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Docteur Socrates, l’ivre de liberté

Bibliothèque – Dans son livre Docteur Socrates, Andrew Downie décrit bien plus qu’un footballeur ou un médecin. Il y relate la construction d’un homme libre qui accomplit sa destinée de guide.

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Il convient probablement de distinguer, au moment de parler d’un livre, ce qu’on vient y chercher et ce qu’on y trouve réellement. Quand la synthèse, voire plus, de ces deux éléments est réussie, alors on tient un ouvrage forcément intéressant. C’est ce que propose la biographie Docteur Socrates, écrite par Andrew Downie et disponible en français aux éditions Solar depuis le 31 août dernier. Les sous-titres du livre sont: “Footballeur, philosophe, légende”. Si les premier et dernier attributs sont indéniablement vrais et relatés dans le récit, il est en fait plus question du Socrates politique, et surtout de l’homme qu’il fut. De ses contradictions, de sa grandeur, de sa prise de conscience progressive et de sa volonté de toujours être à la hauteur de ses responsabilités et de son intelligence. De ce qui en a fait l’un des plus grands hommes ayant jamais porté un maillot de football.

 

 

Footballeur éternel

L’image de Socrates joueur la plus mémorable et la plus répandue est certainement celle du capitaine de la brillante Seleçao de la Coupe du monde 1982. Objectif le plus important de sa carrière, pour lequel il se prépara comme jamais en se privant notamment d’alcool et de tabac pendant des mois, le tournoi espagnol lui aura permis de laisser une trace plus précieuse et éternelle qu’un simple nom au palmarès. C’est d’ailleurs sur le match Italie-Brésil que débute le livre, rencontre “la plus exaltante” que Socrates ait pu disputer. De son but fabuleux face à l’URSS, de cet “orgasme sans fin”, à cette défaite face aux futurs champions du monde, ce Mundial aura inscrit ce joueur et cette équipe dans l’esprit et le coeur des amoureux de football, tout comme les Pays-Bas et Johan Cruyff de 1974, exemples assumés de cette Seleçao.

 

 

Quand bien même des discussions avec la Fédération autour des primes avant la rencontre ont pu émailler la préparation, ou même si Socrates a pu avoir des griefs contre l'individualisme de Serginho, l’approche résolument offensive de cette rencontre a toujours été assumée. Et si elle a pu provoquer une immense douleur au capitaine et à sa famille, celui-ci n’a aucun regret. Comme finalement sur le reste de sa carrière et de sa vie toute entière, puisque toutes ses décisions furent les fruits d’une profonde réflexion et empreintes d’une détermination forte. Il se définissait d'ailleurs “plus radical que cohérent”, mais était toujours soucieux de rattraper ses erreurs et ses fautes.

 

Il y a notamment un paradoxe que Andrew Downie, avec force analyses et faits, rappelle: gagner importait plus à Socrates que ce qu’il voulait bien le prétendre. C’est ce qui a notamment motivé son choix de rejoindre le Corinthians, là même où il prendra conscience de ses responsabilités vis-à-vis du football et des exigences physiques du professionnalisme qu’il a longtemps essayé de fuir, des supporters qui le trouvaient froid à ses débuts, et au final de la politique comme on pourra le voir plus loin. Joueur assez polyvalent, évoluant aussi bien au milieu qu’en attaque, régulièrement buteur, Socrates ne tarda pas à se faire remarquer et a longtemps profité de privilèges et de largesses (dispenses d'entraînements et de mises au vert, préparation physique allégée) que lui permettaient à la fois son immense talent, son caractère, son charisme et son exercice de la médecine.

 

Longtemps, ce fut un dilemme pour lui et auquel son père, qui lui donna le goût du ballon rond et l’éveilla à la curiosité intellectuelle, n’est pas du tout étranger. Un rapport à la paternité fréquemment rappelé par l’ouvrage, qui sous-tend notamment son mandat de capitaine de la Seleçao de Telê Santana, en qui il trouva tout de suite un guide. Socrates se sera toujours défini comme un leader dont les actes étaient tournés vers le bien collectif, comme quand il s’effaça pour mettre en avant Zico en tant que star de l’équipe du Brésil. Deux icônes qui décideront, malgré le traumatisme, de retenter leur chance quatre ans plus tard au Mexique, mais qui échoueront tous deux face à Joël Bats lors du match mythique de Guadalajara.

 

 

Homme de contradictions et de grandeurs

L’alcool aura désinhibé ce garçon discret dans son jeune âge, pour devenir une addiction dans ses dernières années. Il organisait souvent des repas et des fêtes avec ses coéquipiers et amis, parfois même la veille de matches importants. Il y a là une attitude rebelle, contradictoire et obstinée, qui ne fait que souligner la constante recherche qui le définit: celle de sa liberté. Socrates était un homme très volage qui multiplia les conquêtes, quand bien même il ne put pendant longtemps quitter son épouse – qui elle-même fermait les yeux – parce qu’il pensait devoir assumer son rôle de chef de famille. Il était prêt à parcourir des centaines de kilomètres pour voir l’actrice Rosemary Pereira Gonçalves, qui sera longtemps sa maîtresse et dont il était fou amoureux.

 

Ce que décrit le livre, plus qu’un philosophe qui réfléchirait sur le sens de l’existence, c’est un homme d’actes, au mode de vie hédoniste assumé et spontané, qui n’a eu de cesse de préserver sa liberté à tout prix, quelles que soient les circonstances. Et à côté de cela, Socrates était un politique, un intellectuel concerné par la cause commune. L’auteur propose constamment une analyse pertinente, en se basant sur un travail minutieux pour décrire les faits et tensions entre les personnes, les coulisses et les réflexions des acteurs de cette vie hors du commun. Même si le récit est chronologique, il manque souvent de repères datés et Andrew Downie fait parfois de légers retours en arrière qui peuvent perdre le lecteur.

 

 

Dommage, surtout quand on voit la quantité d’éléments qu’on apprend, tant les détails sont nombreux et riches. Parmi ceux-là, les plus significatifs sont probablement les turpitudes des négociations entre Socrates et les dirigeants des Corinthians, aussi bien au sujet de son contrat que de la gestion de la Démocratie Corinthiane. Naïf au moment de rejoindre le club, ce qui lui coûta un salaire moindre lors de son premier contrat, favorable dans un premier temps au régime militaire gouvernant le Brésil puisque pas encore éveillé à la conscience politique, Socrates apprendra de ses erreurs pour devenir le leader engagé que l’on sait.

 

Son statut d’homme issu de la classe moyenne et son érudition le faisaient dénoter dans ce milieu, lui conférant l’opportunité et la responsabilité de ce mouvement de Démocratie Corinthiane qu’il mena notamment avec Zé Maria, Wladimir et Walter Casagrande. Exemple d’autogestion et de vie communautaire, cette initiative ne fera malheureusement pas d’émules dans les autres clubs du pays, mais emmènera Socrates sur la scène politique nationale et résonnera bien au-delà du football. Il prendra part au mouvement Diretas Já, favorable à la l’instauration d’un suffrage universel pour élire le président du Brésil. Il conditionna même sa carrière de footballeur aux résultats de cette consultation. Parce que pour lui, rien n’était plus important que cette exaltation. Celle de la liberté.

 

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