auteur
Grégory Charbonnier

Du même auteur

> article suivant

Bayer, l'herbe est plus verte

> article précédent

Le Real au rayon blazer

> article précédent

FIFA-PES, l'OM-PSG des jeux vidéo?

Et l'affaire Carnus-Bosquier éclata

Il fut un temps où les transferts, quasiment impensables, faisaient scandale. En mai 1971, l’ASSE est proche d’empocher son cinquième titre d’affilée, mais la presse annonce le départ de deux éléments majeurs...
Partager
Ce match contre Bordeaux n’aurait dû être qu’une étape vers un cinquième titre. Au pire, une occasion manquée. Il marqua, plus que la défaite, la perte du titre et la fin du premier âge d’or stéphanois. Il n’y avait pourtant pas le feu au lac. L’ASSE mène le championnat de France, comme d’habitude depuis 1967. Carnus, Bosquier, Herbin, Keita, Bereta, Revelli sont les maîtres de la France. Certes, ils sont revenus bredouilles de Strasbourg (0-1) mais les champions ont de l’orgueil et le 4 mai, Metz paye l’addition: 6-0 à Geoffroy-Guichard. L’attaque est prolifique et la défense solide. Mais trois membres de la ligne arrière sont en fin de contrat: Wladimir Durkovic, Bernard Bosquier et le gardien de but Georges Carnus. Les bruits circulent et Bosquier s’explique dans la presse: "On dit que j’ai 90 chances sur 100 d’aller à Marseille, 90 de devenir Parisien et 90 d’aller à Rennes. Cela fait beaucoup de chances. J’ai des propositions, c’est vrai. Mais pour l’instant, je suis Stéphanois et j’ai quelques devoirs envers le public". De son côté, Roger Rocher, en bon entrepreneur, préfère prévenir: "Nous allons jouer tous nos matches de la saison comme celui-ci [NDLR: celui de Metz]. C’est un contrat que nous avons passé avec les joueurs: pas de traînard". C’est vrai, contre Metz, les Verts ont répondu présent, appliquant à merveille le jeu tout en mouvement préconisé par Albert Batteux.


Une fuite dans les journaux…
Bordeaux vient de se sauver de la relégation et a donc l’esprit libre. L’esprit libre mais les cuisses dures: les Girondins viennent de jouer en Coupe de France. Les Bordelais, tout le monde les connaît, jouent depuis des années le béton. Le robuste et rugueux arrière-verrouilleur Desremeaux illustre cet état d’esprit et cette conception du jeu venu d’Italie. La défense est expérimentée avec les Papin, Dubouil et compagnie. Keita trouvera Grabowski sur son passage, à lui de jouer sur sa vitesse. Devant, Ruiter a déjà causé des soucis aux Verts. Méfiance, donc.

Pendant ce temps, Marseille se déplace à Lyon... Non le principal souci stéphanois ne se nomme pas Bordeaux. Dans la semaine, les bruits enflent. Gérard Simonian s’en fait l’écho, avec raison, dans La Tribune-Le Progrès du 6 mai: "Razzia spectaculaire sur l’AS Saint-Étienne. Carnus (certain), Bosquier (probable) à Marseille la saison prochaine" La bombe est lâchée. En plein championnat, on apprend que certains joueurs rejoindront l’ennemi la saison suivante. Carnus se défend mais ne dément pas: "J’ai choisi dès que Marseille s’est mis sur les rangs. Les propositions de M. Rocher étaient très acceptables mais j’avais l’occasion de me rapprocher de ma famille avec les mêmes avantages". Vis-à-vis du public, "je peux prendre un but idiot mais je fais confiance à l’intelligence d’un public composé en majorité d’anciens footballeurs. Il doit savoir que ça arrive".

carnus_bosquier_1b.jpg

Le contrat à temps et son apprentissage
L’origine de l’événement? Le contrat à temps. Le championnat de football professionnel est refondu au sortir de la Seconde guerre mondiale. En signant son contrat, le joueur s’engage dans un club jusqu’à l’âge de trente-cinq ans, c’est-à-dire jusqu’à la fin de sa carrière. On a donc appelé ce type d’engagement "contrat à vie". En effet, le joueur ne peut pas quitter son club sans l’accord du président. Kopa prend la tête d’une fronde contre le contrat à vie en 1963, se comparant à un esclave. Ce contrat reste en vigueur jusqu’en 1969, date à laquelle il est remplacé par le contrat à temps, pour une durée probatoire: c’est un CDD. Au début de la saison 1972-1973, les présidents de club décideront unilatéralement de revenir à ce "contrat à vie", provoquant une grève des footballeurs en décembre 1972.

Saint-Étienne essuie les plâtres du nouveau dispositif: en 1971, les premiers contrats à temps arrivent à expiration et Rocher n’a pas son mot à dire: les présidents proposent, les joueurs choisissent. Carnus en bénéficie et se justifie: "C’est une bonne chose et c’est normal. Dans les autres secteurs, un cadre peut choisir son entreprise selon le salaire proposé et ses propres affinités". Le public n’est peut-être pas du même avis, tout comme le président Rocher qui semble apprendre la nouvelle par la presse: "Je souhaite garder ces deux joueurs. J’enregistre simplement la manière qui n’est pas très élégante sur le plan sportif. Que va-t-on dire si Bosquier fait une faute et si Carnus encaisse un but stupide? Décidément, ce contrat à temps comporte beaucoup de défauts". Saint-Étienne bruisse de rumeurs, la polémique attend une déconvenue pour s’installer.


La colonne vertébrale défensive
Bernard Bosquier est le premier arrivé dans le Forez, en 1966 de Sochaux. C’est un gars du sud, un peu grande gueule, qui débute à Alès en 1959. Parti dans le Doubs en 1961, cette valeur sûre nationale tape dans l’œil de Rocher et Snella. Pour le plus grand bien des deux partis: il est sacré "footballeur de l’année" en 1967 et titulaire en équipe de France. Défenseur central solide, il ne répugne pas à passer la ligne médiane pour prêter main-forte aux avants.

Carnus, de son côté, méridional comme son collègue, est un discret, un taiseux. Recruté en 1967 en provenance du Stade français, il succède à Pierre Bernard. Dur challenge que le portier international réussit sans trop de mal. Son boulot change mais ne devient pas plus facile: il ne négocie que deux ou trois ballons chauds par match, bien protégé par une défense de haut niveau. En revanche, Carnus ne doit pas se louper. Le bilan des deux hommes est parfait: champions à chaque exercice. L’annonce de leur départ tombe mal, les deux hommes doivent assurer.


carnus_bosquier_2.jpgJusque-là tout va bien
Le public va regarder attentivement les deux hommes. Batteux leur demande de ne pas en faire trop. Bordeaux n’est pas une montagne quand même. Le match débute sur un faux rythme, bien aidé par des visiteurs sur la défensive. À défaut de buts, le jeu prend le pas sur "l’affaire". Le public s’assoupit jusqu’à la demi-heure de jeu. Là, Herbin envoie le ballon vers Keita qui reprend puissamment. Rigoni ne peut que détourner sur sa ligne, Herbin semble retenir Jensen et Keita, reprend violemment dans sa course et marque le premier but de la rencontre. 1-0 pour l’ASSE. Les Verts se sont réveillés et gardent l’emprise sur la rencontre.

Au milieu, José Broissart accélère le jeu, change le rythme à bon escient. Devant, Revelli redevient dangereux et le jeu agréable. Saint-Étienne va faire le break quelques minutes plus tard par Bereta – 1m66 – qui devance RIgoni: ASSE 2-Bordeaux 0. Bordeaux réduit le score à trois minutes de la mi-temps. À la conclusion d’une action Giresse-Papin, Ruiter profite d’une sortie manquée… de Carnus, visiblement gêné et chahuté sur l’action. L’arbitre siffle la pause, Gérard, l’entraîneur bordelais est furieux contre l’homme en noir notamment sur le premier but stéphanois. La reprise est calme, seul Revelli se signale par deux reprises acrobatiques et imprécises. Bordeaux domine quand Broissard baisse de pied et se met au niveau de ses coéquipiers: les Verts jouent mal. Et ce qui devait arriver arriva.


Cauchemar à Geoffroy-Guichard
Camérini vient de mettre Ruiter à terre. Coup franc. Desremeaux tire en force dans le mur. La balle, déviée, passe quand même. Carnus pris à contre-pied s’interpose du pied mais Jensen suit et se jette. 2-2, stupeur à Geoffroy Guichard. Pourtant Bordeaux ne pousse pas plus, se contente du nul. Le public s’ennuie entre des visiteurs satisfaits et des locaux qui déjouent complètement. Nous jouons la 81e. Jensen centre. La défense est statique, Carnus ne bouge pas, tout le monde croit au hors-jeu. Pas Ruiter qui marque, ni l’arbitre. 2-3, score final. Le ciel tombe sur les têtes stéphanoises. Dans le contexte du transfert annoncé de Carnus et Bosquier, la défaite débouche sur la polémique. La pire que le club ait connue. Rocher ne fait rien pour l’apaiser: "Je n’accuse pas Carnus ni Bosquier, j’accuse le contrat à temps qui démobilise les joueurs avant terme".

Les jours suivants, la presse se focalise surtout sur le gardien de but, fébrile et médiocre ce soir-là. D’ailleurs, le public, qui l’adulait une semaine auparavant, l’a bombardé de projectiles. "Après ce match, j’ai dû me battre pour monter dans ma voiture. Certes, je n’avais pas été très bon mais toute la semaine, on m’avait répété 'Surtout ne prends pas un but bête… Attention au but idiot'. Et bien sûr, j’ai pris trois buts". Le championnat n’est pas terminé mais pourra-t-il rejouer à Geoffroy-Guichard? Rocher tranche dans le vif: Bosquier et Carnus sont écartés de l’équipe contre l’avis de Batteux et de leurs coéquipiers, solidaires des deux accusés. L’ASSE perd deux joueurs, le titre (Marseille l’emportera) et une équipe: Camérini, Durkovic, Broissard, Szamardzic, Keita, Revelli, Batteux s’en iront bientôt. Cela aurait pu être la fin du grand Saint-Étienne. Heureusement, des jeunes du centre de formation vont bientôt se rendre célèbres…



ASSE-Bordeaux 2-3
8 mai 1971, stade Geoffroy-Guichard
Buts
ASSE: Keita (29e), Bereta (37e).
Bordeaux: Ruiter (42e et 81e), Jensen (75e)

ASSE
Carnus
Camérini, Bosquier, Durkovic, Farison
Broissart, Herbin
Szamardjic, Bereta, Keita, Revelli.

Girondins de Bordeaux
Rigoni
Desremeaux, Dubouil, Papin, Rostagni
Giresse, Grabowski, Jensen
Burdino, Petyt, Ruiter.

>> Article initialement paru dans La Gazette des Verts.
Partager

> sur le même thème

Lyon sur un fil

> Dossier

Le bizness

Le bizness


Antoine Nachim
2014-09-15

Fair-play financier : une efficacité piégée

Le système de régulation financière de l'UEFA divise ses commentateurs entre "pro" et "anti". La synthèse de leurs arguments montre que si le FPF limite bien les dérives, il ferme aussi à double tour les portes de l'élite économique.

 


Antoine Duval
2014-09-15

Fair-play financier : une efficacité menacée

Si le fair-play financier a mis au régime le PSG ou Manchester City, démontrant quelque efficacité, l'UEFA s'est placée sous la menace, sérieuse, de recours juridiques contre son dispositif. 


Gilles Juan
2014-08-05

Sponsor en barre

Les maillots de clubs sont extraordinairement chers. Il est surtout étonnant que le supporter ne soit pas plutôt rémunéré pour les porter et propager partout la pub du sponsor.


>> tous les épisodes du thème "Le bizness"

Sur le fil

RT @bootifulgame: Anfield: 1974 and 2013 Story here: https://t.co/pSHwFyL4U9 http://t.co/Ic6Z9z9VRS

RT @LucarneOpposee: Petits et grands médias, si vous voulez ajouter une touche sudaméricaine,à votre offre foot, je suis dispo http://t.co/…

Le fair-play financier, ça marche au moins sur les clubs qu’il sanctionne. (2) http://t.co/K3en4R1TZ4 http://t.co/ZdOKCkfa2n

Les Cahiers sur Twitter

Le forum

Bréviaire

aujourd'hui à 09h22 - RabbiJacob : Lidl des jaunes "Baup admet avoir été le coach hard-discount de l'OM" (Foot01.com) >>


Observatoire du journalisme sportif

aujourd'hui à 09h21 - Tonton Danijel : I want my Mionnet back aujourd'hui à 05h04 L'équipe.fr qui refuse la lecture des vidéos si... >>


Café : "Au petit Marseillais"

aujourd'hui à 09h21 - magnus : Un agent et des joueurs avec des y. Je comprend mieux que Leyti N'Diaye ait fait une si belle... >>


L'autre carré magique

aujourd'hui à 09h17 - visant : "Nous avons de tout, du visant ou du lorimayers" Ouai bah moi dans mes grandes heures j'ai... >>


Fussball chez nos cousins germains

aujourd'hui à 09h16 - Croco : Polémique du week-end en Allemagne concernant le match Eintracht-Augsburg. Claire faute dans la... >>


"Descendre au chardon", le fil de l'ASNL

aujourd'hui à 09h06 - Isaias : Un pseudo n'a jamais aussi bien été porté. >>


Manette football club

aujourd'hui à 09h03 - Nicordio : Bon, j'ai testé la démo de Fifa 15 sur PS3 avec un pote et on a été très déçus : Les... >>


Foot et politique

aujourd'hui à 08h59 - Ligue Huns : Tetsuo Shima aujourd'hui à 07h40 Il me semble aussi que les premiers employeurs sont... >>


Le fil éclectique

aujourd'hui à 08h52 - Pluton44 : Merci de ton avis ULF. Le poêle serait posé dans le salon/sejour/cuisine, près de l'espace... >>


Dans le haut du panier

aujourd'hui à 03h38 - CatJ : Tu fustiges les bemols conditionnels sur le deroulement hypothetique d'une finale non disputee... >>


Les brèves

chères rasades

"L'Egypte coule." (lequipe.fr)

l’enfer d'édenté

"Suarez a 'beaucoup souffert'." (lequipe.fr)

Lablonde

OM : Labrune ‘ne comprend pas’." (lequipe.fr)

Fluctuat nec merbitur

"Le PSG se met à l'apéro." (lequipe.fr)

Fatal picard

"Moussilou à Amiens." (lequipe.fr)