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Kevin Quigagne

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La saga Lee Sharpe / 1

Le prodige qui ne sut pas prendre le tournant de la Premier League: introduction et premier volet de l'histoire d'un joueur historique malgré lui.
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Il ne dira peut-être rien à certains, mais Lee Sharpe fut, il y a vingt ans, le grand espoir du foot anglais, le Benzema british de son époque, élu jeune joueur de la saison 1990-1991 (PFA Young Player of the Year). Arrivé trop tard dans la drinking culture, le prodige de Manchester United n’a pas su prendre le tournant de la Premier League, symbolisant à lui seul, et malgré lui, ce virage à 180 degrés.

Voici donc l'histoire d'un grand joueur qui se rata et raconte les mœurs, us et coutumes si étranges de cette époque qui révolutionna le foot anglais bien plus que les cent ans précédents: 1985-2005. Une époque d’abord déjantée (fin des années 80) avant de dorer (années 1990-2000). Plus qu’un fond de verre ou une toile tapissant discrètement la scène, une véritable fresque en relief longue comme un terrain de foot. Imaginez une pinte géante qui domine tout le paysage et éclabousse de sa mousse les ébats. Une sorte d’inestimable tapisserie de Bayeux des temps modernes sur le foot anglais fin années 80-début années 90, qui s’écrit et se décrit bel et bien pinte à la main, le regard fixé vers les optiques en surchauffe.

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Drinking culture
Cette Premier League si propre et aseptisée, que le monde entier admire pour son efficacité clinique et son jeu sans déchets, remplaça du jour au lendemain un monde liquide, une sorte de cocktail saumâtre et infâme concocté avec les restes de la beuverie de la veille. Les équipes 100 % britanniques de l’époque, avec leurs yeux rougis, leurs valises sous les yeux, leur dégaine punk-destroy et leurs entraîneurs à la voix de rogomme avaient de quoi faire peur aux adversaires. Sans parler de leurs supporters. Leur phénoménal palmarès ne s’est-il pas davantage forgé dans la terreur que dans le talent ?
La "drinking culture" connut sa gueule de bois avec l’arrivée de la Premier League, et l’entrée en scène d’entraîneurs tels Fergie ou Wenger. Ferguson l’éradiqua à Manchester United de la plus impitoyable des manières en piquant les clés du bar du club et en virant tous les bois-sans-soif. La Premier League et ses milliards doivent à ces pionniers écossais et français une fière chandelle. Ce n’est pas avec des Atkinson et autres dinosaures qu’on aurait pu négocier le virage.

Il y a de tout dans l’odyssée de ce joueur insaisissable, inclassable, un esprit indépendant qui ne voulut jamais vraiment écouter qui que ce soit. Sans que cela fasse de lui un rebelle, bien au contraire. L’histoire d’une carrière certes ratée mais, attention, pas un banal loupé comparable à l’un de ces gâchis cynique et sans lendemain dont on oublie tout dès "la retraite officielle" annoncée. Non, celle carrière-ci fut ratée glorieusement, avec un panache et une obstination qui ne peuvent que forcer l’admiration et qui garantissent toujours à ce joueur (en Angleterre) un capital sympathie sans commune mesure avec sa carrière.


La saga Lee Sharpe /1
Victime sacrifiée sur l’autel du changement, Lee Sharpe figure la plus grosse révolution dans l’histoire du foot anglais depuis sa création dans les années 1850-1860 (à égalité avec la première grande révolution : la passation de pouvoir entre footeux aristos et footeux prolos entre les années 1870 et 1885).
lee_sharpe_5.jpgSharpe, ou l’histoire d’un génie du ballon trop sympa au mental emmental qui confondit fête et foot, au plus mauvais moment possible. Au moment où les choses sérieuses du foot-business de la Premier League s’apprêtaient à atomiser l’ère préhistorique de la First Division et de la Football League à papa et grand-papa où, question hygiène de vie, l’inacceptable était toléré et le laddism encouragé et souvent récompensé. Mauvais timing. Un comble pour le roi du jaillissement dévastateur. Vingt ans plus tôt, ses errements seraient passés comme une lettre recommandée à la poste avec accusé de réception, amorti, et volée du gauche dans la lucarne. Une génération plus tôt, Sharpe aurait eu le droit à une carrière à la Best.

"Sharpey" est toujours universellement adoré en Angleterre et, si tout le monde se lamente à l’unisson sur sa carrière ratée, jamais on n’entend ou ne lit un commentaire désagréable sur lui: "top bloke", "cheeky chappie", "lovely fella", "a raver like all of us" (un fêtard comme nous tous). Cependant, Sharpe fut tellement plus que ça: idolâtré par tout un pays, à l’orée des années 90, il devait remplacer Gascoigne dont l’aura et la carrière commençaient à battre de l’aile.
Il y avait meilleur que Sharpe en Angleterre et à United à cette époque (Platt, Hughes, Robson, etc.) mais lui seul faisait rêver… Un Platt ou même un Lineker, malgré tous leurs records, leurs titres, leurs prouesses remarquables, n’ont pas amené les gens à s’extasier à en verser une larme de nostalgie. Mais dès qu’on évoque Sharpe avec un supporter de Man U, c’est une autre histoire…



Révélé sur le tard… mais semi-professionnel à seize ans

Né le 27 mai 1971, à l’ouest de Birmingham, dans la "Black Country", (l’un des berceaux de la révolution industrielle), Sharpey vient d’un milieu prolo: mère au foyer, père tourneur-ajusteur. Au départ, Sharpe est ce qu’on appelle un late developer: ni obsédé du foot, ni forcené des championnats jeunes et autres épreuves de détection bien trop contraignantes. Lui, c’est tout au feeling et à la classe pure.
Ce n’est donc qu’à quinze ans et demi que Birmingham City le remarque et lui fait signer un contrat schoolboy forms, (contrat pour les jeunes joueurs de neuf à seize, renouvelable tous les ans et résiliable à tout moment). Peu après, Kevin Reeves, responsable du centre de formation, convoque son père. Le club a décidé de ne pas donner suite. Reeves ne trouve pas Lee assez agressif, pas assez de grinta pour le niveau professionnel même si, ajoute-t-il, Lee est de loin le gamin du centre de formation le plus doué techniquement.
Loin de traumatiser Sharpe, ce premier échec le libère (même s’il gardera une dent contre les centres de formation, trop restrictifs, selon lui). Lee ne joue au foot que pour la déconne avec les potes et il déteste cette ambiance de production à la chaîne. Ambiance qu’il décrira comme "hyper compétitrice, froide, dans un centre constitué de cliques dirigées par des gars pas sympas qui s’ la pètent et où tout le monde se tirait dans les pattes". Peu importe, "it’s their loss" (c’est eux qui perdent au change), raisonne Lee.

Quelques jours plus tard, fin mai 1987, un recruteur de Torquay United (4e division) appelle ses parents. Un jeune de Birmingham à l’essai chez eux (en fait, un de ses copains) leur a parlé de Sharpe en termes élogieux. S’ensuivent trois jours d’essai intensif à Torquay, trois matches de jeunes en trois jours. Les dirigeants sont comblés. Ils l’alignent à l’essai deux jours plus tard dans un match de coupe locale intersaison contre Exeter. Le genre de rencontre parfaite pour tester les jeunes pousses fraîchement arrivées et voir ce que ces p’tits gars ont dans le ventre face à des "vétérans" qui n’ont pas l’intention de s’en laisser compter par des ados boutonneux. Lee s’en tire admirablement bien sur son aile gauche. Sa pointe de vitesse et sa technique de surdoué font mal face à des amateurs. Les dirigeants de Torquay lui font signer un contrat de stagiaire de deux ans, un YTS (Youth Training Scheme), 200 £ par mois pour commencer. Bien plus si le contrat pro se matérialise deux plus tard.



Il signe à Man U à deux heures du matin

Sharpe est aux anges. Un contrat, qui plus est sans s’emmerder à passer par un centre de formation, du sur mesure pour lui, l’anti-stakhanoviste du ballon rond! Il était écrit quelque part, forcément, qu’un type comme Sharpe ne passerait jamais par un centre de formation.
La carrière pro du jeune Lee démarre précocement et sur les chapeaux de roues. À peine âgé de seize ans, il se retrouve donc apprentice/trainee – stagiaire – en 4e division à Torquay United sur la côte sud-ouest (surnom: The Gulls – "les mouettes"). Torquay est aussi la ville natale d’Agatha Christie. Le mystère Sharpe commence donc sous les meilleurs auspices. La saison précédente, les Gulls n’avaient échappé à la descente qu’à la dernière minute de la dernière journée du championnat de Fourth Division. La descente en non-League (semi-pro ou amateurs) aurait probablement condamné ce club pro à la faillite.

1987-88 : première saison de Sharpe à Torquay United. En huit mois et à peine neuf titularisations (seize apparitions au total), Lee attire déjà l’attention, et se fait rapidement remarquer par l’élite, et du lourd: Manchester United. A la fin de la saison, Alex Ferguson (arrivé deux saisons plus tôt), flanqué de son adjoint Archie Knox, débarque sur la côte sud pour admirer les prouesses de l’enfant prodige sur son aile gauche. Ils l’observent lors d’un match contre Colchester. Ce jour-là, il éclabousse de sa classe les débats, on ne voit que lui. Ferguson et Knox décident de le faire signer immédiatement. "La signature se fera dans la piaule de Sharpe louée pour 10 £ la semaine, à 2 heures du matin!" déclarera plus tard Knox. Si jeune, et déjà couche-tard. Lee vient d’avoir dix-sept ans, et tout l’avenir devant lui pour faire le con. Enrôlé à United pour 180.000 £ (record pour un stagiaire à l’époque).

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Bryan Robson (au premier plan) pose avec la jeune garde de Manchester United en 1989: Russell Beardsmore, Lee Martin et Lee Sharpe.

Débuts remarqués

La première saison (1988-89) de Sharpe à Man U se passe bien. Le jeune prodige s’impose comme titulaire, profitant d’un double concours de circonstances à son poste: départ de Jesper Olsen pour Bordeaux (via une pige en Scandinavie), et méforme spectaculaire de l’ex-grand espoir du foot écossais, Ralph Milne. Milne n’est pas n’importe qui à l’époque. À vingt-sept ans, ce nom du foot écossais (a "Dundee Legend") est déjà en pleine déliquescence, catégorie gosier en pente sec. "Milne est ma pire acquisition. Je ne l’ai payé que 170.000 £ mais vingt ans plus tard, on me le reproche toujours" (Ferguson).
Sharpe aligne les matches pour sa première saison chez les Red Devils, et alterne entre le milieu et l’aile gauche. Trente matches au compteur, aucun but mais des débuts remarqués pour un jeune de dix-huit ans.
1989-90 : La deuxième saison est remarquable aussi (une vingtaine d’apparitions et 4 ou 5 buts) mais sa place de titulaire est disputée par Danny "pocket rocket" Wallace, en provenance de Southampton, un p’tit teigneux, 1m63 de TNT, joueur spectaculaire abonné à la rubrique "but du mois". Agé d’à peine vingt-cinq ans, Wallace compte déjà plus de 250 matches pros et a été recruté par Fergie qui veut un joueur chevronné sur l’aile…

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L’Ecossais est là depuis trois ans et le club va mal. On commence à vociférer en demandant sa tête… Lors de cet automne 89-90, Fergie est attendu au tournant et de pied ferme ("The knives were out", dira-t-il plus tard sur cette période). Fin décembre 1989, c’est la crise. Les Red Devils flirtent avec la zone rouge. Et début 1990, si Manchester United ne gagne pas son 32e de FA Cup contre Forest à Nottingham le 7 janvier 1990, Fergie peut faire ses bagages. Et le mini-miracle se produit. United bat Forest 1-0 (but de Mark Robins, un jeune inconnu issu du centre de formation qui n’avait que 180 minutes de foot dans les jambes cette saison-là). United remportera la FA Cup cette saison-là, et finira 13ème en championnat.

L’Acte III de l’épopée Manchester United peut enfin démarrer, la légende se remet en marche, après une pause de vingt-cinq ans (l’acte I étant l’ère Busby Babes milieu années 50, et l’acte II la fin des Busby years, fin années 60, Best, Law, etc.). Comme quoi, les carrières tiennent souvent à peu de chose. Un but de la doublure du remplaçant en 32e de finale de coupe…



Triplé contre Arsenal, sommet de sa carrière

1990-91 : troisième saison pour Sharpe. Il n’a que dix-neuf ans. Cette saison sera la meilleure de toute sa carrière, celle où il va bâtir sa légende, la saison où il s’impose définitivement comme titulaire à United. En mars 1991, Sharpe est élu "Jeune joueur de l’année" par la PFA (Players’ Football Association, équivalent de l’UNFP).
Son rôle s’est affirmé, il signe un mémorable coup du chapeau contre Arsenal en Coupe de la League, temps fort dans sa carrière, l’un des hat-tricks les plus célèbres du foot anglais (Sharpe, paraît-il, mentionne ce hat-trick 43 fois dans son autobiographie). United gagne 6-2 contre les Gunners, tout le monde se prosterne devant cet élégant rouleur-compresseur à qui rien ne semble résister.
Sharpe redevient titulaire indiscutable, pour longtemps de l’avis de tous, tout le monde lui prédisant une longévité extraordinaire au plus haut niveau chez les Red Devils. Tout l’indique en effet, il faudrait avoir l’esprit bien tordu pour voir les choses autrement.

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Il fait partie intégrante du United qui gagne la Coupe des vainqueurs de Coupe en 1991 contre Barcelone (il marque en demi-finale), victoire qui signe ainsi en fanfare le retour des clubs anglais sur la scène européenne après les cinq ans de purgatoire post-Heysel (en quart de finale, Manchester avait sorti le Montpellier de Blanc, Xuereb et Lemoult). Le public de Old Trafford vénère ce crowd-pleaser pur jus qu’est Sharpe, ce centreur hors-pair et son pied gauche magique, un showman régaleur de chique qui envoûte les foules avec son énergie débordante, sa joie de vivre et sa panoplie festive de célébrations de but, dont ce fameux "Sharpey shuffle" (que n’appréciait guère Ferguson), et ses mouvements de reins à la Elvis-son-idole qu’il effectue en se servant du poteau de corner comme micro. Cependant, un jeune rival de dix-sept ans perce sur l’aile et trace dangereusement sa route sur le flanc gauche: Ryan Giggs. Sharpe, jamais trop armé mentalement pour contrer la concurrence, prend soudain un coup de mou, un coup de vieux. À vingt ans…

À suivre...
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