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Troglodyt

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Une lucarne de liberté

En France, la télévision est entrée dans les cellules des prisons avec l’aide d’un ballon de football.
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D’abord opposée à l’idée de permettre l’accès à la télévision aux détenus, l’Administration pénitentiaire française a dû s’y résoudre progressivement, malgré les réticences initiales des surveillants pénitentiaires. Ceux-ci reconnaissent aujourd’hui son utilité et son rôle dans la pacification des détenus; lesquels plébiscitent ce moyen de se libérer l’esprit. La "télévasion", selon le jargon carcéral.
Les soirs de match de football, et les étés de compétition internationale, les coursives sont plus calmes – si ce n’est lorsque le supporter qui sommeille en chacun exulte (1). Ce sont aussi, parfois, des instants où les surveillants, captivés devant leurs écrans, peuvent être moins attentifs aux alertes.

Si les avis persistent à diverger sur l’opportunité de l’accès à la télévision en détention – elle rapproche les détenus de leur dictionnaire (il leur sert à la surélever), mais pousse à l’oisiveté, et son câble électrique leur offre un moyen de se pendre –, beaucoup ignorent le rôle fondamental joué par le football dans l’entrée du téléviseur en cellule.


Argentina 78 et España 82 en tribune commune

L’été 1974 est violent au sein des établissements pénitentiaires, les détenus laissent éclater leur souffrance liée aux conditions de détention: quatre-vingt dix-neuf mouvements collectifs dont neuf mutineries éclatent, six détenus sont tués. Parmi les maigres remèdes qu’entend y apporter le tout nouveau gouvernement Chirac, un décret du 23 mai 1975 insère à l’article D.447 du Code de procédure pénale (modifié depuis) une petite révolution: "Outre l’usage du récepteur (radiophonique) individuel autorisé pour chaque détenu (…), l’utilisation collective de la radiophonie et de la télévision est organisée par l’administration. Le règlement intérieur prévoit les modalités de cette utilisation collective; il fixe notamment l’horaire et les conditions d’accès aux séances audio-visuelles. Les détenus peuvent être consultés sur le choix des programmes à diffuser". Les détenus auront désormais accès à la télévision en détention.

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[Photo Contrôleur général des lieux de privation de liberté, 2009]

Néanmoins, la télévision se regarde en salle commune, aux horaires d’activité, sachant que la journée pénitentiaire s’achève à 18h… Soit l’horaire du coup d’envoi des premiers matches nocturnes de la Coupe du monde en Argentine. Les détenus n’auront donc pas accès aux images en direct, et se contenteront de leurs transistors la nuit, et des éventuelles rediffusions diurnes.
En 1982, la Coupe du monde revient en Europe, pour le plus grand bonheur des détenus. D’autant que le tirage au sort fait que l’équipe de France jouera, durant les deux premiers tours, l’après-midi, et non la nuit. Ainsi, pour la première fois de l’histoire pénitentiaire française, les détenus pourront regarder des matches du Mondial de football, en direct, à la télévision. Les places sont chères dans les salles communes aménagées à cet effet depuis 1975, et c’est assis ensemble face aux petits écrans que détenus et surveillants pénitentiaires partageront la fièvre du beau parcours des Bleus.



Mexico 86 en loge

L’année précédant l’édition espagnole, le président François Mitterrand a confié les Sceaux à Robert Badinter. Ce dernier, après avoir condamné à mort la guillotine, s’attaque à une réforme du droit pénitentiaire après les nouvelles émeutes de l’été 1985: ainsi, l’obligation de travailler pour les détenus devient pour eux un droit, la "tenue pénale" est supprimée, les possibilités pour les détenus de communiquer avec l’extérieur sont étendues, l’Administration pénitentiaire conclut un partenariat avec le ministère de la Culture… À cette série de mesures s’ajoute la possibilité pour les détenus de louer auprès de l’administration pénitentiaire un téléviseur individuel qui pourra être installé dans leurs cellules. Nouvelle révolution: les détenus pourront voir les matches dans leurs cellules, y compris en soirée.

Toutefois, la décision prise à la fin de l’été 1985 doit encore être mise en œuvre, et l’Administration pénitentiaire, dont le budget est très serré, prend son temps pour conclure les contrats de louage de téléviseurs et d’installation technique (la vétusté des établissements pénitentiaires, et parfois l’absence d’installation électrique en cellule, n’aident pas – 2). Outre le risque d’orages en détention liés à la défaillance de l’Administration pénitentiaire dans son obligation découlant du droit accordé aux détenus, un autre argument, pour le moins insolite, est entendu par la Chancellerie (3), laquelle va déclarer l’urgence de la mise en œuvre du droit à la télévision en cellule: la Coupe du monde de football débute le 31 mai 1986.
L’annonce est d’autant plus forte que cette Coupe du monde au Mexique allait poser aux détenus les mêmes problèmes de décalage horaire que l’édition argentine, avec des diffusions hors les horaires d’activité. Alors, certes, tous les établissements ne seront pas prêts à temps, et tous les détenus ne pourront pas s’offrir la location de leur téléviseur. Pour eux, ce sera transistors et rediffusions en salle commune. Mais d’autres pourront, enfin, accompagner, de jour comme de nuit, l’équipe de France jusqu’en demi-finale.

Peu avant la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, le tarif mensuel pour la télévision individuelle a été divisé de moitié – il ne s’agirait là que d’une coïncidence. L’objectif pour Brasil 2014? La gratuité de la télévision en détention. (4)


(1) Lire "Entre les murs et les poteaux, le gardien".
(2) Les grands projets de rénovation des établissements pénitentiaires n’interviendront qu’à partir de 1987, à l’initiative du Garde des Sceaux Albin Chalandon.
(3) Jean-Jacques Hyest et Guy-Pierre Cabanel, Prisons: une humiliation pour la République. Rapport de la commission d’enquête sur les conditions de détention dans les établissements pénitentiaires en France, Paris: Sénat (coll. Les rapports du Sénat, n°449), 2000, p.153.
(4) En 2010, le tarif mensuel réglementé passe de 36 euros à 18 euros par mois, et doit être généralisé. La télévision n’est gratuite que pour les détenus dits "indigents", c’est-à-dire disposant de moins de 45 euros de ressources pour le mois considéré.
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