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Sylvain Zorzin

 

Incapable d’admettre qu’il a donné vie à Pierre Minus, il fuit l’opprobre en publiant de vraies histoires pour les vrais enfants dans les magazines Pomme d’api, Les Belles Histoires, Tralalire et Mes Premiers J’aime Lire.


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Hattrick: la guerre entre en jeu

Bonus web : version longue de l'article paru dans le n°28 des Cahiers. En envahissant le Liban, l'armée israélienne a aussi franchi la frontière entre réel et virtuel... Les répercussions du conflit sur le jeu de football en ligne Hattrick n'ont en tout cas pas été neutres.
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À Beyrouth, le "Skydome" tient encore debout. Avec ses 50.000 places (dont 1.250 places en loges VIP), il a été épargné par les bombardements. Et pour cause: le Skydome est un stade virtuel. Tout comme les joueurs de division 1 libanaise qui y évoluent. Hasard du calendrier: il a même accueilli, le 1er septembre dernier, l’équipe de France pour les qualifications pour la Coupe du monde, selon des règles qui diffèrent légèrement de celles de la FIFA.

Image_Hattrick_1.gifDans ce monde où une ville comme Paris peut accueillir une centaine de stades de 10.000 places, on ne trouve guère qu’une seule chose de réelle: les utilisateurs. Dans Hattrick, ils sont près d’un million à se connecter régulièrement à ce jeu en ligne. Une "communauté" gigantesque, composée de plus de cent dix fédérations nationales, de la Suède (patrie de ses concepteurs) à l’Arabie saoudite en passant par le Pakistan. Alors, quand une guerre enflamme le Proche-Orient, comme c’est aujourd'hui le cas entre Israël et le Hezbollah au Sud-Liban, ce sont autant de joueurs, autant de nationalités, de religions qui peuvent se connecter en même temps.

En de telles circonstances, le "virtuel" s’empresse vite de rattraper la réalité. Au début du mois d’août, l’UEFA avait décidé qu’"en raison du conflit qui sévit dans la région d'Israël, aucun match de compétition ne pourrait avoir lieu dans le pays jusqu'à nouvel ordre" – en raison des roquettes du Hezbollah qui atteignaient le nord d’Israël. Mais, s’ils ne détruisaient pas les stades informatiques et n’épouvantaient pas les équipes virtuelles, les bombardements, aussi bien ceux du Hezbollah que de l’armée israélienne, atteignaient, indirectement, le cœur de la communauté Hattrick. Ainsi, Karim-Atef Salloum, champion du Liban et propriétaire du Skydome, a fui son pays pour rejoindre le Canada, d’où il continuait de diriger son équipe. De ces jours de guerre, il se souvient: "Nous étions assis dans notre living-room. Nous entendions les bombes s’écraser sur le sol de notre pays. C’était vraiment difficile pour nous tous, et encore plus difficile de jouer à Hattrick." Sélectionneur de l’équipe nationale du Liban lorsque la guerre fait rage, James – de nationalité néerlandaise – précise: "Avant la guerre, je recevais des messages quotidiennement à propos de l’équipe nationale, de mes choix, etc. Puis, quand la guerre a débuté, les messages ont diminué. Ceux qui, par la suite, sont revenus sur le forum avaient trouvé un refuge à l’étranger ou ailleurs, chez des amis ou des parents."


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Débats explosifs

Si la guerre déplace les joueurs comme elle déplace les populations, elle peut tout autant attiser leur colère et leur haine. En même temps que l’UEFA décidait de déplacer les matchs d’Israël en terrain neutre, les créateurs de Hattrick ouvraient leur page de garde avec un édito très ferme: "RAPPEL IMPORTANT. Dans Hattrick, il est strictement interdit de publier des images/textes comportant de la politique et/ou du racisme pour vos logos d’équipe et communiqués de presse. (…) Avec les problèmes actuels au Moyen-Orient, nous avons noté une augmentation inquiétante de ces actes injurieux. CELA DOIT CESSER!!! Hattrick ne prendra jamais position dans des problèmes de politique du monde réel." "Traditionnellement, il y a toujours eu des échanges violents entre Juifs et Arabes. Ces problèmes étaient relativement rares et faciles à résoudre. Mais après le début de la guerre, on a été confrontés à un véritable raz-de-marée", confirme Yoram Lichtenstein, modérateur de la conférence israélienne et gamemaster.

Image_Hattrick_2.gif"Cet édito était volontairement virulent, explique Johan Gustafson, un des créateurs et développeurs du programme. Dans les jours qui ont précédé sa mise en ligne – le 2 août, soit trois semaines après le début de l’offensive israélienne, le 12 juillet –, nous avions vu les débats se multiplier autour de cette guerre et de la guerre en général. La plupart des messages étaient corrects, mais certains glissaient vers le politique et le religieux, en des termes souvent agressifs, provocateurs. Nous avons préféré intervenir avant que la situation ne nous échappe complètement et dégénère." Et de citer les exemples précédents – Onze septembre, ex-Yougoslavie, rivalité traditionnelle entre Grèce et Macédoine ou provinces espagnoles réclamant leur indépendance –, qui ont permis de retenir quelques leçons sur la façon de gérer ces "débats explosifs".

De fait, même si les douteux Al Qaeda Sport Center et Al Aqsa Martyr Stadion ouvrent encore leurs portes et que certains messages demeurent dans les "livres d’or" – tels ce "Go Israel go! Kill all t*rr*rists!", ou ce lien vers un site de propagande anti-israélienne que donne le sélectionneur de l’équipe de Grèce (avant de faire un lien entre une citation de… Charles Manson et l’extermination par Dieu du Peuple élu) –, les modérateurs et gamemasters (environ quatre cents collaborateurs Hattrick, répartis dans le monde entier) ont su effacer les étoiles de David formées de croix gammées, les appels à la destruction d’Israël ou à la haine contre les musulmans.


Sentiment de culpabilité

Mais comment du football "virtuel" peut-il déclencher des réactions aussi violentes? "Le football est déjà une bulle en soi, et il est largement utilisé par les médias et les politiques comme un succédané de la vieille recette romaine (‘du pain et des jeux du cirque’ pour satisfaire le peuple). Le monde du football placé dans un monde virtuel, c'est une sorte de virtuel au carré", explique Philippe Quéau, directeur de recherche sur la société de l’information à l’Unesco et cofondateur du salon Imagina.

Et, appliquées à la guerre au Liban, les haines sont tout aussi décuplées. "Apparemment, vivre dans le virtuel n'est pas suffisant: il y a comme un malaise ou une culpabilité à délaisser le réel pour se réfugier dans le virtuel", poursuit le chercheur. Avant d’ajouter: "Quand des événements vraiment graves arrivent, comme la dernière guerre au Liban, cette culpabilité se réveille, et alors le monde réel revient en force dans le virtuel. La bulle virtuelle, soi-disant protectrice, éclate, et les vieux démons de la réalité s'emparent des esprits pour exiger leur dû." Et tandis que Karim-Atef Salloum affirmait vouloir "seulement essayer de transposer [sa] vie dans ce jeu pour oublier le chantier sinistre qu’est devenu Beyrouth", d’autres laissent libre cours à leurs passions destructrices.

Au-delà de la sanction immédiate des attitudes les plus intolérables, la question essentielle est celle de l’attitude à avoir face aux réactions que suscite un conflit de cette ampleur. Pour tous les responsables interrogés, un seul mot dicte l’attitude à avoir: la neutralité. "Nous avons cherché un niveau ‘moyen’ de tolérance, qui puisse satisfaire tout le monde, précise Johan Gustafson. Certaines conférences nationales ont certes des conceptions larges de la liberté d’expression, comme le Danemark. Mais rester neutre, ne pas prendre parti, voilà une ambition noble." "Nous devons être neutres, car nous sommes les porte-parole du jeu, qui prône le respect de tous", confirme Ahmed Salah, modérateur égyptien en charge d’un grand nombre de communautés arabes (Irak, Algérie, Maroc, Jordanie, Bahreïn, Iran, Liban, Egypte, Arabie saoudite, Tunisie, Emirats arabes unis).

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"Neutralité volcanique"

Une neutralité que conteste Philippe Mora, membre du Laboratoire d’anthropologie et de sociologie (LAS) de l’université Rennes-2, spécialiste des liens entre sport et jeux vidéo: "Les organisateurs et la plupart des joueurs de Hattrick semblent installer une neutralité volcanique, un apaisement de façade pour pouvoir continuer à jouer mais on sent que cela pourrait se fissurer voire exploser si la pression devenait plus forte. En effaçant simplement les messages, peut-être laissent-ils d'une certaine manière les choses s'autoréguler? Jusqu'au prochain problème?"

D’autant qu’il peut paraître très subjectif de faire la différence entre un message de propagande "acceptable" et un qui entraîne avertissement ou sanction. "Les manifestations patriotiques, comme les drapeaux, sont permises, mais pas question de détourner les symboles d’autres pays", précise – ou tente de préciser – Yoram Lichtenstein.

Plus encore, en glissant que "le Proche-Orient est une de ces régions où tout peut être sujet à discussions sans fin", Johan Gustafson rappelle combien l’histoire d’Israël, de la Palestine, de cette zone du globe est terriblement ancienne et douloureuse. Et donc qu’une telle guerre ne peut pas avoir les mêmes répercussions qu’une "banale" crise politique. Yoram Lichtenstein a ainsi cette phrase: "Être neutre? Non, je ne peux pas l’être. Mais je dois le rester dans mon travail." Phrase à laquelle Karim-Atef Salloum fait écho avec encore plus de force: "Certains joueurs israéliens sont encore à me proposer des matchs amicaux. C’est tout simplement inacceptable." Ancien sélectionneur du Liban, il fait même le lien entre la situation de son pays, "jouet dans ce conflit du Proche-Orient" et la situation de l’équipe nationale Hattrick, alors dirigée par un Néerlandais: "Beaucoup de joueurs n’acceptent pas que la situation politique se propage dans l’univers de Hattrick. C’est pourquoi le prochain sélectionneur sera libanais, j’en suis persuadé." De fait, depuis que l’interview a été réalisée, Karim-Atef Salloum a retrouvé son poste de sélectionneur. Son opinion a beau paraître radicale, elle démontre combien le jeu peut servir de dérivatif à tous ceux qui vivent la situation dans leur chair.


Comprendre l’autre?

De par sa position centrale sur la plupart des pays du Proche et du Moyen-Orient, le modérateur égyptien Ahmed Salah offre ce constat: "La grande majorité des utilisateurs arabes de Hattrick partagent la même opinion sur ce qui se passe au Liban, mais aussi en Palestine ou en Irak. Ils refusent tous la guerre, mais si Israël et leur allié américain souhaitent poursuivre la guerre, ils défendront tous leurs terres. Ils ne céderont pas.Être modérateur, c’est sentir la colère de tous ceux qui s’opposent à cette situation." Avant de souligner: "Un modérateur israélien ne pourra quasiment jamais intervenir dans la conférence d’un pays arabe, et inversement. Chacun doit se contenter de faire appliquer la règle: ni politique ni violence."
Image_Hattrick_13.gifAinsi Philippe Mora s’interroge-t-il: "Que voit-on finalement: des dirigeants qui restent neutres mais qui pour beaucoup seraient sans doute prêts à faire la guerre le cas échéant – de même pour les joueurs... Un cloisonnement ethnique et national des utilisateurs de Hattrick (le fameux mélange par le réseau, on voit bien que ça ne marche que sous certaines conditions)... On retrouve la question épineuse: le sport est-il un moyen de compréhension de 'l'autre'?" Et de rapprocher cette "neutralité" de celle qui consiste à attribuer les Jeux olympiques 2008 à Pékin…

Si l’on pousse les questions un peu plus loin, on constate que Johan Gustafson remet lui-même en cause cette neutralité: "J’ai parfois l’impression que nos utilisateurs attendent que nous contribuions un peu au bien de cette planète. Déjà plusieurs utilisateurs ont lancé des initiatives en faveur de la paix.Et c’est quelque chose que nous aimerions étudier à l’avenir." Les Casques bleus se couvrent de pixels.


>> www.hattrick.org

Philippe Quéau est notamment l’auteur de La Planète des esprits, aux éditions Odile Jacob.
Philippe Mora est coauteur de l’ouvrage Les Jeux vidéo: pratiques, contenus et enjeux sociaux, aux éditions L’Harmattan, et animateur du site www.planetjeux.net
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