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Julien Momont

 

Journaliste SFR Sport. Membre encarté des Dé-Managers


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Les lumières de Solna

Un peu de drame, une bonne dose de regrets, un grand match et surtout une immense équipe devant laquelle il sera beau de s'incliner. Le mythe du Rasunda est né sur le terrain.

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En 1958, l'équipe de France est l'invité surprise des demi-finales du Mondial suédois. Retour sur l'affrontement mythique face au Brésil avec trois de ses protagonistes: Raymond Kopa, Just Fontaine et Roger Piantoni.


* * *

 

Rasunda Stadium de Solna. À quelques instants du coup d'envoi, le Gallois Benjamin Griffiths, pose pour un photographe dans le rond central. Sifflet à la bouche, large short noir remonté jusqu'au nombril. Prêt à arbitrer le match le plus important de l'histoire du football français. “Être parmi les quatre derniers, ceux qui restent jusqu'au bout, quoi qu'il arrive, c'est déjà un résultat extraordinaire, écrit Albert Batteux dans le numéro spécial de France Football. (…) Que peut-il nous arriver? De perdre? Alors on dira que nous avons été battus seulement par la meilleure équipe du monde.

 



 


Kopa et Fontaine

Ce jour-là, les Bleus n'ont pas bousculé leurs habitudes. Seul fait marquant de la journée: Raymond Kopa reçoit la visite de son président Santiago Bernabéu, “aussi tendu que s'il s'agissait d'un match du Real”. Côté brésilien, les incertains Vava, Gilmar et Pelé sont rétablis. À son arrivée au stade, le demi Didi demande thé et lunettes noires, pour se concentrer. Pas question de prendre cette demi-finale à la légère, après le quart décevant face au Pays de Galles (1-0). “Notre équipe joue bien un match sur deux. Elle devrait donc bien jouer mardi contre la France”, pressentent les journalistes brésiliens.
 

C'est une opposition de style. La créativité, l'inspiration et la virtuosité brésilienne, contre “la vivacité, la mobilité et le courage”, “qualités propres” de l'équipe de France selon le sélectionneur du Brésil, Vicente Feola. Une opposition tactique, également. 4-2-4 sud-américain innovant, W-M européen classique. Pour Leonidas, meilleur buteur du Mondial 1938 reconverti radio-reporter, “la France aura sa chance de gagner la partie pendant les premières minutes”. Mais cela commence mal. Deuxième minute: mauvaise relance de Robert Jonquet, Vava fusille Claude Abbes. 1-0. Une erreur individuelle, de celles qu'Albert Batteux voulait “absolument éviter devant le Brésil”.
 

Incongruité historique, l'équipe de Vicente Feola a d'abord construit sa réussite sur la solidité de sa défense, autour du capitaine Bellini, “un battant, un gagneur” [1]. “Je peux vous en parler, s'exclame Just Fontaine. Les latéraux (ici De Sordi et Nilton Santos) rivalisaient en technique et en vitesse avec tous les ailiers qu'on leur proposait. Les deux arrières centraux (Bellini et Orlando) étaient très bons aussi. Et, pour la première fois de leur histoire en Coupe du monde, ils avaient un très bon gardien (Gilmar).” Le Brésil s'est présenté à Solna sans avoir encore encaissé de but. Fontaine, lui, en est déjà à huit réalisations. Les balbutiements pré-Mondial sont oubliés. “C'est un autre Fontaine, sous la même apparence. Un Fontaine plein de culot et de colère. Un Fontaine changé en lui-même”, écrit Jacques Ferran dans L'Équipe la veille du match.

 


 


“On leur a filé la trouille!”

En 1958, comme le journaliste de France Football Gabriel Hanot, on pointe déjà l'irrégularité des Brésiliens, “leurs vues d'ensemble” discontinues, leurs “passages à vide” tactiques. Le trio Piantoni-Kopa-Fontaine en profite pour sonner la révolte. L'entente entre les deux derniers cités, compagnons de chambrée, est le principal atout offensif des Bleus. “Raymond, sur le plan humain, je ne le connaissais pas, se souvient Just Fontaine. C'était bizarre, parce que lui était habitué aux horaires espagnols. Il allait se coucher deux ou trois heures après moi, je me levais plus tôt que lui... On était décalés. Donc on se voyait peu.” Mais sur le terrain, la symbiose est parfaite depuis le début de la Coupe du monde. Kopa trouve Fontaine les yeux fermés.
 

Ce jour-là encore, ils martyrisent l'arrière-garde brésilienne dans la profondeur. “Je n'ai jamais gagné un sprint à l'entraînement, mais en match, quand on partait à deux du même endroit, c'est toujours moi qui arrivait le premier sur le ballon”, affirme Just Fontaine. Neuvième minute: le Rémois trompe pour la première fois Gilmar. Sur une ouverture du Madrilène, évidemment. “O monstro” [2] brille de mille feux. Crochets courts, vivacité, vision de jeu... brésiliens.
 

La première demi-heure est un feu d'artifice. “C'était si beau que ce match nous a transportés dans un monde inoubliable”, écrira le quotidien suédois Dagens Nyheter le lendemain. La frappe de Zagallo rebondit sur la barre puis derrière la ligne, le but n'est pas accordé. Fontaine par deux fois, Vava par trois puis Pelé ont tour à tour l'occasion de marquer. La France tient bon. “Si vous avez l'occasion de questionner les Brésiliens, on leur a filé la trouille!”, assure Raymond Kopa. “Ils étaient très agressifs, c'est qu'ils nous craignaient aussi”, juge Roger Piantoni.

 


 


Mission impossible

Cible principale des coups brésiliens: Raymond Kopa, chatouillé par les crampons de Didi et Zito. “Ah bon, j'ai pris des coups? Tout au long de ma carrière, j'en ai pris. Même en vétérans! Parce qu'ils ne pouvaient pas faire autrement.” Mais c'est Robert Jonquet qui fera les frais de l'engagement auriverde: fracture du péroné, sur un coup de Vava. Raymond Kopa: “Au bout de vingt minutes.” Just Fontaine: “Cinq minutes après mon égalisation.” Roger Piantoni: “Après dix minutes de jeu.” À la demi-heure, en réalité. Le médecin français a beau lui frotter le tibia au bord du terrain, Jonquet n'est plus en état de jouer. Les changements n'étant pas autorisés, le défenseur tricolore va donc rester jusqu'au bout, exilé sur l'aile gauche, en “figurant courageux”, dixit le journaliste Jacques de Ryswick. “Déjà à onze contre onze, ce n'était pas facile, signale Just Fontaine. Mais à dix contre onze...” C'est mission impossible, surtout pour la pire défense du tournoi [3].
 

Le plus beau but du match intervient d'ailleurs moins de dix minutes après la blessure de Jonquet. Des vingt-cinq mètres, Didi prouve que sa puissance de tir n'est pas une légende. Dans la lucarne d'Abbes. Les cinq millions de téléspectateurs français ne la verront pas, la faute à une rupture temporaire de faisceau.
 

La seconde période est une déferlante brésilienne sur le but tricolore. Pelé inscrit un triplé, tandis que Vava, Garrincha et Zagallo manquent de corser encore l'addition. Les Tricolores sont privés de ballon. Vincent, Fontaine, Wisniewski et Piantoni ne concrétisent toutefois pas leurs occasions. Ce dernier, dans un dernier rush inspiré – petit pont sur Zito, crochet sur Bellini – apaise tout de même les maux bleus. 5-2. “On ne résiste pas au Brésil avec un ensemble amoindri”, résumera Albert Batteux le lendemain.
 

 

 


“Un corps d'athlète et une âme d'enfant”

Car cette Seleçao de 1958 est dotée d'individualités remarquables. Le gardien français Claude Abbes dira dans France Football préférer “jouer contre dix Allemands que contre un seul Brésilien”. Albert Batteux est sur la même longueur d'ondes. “Quand nous affrontons des Anglais, des Yougoslaves, des Hongrois ou des Italiens, nous avons des hommes normaux devant nous. Lorsque nous jouons contre les Brésiliens nous sommes en présence de phénomènes.” Une perception qui accompagne la Seleçao encore aujourd'hui.
 

Il y avait Pelé, bien sûr, dix-sept ans à peine. “Un corps d'athlète et une âme d'enfant” (Gabriel Hanot). Une puissance physique au service du collectif, précision des remises, intelligence des décrochages, sobriété et efficacité de la technique. “Ce garçon a tout pour lui: il contrôle, dévie, dribble, feinte et travaille d'une façon étourdissante. (…) Oui, Pelé est parmi les footballeurs qui m'ont produit la plus forte impression durant toute ma carrière”, dira Albert Batteux.
 

Le prodige de Santos était très bien entouré. Didi. Vision du jeu, élégance, extérieur du pied. “Ray Sugar Robinson sur le ring au temps de sa splendeur” (Jacques de Ryswick). Garrincha. “Désarçonneur” (Roger Piantoni, sic), prestidigitateur, “irrésistible” (Fontaine). Zagallo. Vava. Un ensemble offensif complémentaire, “supérieur à la somme de ses parties”.


France-Brésil 58 revisité [1/3] : Quand personne ne croit aux Bleus
France-Brésil 58 revisité [2/3] : Les lumières de Solna
France-Brésil 58 revisité [3/3] : l'entrée dans l'histoire

 

 

 


[1] Hilderaldo Luiz Bellini est décédé le 20 mars dernier, à 83 ans, après avoir lutté pendant dix ans contre la maladie d'Alzheimer. Une statue lui rend hommage aux abords du Maracana.
[2] Surnom donné par l'observateur brésilien Ernesto Santos, dont a aujourd'hui hérité le défenseur parisien Thiago Silva.
[3] Les Bleus ont encaissé quinze buts en six matches: cinq face au Brésil, trois contre le Paraguay, la Yougoslavie et l'Allemagne de l'Ouest, un contre l'Écosse. Le quart de finale face à l'Irlande du Nord est la seule “clean sheet” de l'équipe de France dans le tournoi.  

 

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