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Jérôme Latta

 

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Le Replay vintage II

La position du bouc

Tony Chapron est présenté comme le responsable du jet de projectile sur son assistant... Déjà responsables des écarts des joueurs et désormais des débordements dans les tribunes, les arbitres le sont-ils aussi de la médiocrité des médias spécialisés?
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Après l'invention par Canal+ et TF1 de l'émission de foot sans foot (lire "6% Foot"), L'Équipe a mis au point le compte-rendu de match sans compte-rendu de match (objectif final: le journalisme sportif sans journalisme). Depuis plusieurs années, l'article en question s'est en effet laissé rogner par les "hors-texte" censés rendre plus funky une maquette dont les micro-évolutions sont moins rapides que son vieillissement (1). Flanqué de "L'avis de l'envoyé spécial" – opinion de poche aussi jetable qu'un mouchoir (lire "Une Équipe légèrement remaniée" et "Le tourbillon de l'avis") –, le compte-rendu se résume donc à des considérations générales agrémentées de quelques mentions de la rencontre. Un angle fait l'affaire, simpliste si possible.

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"M. Chapron a sans doute appliqué le règlement"

Et quel meilleur angle, pour tirer avec passion la quintessence d'une rencontre de football, qu'une bonne vieille polémique sur l'arbitrage? Dans son "reportage" sur Lens-Lille (L'Équipe de dimanche), Lionel Dangoumau attaque bille en tête.

"Tony Chapron n'aura pas fait grand-chose pour sa cause dans le Nord. Pris à partie par le président de Valenciennes, Francis Decourrière, en mai 2009, il a électrisé (2) hier soir le derby du Nord en expulsant Sylvain Roudet, pour ses propos ou son ironie déplacée (des applaudissements) envers sa personne".
Un commentaire de texte s'impose, car le journaliste omet de préciser les circonstances du précédent invoqué, porté implicitement au débit de l'arbitre. Ce soir-là, le président valenciennois avait violemment insulté Tony Chapron, au terme d'une rencontre au cours de laquelle ce dernier avait pris des décisions pourtant parfaitement légitimes, de l'aveu même de L'Équipe du lendemain (lire "La raclure et les racleurs"). Le quotidien sportif en avait tout de même fait "L'Affaire Chapron" et non l'affaire Decourrière... Seize mois plus tard, l'insulté est encore coupable.

"M. Chapron a sans doute appliqué le règlement mais il n'a pas vraiment servi l'ambiance générale de la rencontre, ni la sécurité de l'un de ses assistants, touché à la tête par un projectile venant de supporters lensois, juste après l'expulsion de Jemaa au vestiaire".
Vous avez bien lu. Un arbitre se voit reprocher d'appliquer le règlement, et surtout d'être responsable d'un jet de projectile sur son assistant, pour avoir compromis "l'ambiance" (?!) du match. On est bien dans cette rhétorique ubuesque que Denis Balbir avait merveilleusement résumée, un soir de Coupe de France: "Les arbitres sont les premiers responsables des erreurs commises par les joueurs". Qu'ils soient aussi rendus responsables de débordements dans les tribunes est une suite logique.
Sur le fond: rien. On cherche même en vain la condamnation du jet de projectile, présenté comme une contingence des décisions arbitrales. La seule considération du journaliste est administrative: "Menacé d'un match à huis clos avec sursis, Lens aura du mal à éviter la sanction".

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Les joueurs ne font plus de fautes, tout est de la faute de l'arbitre

Loin d'être rassasié, Lionel Dangoumeau, pour mieux enfoncer le clou dans la croix de Chapron, ne craint pas de développer sa thèse dans... "L'avis de l'envoyé spécial", évidemment.

"En prenant deux décisions spectaculaires, les expulsions de Roudet et Jemaa pour des paroles et des gestes déplacés, M. Chapron a fait basculer le derby du Nord et il en a dégradé l'atmosphère".
Bis repetita. L'atmosphère. L'arbitre cause unique du score final. Responsable de tout. Mêmes des "paroles et des gestes déplacés" des expulsés? Les joueurs ne font plus de fautes, tout est de la faute de l'arbitre. C'est l'arbitre qui est trop nerveux, pas le joueur qui a déjà pris un avertissement sur une altercation avec un adversaire et qui réclame ensuite un carton (encore un qui n'a pas lu la charte).

"A priori (sic), il a pourtant appliqué le règlement et les consignes de ses responsables, qui ont demandé la plus grande sévérité pour les réactions intempestives des joueurs. Cette exigence a démontré ses limites hier, comme la consigne franco-française qui avait débouché sur une avalanche de penalties, il y a deux ans".
Il faudrait que les arbitres comprennent un jour que leurs efforts de compromis avec les médias ne consisteront qu'à tendre l'autre joue aussi longtemps qu'ils exerceront dans ces conditions. Même en appliquant le règlement, ils restent coupables (3). Le journaliste, lui, ne se donne pas la peine de considérer les enjeux: faut-il continuer à tolérer des contestations systématiques et un irrespect envers l'arbitre impensables dans la totalité des autres disciplines sportives?

"Puisqu'il faut appliquer la règle, on attend désormais que chaque sourire ironique dirigé vers un arbitre soit sanctionné d'un rouge. Au moins".
Cher lecteur, tu viens de voir L'Équipe atteindre, avec cette saillie, les confins de son sens de l'humour. Et d'en désigner son principe objet: car si l'on ne peut plus se gausser des arbitres quand on ne les descend pas en flammes, que diable faire de notre liberté d'opinion?
On peut en rire à notre tour. On peut considérer que l'arbitre n'a pas pris les meilleures décisions, voire qu'il devrait se résigner aux contestations et à la position du bouc émissaire dans le kamasutra du football contemporain. Mais accuser les arbitres de dégrader "l'ambiance du match" quand les médias spécialisés alimentent quotidiennement l'hostilité à leur égard relève d'un raisonnement difficilement supportable et d'un déplorable déni de responsabilité. Alors, puisqu'il est permis de tenir de tels propos dans un quotidien national à grand tirage, qu'il nous soit permis de dire ici l'écœurement que leur lecture nous procure.


(1) Remarque également valable pour le site des Cahiers du foot.
(2) Eurosport.fr paraphrase le quotidien sportif: "Tony Chapron a électrisé le match Lens-Lille (1-4). Il a surtout contribué à mettre en danger la sécurité de son assistant". Le "débat" sur le sujet lors de Canal Football Club n'a pas dérogé à la ligne générale.
(3) On réclame de la "psychologie" aux arbitres quand ils appliquent le règlement à la lettre, et on les accuse de laxisme quand ils se risquent à la psychologie (cf. la finale de la dernière Coupe du monde).
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