adapter son jeu pour qu’il puisse être le plus efficace possible dans le contexte national. Un style qui permet à celui qui le maîtrise le mieux de briller, mais pas beaucoup plus. Aussi excitante puisse-t-elle être, la manière d’approcher les matches repose sur un désordre que les adversaires exploitent de plus en plus facilement. Ce n’est pas un hasard si Chelsea, solide avant le retour de José Mourinho aux commandes, est l’équipe qui s’en sort le mieux, la seule, avec Manchester United (merci John Terry), à avoir soulevé un trophée depuis dix ans.

 

 


 

 

Univers parallèle

S’il y a beaucoup de buts, c’est parce qu’il y a beaucoup d’occasions. Rien d’extraordinaire jusque-là. La différence avec la Bundesliga par exemple, nouvelle référence dans le domaine, c’est qu’on exploite des erreurs plus qu’on ne trouve la faille soi-même. Le drame défensif vécu par Arsenal lors du match aller contre Monaco est parfaitement représentatif: une complète désorganisation derrière censée être compensée par l’attaque. Aucune intelligence de jeu, y compris à la dernière seconde alors qu’un résultat 1-2 limite la casse et que leurs précédentes campagnes ont montré aux Londoniens qu’on ne se qualifie pas après une première rencontre ratée. Il suffit alors que l’adversaire saisisse les opportunités. Monaco l’a fait, Kiev l’a fait contre Everton (5-2 au retour), Joe Hart a empêché que Barcelone gagne en deux sets. Là encore, cela met Chelsea à part, mais la solidité a un prix à payer: une occasion dans le jeu en 210 minutes. Loin des cinquante-huit buts marqués en championnat, dans un monde qui semble alors parallèle.

 

Une fois confronté à un autre style de jeu, l’Anglais peine à retrouver des flamboyances qui semblent alors plus liées au talent individuel des joueurs et à la faiblesse de l’opposition qu’à ses qualités propres. Seul Arsenal, par moment, a proposé un schéma offensif capable de déstabiliser l’adversaire, sans démentir ses largesses contre Anderlecht et Dortmund. Chelsea a bien marqué dix-sept fois en phase de poules de la Ligue des champions, mais six à domicile dans le saloon qu’est Maribor. Presque du déjà vu: l’an dernier, seuls une dernière minute improbable et un triplé de Robin van Persie ont sauvé Chelsea (contre Paris) et United (contre l’Olympiakos) de sorties de route évitables. Les deux autres, Arsenal et City, chutaient contre le Bayern et le Barça, superclubs très riches certes, mais dont les ressources se voient sur le terrain à travers une identité de jeu [1]. Preuve que l’argent ne rend pas idiot celui qui réfléchit. Et que, si c’est la possibilité de pouvoir acheter plein de joueurs qui fait tomber dans la facilité, le manque d’idées est une cause et non une conséquence.

 

 

Base défaillante

Étrangement, même les esprits brillants se perdent une fois qu’ils passent la Manche. Louis van Gaal n’a pas toujours l’air de savoir ce qu’il fait; Manuel Pellegrini, architecte d’un Villarreal exquis qui avait ensuite amené Malaga aux portes d’une demi-finale européenne, construit des équipes bancales; Mauricio Pochettino est victime de la malédiction Tottenham. Comme si les contraintes intérieures, la pression mise sur un coach obligé d’avoir des résultats par exemple (visible également en Serie A voire en Ligue 1, championnats où Carlo Ancelotti a plus ou moins fini poussé dehors), corrompaient les esprits. Aujourd’hui, aucune équipe anglaise ne semble savoir organiser un pressing correct et affronter celui de l’adversaire, beaucoup jouent de la même manière – on a très vite parlé de l’incongruité Swansea quand les Gallois sont arrivés avec un autre style – et les entraîneurs parlent duels plutôt que projet de jeu. Comme si les deux étaient incompatibles, alors que des joueurs comme Jordi Alba ou Arda Turan savent manier le ballon et mettre plus d’intensité que tous leurs opposants [2]. Il y a peut-être moins de talent sur la pelouse en Bundesliga mais le Bayern, Leverkusen, Mönchengladbach et Dortmund possèdent tous un style unique en Europe. Chacun doit être abordé d’une manière spécifique. Forcément, les affronter permet de progresser.
 

 

 

 

 

Les entraîneurs en place ne sont pas les seuls à blâmer, ils sont le sommet d’une pyramide pas franchement droite. Ils sont étrangers et de cultures diverses puisque les Anglais ne s’intéressent pas au coaching – dix fois moins de diplômés que dans les autres grands pays – et la formation est devenue une post-formation, où l’on achète jeune ce qui est bon ailleurs. L’effectif cosmopolite des jeunes de City ne fait que suivre la tendance amorcée il y a quelques années: tout aussi condamnable qu’il soit pour ses transferts de mineurs parfois très jeunes, le Barça a ainsi vu partir les ados Piqué, Fabregas, Bellerin, Mérida ou Toral en Angleterre. Des joueurs capables de réussir dans un autre contexte, comme tous les autres ayant quitté une Masia qui arrive tout de même à alimenter l’équipe première. À l’inverse, la plupart des centres de formations anglais ont une efficacité très moyenne, et les rares locaux (Sterling, Kane, Shaw) prennent de suite une valeur inestimable.

 

 

Stratégie du chèque

Pendant ce temps, en Espagne, on forme évidemment, mais on achète également bien et pas cher. On tente de jouer aussi, ce qui provoque quelques branlées contre Madrid et Barcelone – pas pires que celles prises par d’autres en coupe d’Europe – et quelques matches exceptionnels. En Liga, on se prépare indirectement aux compétitions européennes, en plus de mettre en valeur des talents qui seront bien vendus. Dans la réaction plus que dans l’action, le désormais Big Five achète aux clubs de deuxième rideau (Navas, Silva, Agüero, Cazorla, Monreal, Gabriel, Diego Costa, Filipe Luis) ou prend aux deux gros des joueurs en relative situation d’échec (Özil, Fabregas, Sanchez, Yaya Touré). Bientôt, ce seront peut-être Vietto, Alcacer et Denis Suarez, d’autres énormes talents qui donnent à la Liga toute sa densité. Celle qui laisse à penser, pour qui regarde la cohérence plus que le spectacle, que Tottenham aurait bien des galères face à Eibar ou contre le Depor, cancres espagnols.

 

La compétitivité vantée de la Premier League n’est qu’économique puisque seuls les droits télés – dont il faut reconnaître qu’ils ont été très bien vendus – et la médiatisation liée lui permettent de sortir du lot. Aucun autre indicateur (buts, niveau de jeu, stars, résultats, ambiance) ne lui est spécialement favorable par rapport à l’ensemble des autres grands championnats, pas plus que l’imprévisibilité qui y règnerait puisque le classement en tête est toujours le même: depuis 2010, seuls Aston Villa et Newcastle se sont glissés dans le top 7, décalant alors les habitués Liverpool et Everton d’un rang. Si Burnley bat City, c’est avant tout parce que les Citizens sont incapables d’imposer leur jeu. En attendant d’inventer un moyen objectif de juger l’entièreté du niveau de chaque ligue, il ne reste que les faits: avec son pouvoir économique, il suffirait de peu pour que l’Angleterre, historiquement portée par quelques leaders aujourd’hui défaillants, puisse distancer la Bundesliga et revenir sur la Liga. Mais il est plus facile d’acheter que de réfléchir.

 

[1] Paul Scholes affirme que Barcelone, Madrid et le Bayern gagneraient la Premier League de dix ou quinze points, et que le PSG et la Juventus semblent également meilleurs que les locomotives anglaises. 
[2] Un constat que fait Gary Neville, qui soutient que la plupart des grandes équipes européennes sont plus physiques que les anglaises et que la Premier League se réfugie à tort derrière l’idée de dureté.

 

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