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Kevin Quigagne

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La saga Lee Sharpe / 3

Lee Sharpe, le prodige qui ne sut pas prendre le tournant de la Premier League: de Bradford à Exeter, l'ex-Red Devil poursuit sa dissolution de carrière...
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Saison 1996-97 : la première saison de Sharpe à Leeds est honnête (26 matches, 5 buts), mais ces satanées blessures reviennent (ligaments croisés) qui lui feront rater la totalité de la saison 97-98. Au début de la saison 1998-99, Sharpe revient bien mais Graham, qui lui avait promis la sélection, ne veut plus lui réserver une place sur le banc de Leeds… Il se sent trahi. Lueur d’espoir donc quand George Graham part précipitamment chez les Spurs en octobre 98. Leeds veut le remplacer par Martin O’Neill (alors à Leicester), entraîneur adepte du beau jeu qui devrait au moins lui donner sa chance, pense Sharpe. Mais O’Neill se ravise. Leeds, à court de solutions – la saison a démarré depuis deux mois–, se voit obligé de nommer l’adjoint de Graham: David O’Leary.


Chez les poètes de Bradford

Le truculent Irlandais, par ses remarques acerbes et son sens discutable de la psychologie entame encore plus la confiance de Sharpe et ne le fait jouer qu’un seul match. On est alors en octobre 1998, et Sharpe n’a disputé que quatre rencontres de championnat depuis mai 1997… Il est temps de se bouger: ce sera direction l’Italie. Lee est prêté aux mal classés de la Sampdoria, alors managée par David Platt. L’expérience dure deux mois. Mars 1999, nouveau prêt, à Bradford City cette fois... Sharpe hésite, la deuxième division – la savate, le Route one football, le sang, la chique, les boyaux et les mollards – ne représente pas vraiment son trip, pas trop glamour pour notre Lee. Mais Bradford fait le forcing et se dit ambitieux. Lee n’a guère le choix… Il décrira ces deux années chez les Bantams de Bradford comme "la période la plus noire de sa carrière".

lee_sharpe_9.jpgOn attend beaucoup de lui dans ce petit club qui vit dans l’ombre des géants Leeds et Manchester. Le joueur aux 200 matches avec les Red Devils est catalogué homme providentiel. Sharpe décrira la pression, les attentes, le poids sur ses épaules à cette époque comme insoutenables. Et ira même de ses piques sur le jeu "trop élémentaire" des Bantams qui, se plaignait-il, étaient incapables de jouer à une touche de balle. Bradford est entraîné par Paul Jewel, qui n’a ni le style ni la gueule d’un orfèvre. Les artisans-tauliers s’appellent Stuart Mc Call et Dean Windass, deux poètes bien connus du foot anglais. Windass, quinze mois ans plus tôt, alors à Aberdeen, avait reçu trois cartons rouges dans le même match! Le premier pour un second jaune, le deuxième pour insultes envers l’arbitre, le troisième pour avoir massacré le poteau de corner.
Les trois premiers mois qu’il effectue en cette fin de saison 1998-99 sont pourtant un franc succès, et le club de Bradford, retrouve l’élite après soixante-dix-sept ans d’absence. L’ambiance dans le groupe est au beau fixe, avec de franches rigolades dans le vestiaire. Juillet 99, Bradford décide donc de l’acheter à Leeds, 250.000 £. La gestion de Leeds fait des merveilles: acheté 4,5 millions en 1996, revendu 18 fois moins trois ans plus tard…



Saison 1999-2000 galère

Septembre 1999, Sharpe se blesse à la hanche. Bradford se maintiendra miraculeusement en PL en battant Liverpool lors de la dernière journée. Mais les choses ne vont pas mieux pour Sharpe. Il se brouille avec le staff de Bradford, a des mots malheureux, prend les grafters (besogneux, tacherons) de haut. Il est soudain perçu comme arrogant. Idem pour le bulletin de santé des Bantams de Bradford, désastreux. Le club plonge, l'entraîneur est viré en novembre, la relégation semble inévitable. Elle aura bien lieu. Accompagnée de dettes et de trous dans le budget. Bradford ne s’en est jamais remis et végète désormais en quatrième division. Pour sûrement pas mal de temps encore.
Durant cette période, les péripéties continuent de plus belle pour Sharpe. Lee est généreux, il prête beaucoup d’argent à droite à gauche, certains en profitent. Des dizaines de milliers de livres y passent chaque année. On le persuade d’investir dans les business improbables que ses meilleurs amis ou des amis d’amis veulent monter. Des connaissances à lui ont besoin d’un "prêt" ou d’un "sponsor"? On va trouver l’ami Lee.

L’un des ces projets qui doit faire sauter le jackpot est le financement d’un système révolutionnaire pour aspirateur. Son meilleur ami Mark y croit mordicus, il a vu ça en Suède. Les aspirateurs, il n’y connaît bien sûr rien. Quand il le passe à la maison, c’est à sa copine. Il convainc Sharpe d’investir gros. L’affaire mal ficelée capote. L’ami Mark déprime. Mark retombe dans la drogue. Mark se suicide aux barbituriques six mois plus tard. Sharpe se pose de plus en plus de questions. Putain d’existence de footeux. Il n’avait pas signé pour ça. La carrière qui part en vrille, les dettes, le stress, les tabloïds, les échecs sentimentaux, les problèmes familiaux, la pression, les crasses des partenaires pour lui piquer sa place, et pour couronner le tout, voilà que ses potes se donnent la mort pour des histoires d’aspirateur.



lee_sharpe_11.jpgBeckham vu d'en bas

Lee gamberge, s’adonne au soul-searching intensif et destructeur. Il repense sans cesse à cette saison de rêve, celle de 1990/91, "sa" saison: international A, meilleur espoir du foot anglais, taulier chez les Red Devils à vingt ans, les couv’ de mag, les éloges dithyrambiques et incessantes, le public en délire qui scande son nom… Il pense à ses potes Giggs ou Keano, déjà au firmament du foot anglais et européen, champions d’Europe des clubs en titre. Il pense à Beckham, star intergalactico-planétaire, mais qui, alors apprenti au centre de formation de Manchester à seize ans, lui nettoyait ses grolles en lui demandant son autographe. Beckham s’occupait même un peu de son fan-club… Maintenant, la comparaison avec ces gars-là serait ridicule, perverse, asphyxiante. Pourtant, qu’avaient-ils de plus que lui?
Et il songe longuement aux remontrances et avertissements répétés de Fergie, vers 1992-1994, qui les convoquait pour les mettre en garde. Ses petits camarades qui ont sagement écouté le vieux chieur écossais ont réussi. Plus eux montaient en flèche, plus lui s’enfonçait dans l’anonymat et le doute. Au lieu d’être entre deux clubs sans avenir, il devrait être là sur son aile gauche à enfumer tout les latéraux d’Europe.

L’incompréhension mêlée d’injustice monte en lui: il regarde qui vient d’être sélectionné à son poste en équipe d’Angleterre. Sur l’aile gauche, Keegan vient d’appeler Steve Guppy! Lee, il a en deux dans chaque mollet, des Guppy! Il se dit que le foot, les paillettes, les galères, les fiascos, il en a marre. Mais que faire à vingt-huit ans? Arrêter sa carrière serait la honte la plus terrible… Sharpey est prêt à accepter n’importe quelle offre d’un club de troisième zone, prêt à ramper pour n’importe quel club en carton qui lui jettera deux sous dans son écuelle de mendiant.



Des essais inaboutis

Saison 2000-2001, changement d’entraîneur à Bradford, Chris Hutchings arrive. Sharpe s’accroche rapidement avec lui et perd sa place dans l’effectif. Fin décembre 2000, Sharpe est prêté à Portsmouth, toujours en deuxième division. Pompey ne veut pas le garder en fin de saison. Retour dans le grand nord en mai 2001. Début 2001-2002, il appartient donc toujours à Bradford mais les choses ne se sont pas arrangées avec rHutchings. Il se plaint de la pression, on attend trop de lui, on ne lui laisse rien passer, une mauvaise performance et tout le monde se déchaîne contre lui. Il joue peu cette année-là.

Mai 2002, son contrat avec Bradford expire. Il est "libéré". Mais il est encore jeune, trente-et-un ans, il en a encore au moins trois ou quatre dans les jambes dans les divisions inférieures, et il s’accroche, il veut y croire… Mais qui veut de lui? Deux essais sont vite arrangés: l’un à Rotherham et l’autre dans la foulée à Grimsby. Lee est devenu un tricard qui fait dans l’alimentaire, pas moyen de faire la fine bouche, faut bouffer, et s’il le faut, il ira en D3 se faire pourrir par les publics hostiles et surexcités par la vision du footeux-pipole qui a tout foiré si spectaculairement. Mais, il n’a guère le temps de gamberger trop longtemps sur la question, les deux essais sont jugés infructueux par les dirigeants des deux clubs.

lee_sharpe_10.jpg


Contrat au match joué

On est en juillet 2002, la saison va commencer, et un miracle se produit, début août 2002, un club le contacte et semble le vouloir: Exeter City, quatrième division. Ce club prêt à tenter un gros coup de poker est pressé. Le 11 août, Exeter lui fait signer un contrat au match joué. Les bons souvenirs lui reviennent en mémoire et défilent en boucle dans sa tête, quinze ans déjà… Exeter et sa nouvelle équipe de directeurs affamés de publicité offre 3.000 £ par match à Sharpe, contre l’avis de l’entraîneur John Cornforth qui n’en voulait pas. Le club d’Exeter semble disposer d'argent, malgré deux derniers exercices désastreux, par la grâce d'un mécène: l'ex-plieur de petites cuillères Uri Geller (pour les plus jeunes, pour donner une idée, dans les années 80, il voulait faire plier la Tour Eiffel juste en la regardant droit dans les yeux via les caméras de télé, grâce à ses pouvoirs paranormaux… Il appelle ça la "psychokinésie"). Uri Geller fait les choses en grand à l’intersaison, en préparation de la nouvelle saison 2002-2003.

Le 14 juin 2002, la somnolente ville d’Exeter est brutalement tirée de sa torpeur par un cirque surréaliste et bigarré qui vient de débarquer en ville. Les médias du monde entier accourent: Uri Geller a fait venir à Saint-James Park (nom du stade d’Exeter) deux stars américaines, et pas n’importe lesquelles: David Blaine, le givré qui s’enferme des semaines durant dans des caissons glacés à cinquante mètres du sol, et l’ami personnel de Geller: Michael Jackson!

À suivre...
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