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Julie Grémillon et Richie Valence

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Faux jumeaux, vrais gâchis

Très chers clubs

Combien coûte le Racing au contribuable lensois? Les subventions publiques aux clubs pros se justifient-elles? Nos consultants essayent de poser le problème avant d'y répondre. La preuve que ce ne sont pas des vrais journalistes.

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Publiée en novembre dernier, une enquête du magazine L'Expansion avait calculé de coût des clubs de L1 pour chaque contribuable de leurs villes respectives. Dans le contexte de la réduction présumée des subventions publiques aux clubs de l'élite (c'est-à-dire dans le cadre d'une loi Buffet qui avait renoncé à les supprimer purement et simplement, comme le prévoyait la loi Pasqua à l'horizon 2000), il s'était agi de montrer que les financements par les collectivités restaient très importants, à des degrés très divers selon les localités, et surtout par des voies indirectes visant à contourner la législation et à dépasser les plafonnements autorisés (1): entretien du stade, amortissement des dépenses d'équipement, gratuité de certaines prestations, exonérations de taxe sur les spectacles ou de loyer du stade, prise en charge de certains salaires…


D'autre part, certains travaux réalisés dans les stades sont au profit exclusif du club. Extraits de l'article (27/11): "A Lyon, la mairie a donné son aval à la construction d'une nouvelle tribune destinée à accueillir des loges privées (…) À Rennes, la nouvelle tribune 'François Pinault' et sa loge pour VIP ont été entièrement financées par la ville. Encore mieux, à Strasbourg, le sulfureux Patrick Proisy a fait transformer des vestiaires en salons privés, aux frais de la mairie, sans même l'en informer (…) Pour les clubs de foot, la présence de loges, de boutiques et d'espaces de restauration est une manière d'accroître leurs recettes récurrentes, ainsi que leur actif pour le jour où un gouvernement leur accordera le droit de s'introduire en Bourse. Augmenter la valeur d'une société privée avec de l'argent municipal, voilà qui devrait faire hurler les contribuables".


Évidemment, les municipalités peuvent considérer que les clubs contribuent au rayonnement de la ville. Mais pour certains d'entre elles, le bénéfice est plus qu'hypothétique (ne reparlons pas de Rennes ou Strasbourg), et les Chambres régionales des comptes ont déjà pointé des abus. La nature politique des rapports entre clubs et collectivités n'en est que plus évidente, de même que leur ambiguïté. Mais au-delà de cette enquête à charge, comment poser la question du financement des clubs professionnels par l'argent public?

 


Une cuisine contestable
Si cette étude sert en partie le discours critique tenu sur ce site (voir Subventions publiques et clubs pros), elle appelle de sérieux bémols et surtout, elle rend assez mal compte de la complexité du sujet. Pour parvenir à des résultats aussi spectaculaires (et simplistes) qu'un classement brut, elle a forcément commis quelques biais et omissions. Ainsi, en effectuant une division par le nombre de foyers fiscaux des villes concernées, elle pénalise automatiquement les plus petites, qui apparaissent très dispendieuses. À l'exception de Sochaux (le FCSM étant entièrement à la charge de Peugeot), les "petites" et "moyennes" figurent toutes en tête de liste (2). D'autre part, l'enquête effectue ses calculs sur les subventions émanant de toutes les collectivités — municipalité, département et région confondus — alors que les données mériteraient d'être rapportées à chaque entité administrative. Enfin, il faudrait considérer la "richesse fiscale" des collectivités, car les recettes de l'impôt ne proviennent pas exclusivement des foyers fiscaux via la taxe d'habitation (qui représente même une part marginale des recettes d'une commune), mais aussi de la taxe professionnelle et de la taxe foncière... Si une ville compte de grosses entreprises sur son territoire et perçoit donc une importante taxe professionnelle, elle peut imposer plus faiblement les foyers fiscaux et subventionner son club sans que cela affecte la charge fiscale des ménages.


D'autres questions méthodologiques se posent, comme le mode de recueil des données. S'il est déclaratif et se base donc sur les chiffres fournis par les municipalités concernées, il est permis de douter de leur totale exactitude. Autre exemple, comment évaluer le loyer d'un stade (en cas d'exonération), sinon de manière très subjective? Bref, il aurait finalement été plus intéressant d'analyser l'importance des subventions en valeur absolue et non pas en moyenne par foyer fiscal… Mais les résultats n'auraient pas eu leur caractère spectaculaire et, par exemple, l'AFP n'aurait pas pu titrer sa dépêche de l'époque "Lens champion de France des subventions publiques" (26/11/2002).

 


Lens : bon ou mauvais exemple ?
Le classement établi par L'Expansion avait donc placé en tête de liste le Racing Club de Lens avec 117,5€ par contribuable, au grand dam du maire de la ville et de Gervais Martel, qui avaient vigoureusement protesté contre cette façon de présenter les choses. Cet émoi fut probablement proportionnel à celui que put ressentir le contribuable lensois, dans une ville dont le Racing est censé incarner les valeurs de modestie et de courage. Il faut croire que l'affaire avait marqué les esprits en Artois, car le RCL vient de publier un "livre blanc" dans lequel il se présente comme un acteur économique vertueux, dont l'activité bénéficie à la région. Le document rapporte que "la mairie achète 250.000€ de 'prestations' au club, mais [que] le stade, entretenu par le club, rapporte à la municipalité 305.000 € de loyer et 40.000€ de taxe foncière, sans compter les 581.000€ d'impôts et taxes versés à la communauté d'agglomération Lens-Liévin" (AFP 14/05). 32M€ auraient ainsi été injectés en deux ans dans l'économie locale en investissements, en dépenses d'exploitation et en salaires.


Ce tableau fait donc du RC Lens, qui ne touche que 1,5M€ de subventions directes, le "premier contribuable de l'arrondissement de Lens", avec 2,6M€ de taxes et impôts en 2001/2002 (AFP). Un net effet comique résulte de l'insistance mise à constater que le club paye des impôts et des charges sociales, comme si cela constituait un remarquable acte de philanthropie. Le fait de prendre en compte la fiscalité individuelle des joueurs est par ailleurs un procédé assez subtil… Le club est cependant bien content, en cas de blessure longue, de ne pas avoir à prendre en charge la totalité des salaires: les charges d’assurance maladie servent aussi à ça. Par ailleurs Gervais Martel considère que l'exonération de la taxe sur les spectacles n'est pas significative puisqu'elle "va être abrogée au niveau national dans les six mois".


Nos dirigeants nous ayant habitué à prendre leurs désirs pour des réalités en matière de législation, il convient de rester circonspect. Et en attendant, il s'agit bien d'une exonération et donc d'un manque à gagner pour la collectivité. Ce livre blanc constitue évidemment une opération de communication à l'attention des supporters et surtout des contribuables lensois, mais peut-être plus encore en direction de la ville et des actionnaires du club. On peut même avoir l'impression d'assister à une valorisation économique du club en vue d’une introduction en bourse ou d’une quête de nouveaux actionnaires… Une démarche à rapprocher de la stratégie de communication de l’OL pour se présenter comme un modèle économique parfaitement abouti (voir le très élogieux article "Bienvenue à OL Land" Dans L'Équipe du 16 mai dernier). En fait, dans un contexte de crise européenne qui prélude à des temps difficiles, il peut s'agir de crédibiliser économiquement des entreprises qui ne sont pas totalement crédibles sportivement.

 


Quelques pistes pour évaluer le coût "public" des clubs professionnels
Si les doutes sont de mise concernant l'apport purement financier d'un club à une ville et à une région, il est permis de considérer qu'ils peuvent réellement servir un intérêt local en étendant la notoriété d'une ville, en bénéficiant à son image et en créant du lien social (c'est indubitablement le cas pour Auxerre, Lens ou Guingamp). Dans une optique proche, il serait pertinent d'évaluer par d'autres moyens comment les finances des collectivités contribuent à cet intérêt local. Ainsi, plutôt que de rapporter aux foyers fiscaux le montant de l'aide publique, il serait fécond de le faire par rapport aux supporters, en se demandant combien chacun d'eux coûte à sa ville. Ce chiffre-là mériterait aussi d’être rapproché du taux de fréquentation rapporté à la population. En effet, si par hypothèse 50% de la population se sent concernée, l'aide municipale se justifie assez bien…


Autre axe qui mériterait d'être abordé, celui du coût des billets pour assister aux matches. S’il est peu élevé grâce aux subventions, c’est une manière de rendre le spectacle plus accessible pour la population, à la manière d'autres équipements culturels (théâtres, salles de concert…). Le PSG, l’OL ou l’OM risqueraient de devenir les leaders d'un tel classement, parce qu'une proportion de 30.000 ou 40.000 supporters pour plusieurs millions d’habitants est très marginale, alors que le montant des subventions pour ces clubs est le plus élevé en chiffres bruts… À titre d'exemple, si l'on estime (à la louche) qu’il y a 40.000 spectateurs de moyenne à l’OM, on définit un "coût du supporter "de 118€. En comparaison, c’est entre 20 et 25% du coût d’un élève pour une année d’école primaire. Toujours pour donner un ordre d'idée, avec les 4,75M€ annuels perçus directement ou indirectement par l’OM (3), on finance une médiathèque haut de gamme…

 


Le statut des clubs
En définitive, cette question de la "moralité" des subventions publiques versées aux clubs professionnels de football se rapporte à des éléments très divers et souvent contradictoires, qui tiennent essentiellement au statut des clubs, d'un point de vue social, juridique et économique. Les plus gros d'entre eux revendiquent le droit de fonctionner comme des entreprises privées. Pourtant, ils touchent tous d'importants subsides publics. Ils rêvent de devenir propriétaires des équipements publics que sont les stades, dont la construction et les aménagements sont pourtant financés par la collectivité. Jean-Michel Aulas se plaint de payer la taxe sur les spectacles, mais il est exonéré du loyer de Gerland. Christophe Bouchet se plaint de payer le loyer du Vélodrome, mais pas d'être exonéré de la taxe sur les spectacles.... Tous deux se retrouvent dans la défense d'un modèle capitalistique du football professionnel, qu'ils sont cependant bien loin de vouloir assumer. Alors des subventions publiques, pourquoi pas? Mais à condition que ce soit pour consolider l'ancrage des clubs dans la collectivité et pour les empêcher de basculer dans un modèle purement économique, et non pour favoriser une dérive qui finit par nier les dimensions sociales et culturelles du football, fût-il professionnel…
 


(1) Achat d'espace publicitaire pour un montant maximal de 1,6M€, missions d'intérêt général à hauteur de 2,3M€ (formation, actions auprès des jeunes…). Des conventions conclues entre clubs et collectivités doivent préciser toutes les opérations.
(2) Dans l'ordre : Lens (117,5€), Troyes (109,7), Guingamp (78,66), Sedan (58,11), AJ Auxerre (56,20), Ajaccio (32,15), Bastia (31,24), Le Havre (22,95), Bordeaux (21,55), Marseille (17,86), Lyon (16,88), Strasbourg (16,09), Rennes (13,73), Nantes (13,56), Nice (10,05), Lille (7,55), Montpellier (5,76), PSG (3,44), Sochaux (0). Notons que théoriquement en tête de ce classement avec 134€, l'AS Monaco en est exclue, la Principauté n'étant pas soumise à la loi française.
(3) D'après L'Expansion : 0,76M€ au titre des "missions d'intérêt général", autant pour des prestations de communication, 1,23M€ d'exonération de la taxe sur les spectacles, 0,48M€ de travaux (2002), 1,52M€ de frais d'entretien (2002).

 

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