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Gilles Juan

 

Footballeur du dimanche et philosophe de comptoir. @Gilles_Juan


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Le Spectacle

Cristiano, l'art du retournement

Le retourné anthologique réussi par Cristiano Ronaldo face à la Juventus mérite une exégèse. Il résume aussi le personnage: irritant mais irrésistible. 

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J’ai mal au coeur à l’idée d’écrire ce qui va suivre. Bien sûr, je n’ai jamais contesté les qualités objectives de Cristiano Ronaldo: il est fort du droit, du gauche, de la tête, de près, de loin, il est technique, il est puissant, il est rapide. Mais j’ai toujours considéré qu’il y avait, dans ses gestes, y compris ses audaces techniques, quelque chose de très rigide, de trop tendu, de mécanique. Bien huilée sans doute, mais disgracieuse, du coup. Pas de naturel, pas de fluidité. Un militaire au foot.

 

Mais hier, il a mis le plus beau des retournés. Jugement hâtif? Subjectif? Et Papin, et Rooney, et Simba? J’ai moi aussi voulu me dire ça, hier. Mais à tête reposée, je sais qu’il faut prendre modèle sur la dignité des supporters de la Juve qui l’ont applaudi hier, et trouver les mots pour rationaliser ce que j’ai éprouvé hier sans oser me l’avouer complètement.

 

 

 

 

Plus haut et plus droit

Deux raisons amènent à tenter un retourné: le ballon est derrière (on est dos au but), le ballon est trop haut. Sur ce dernier point, Ronaldo semble avoir proposé un nouveau record qui va sans doute être mesuré avec une précision un peu pathétique. Mais le fait est qu’il est monté haut, le salaud.

 

Dans ces moments-là, les choses ont l’air un peu miraculeuses: le centre est arrivé à la vitesse parfaite (suffisamment vite pour que le geste ne soit pas discrédité par la facilité du temps de préparation / exécution), à l’endroit idéal, tellement haut qu’il fallait déployer toute sa longueur et toute sa détente, et pas trop haut non plus pour pouvoir taper fort, du cou de pied.

 

Trop de retournés sont un peu des ciseaux latéraux. Là non. le dos de Ronaldo est pratiquement parallèle au sol, ce qui donne au geste une sorte de pureté. C’est moins difficile de rester un peu sur le côté, c’est moins entier. On reste dans le contrôle de ce qu’on voit, on ne prend pas le risque d’oublier le sol, on tombe mieux. À l’envers comme Ronaldo, on donne tout pour le ballon.

 

 

Plus à l’opposé

Le retourné de Rooney, plus beau parce qu’il va chercher la lucarne opposée? Penser cela, ce n’est pas regarder ce qu’il faut. Sans doute la trajectoire de la frappe de Ronaldo est-elle plus anodine, mais la singularité du retourné de Ronaldo ne concerne pas là où va le ballon, mais là d’où il vient. Ronaldo reprend un centre en retrait – regardez les compilations, c’est très rare. Il a dû aller chercher un ballon qui partait à l’opposé des cages, pour lui redonner une course dans le bon angle, vers les filets.

 

La plupart des retournés sont exécutés avec des centres qui viennent d’un joueur placé derrière le repreneur; ce dernier ne fait guère plus, en termes d’angle, qu’un flipper: il fait rebondir le ballon, en quelque sorte, ajustant à peu près un angle plus facile à trouver parce qu’il est ouvert à lui. Rooney avait vue sur le centreur et la cage; il a pivoté acrobatiquement pour faire réorienter, presque comme un rebond, la trajectoire du ballon. C’est très bien, déjà.

 

Ronaldo, c’est autre chose. Un retourné sur centre en retrait exige de renverser radicalement, de plier, de tordre, la trajectoire du ballon qui partait à l’envers. C’est plus difficile, donc c’est plus beau. Le retourné de Rivaldo, après un amorti sur un centre qui vient de derrière, a l’air bien simpliste à côté; il n’y a plus de recherche d’angle, c’est tout droit.

 

 

 

 

Plus Cristiano

Il fallait sans doute être bien gainé, pour réaliser cela. Avoir exécuté le geste mille fois à l’entraînement. Nourri ardemment le désir qu’un jour, en match, une telle passe arrive. C’est le secret de Ronaldo: l’abnégation, le narcissisme. Et c’est arrivé. Mais le moment de grâce passé, Ronaldo est redevenu lui-même. Il a célébré comme il sait faire: en donnant l’impression de montrer non pas qu’il est content, mais qu’il est très musclé. Quelle vulgarité ce type.

 

Il a dû être surpris de voir le public l’applaudir, lui si habitué à se complaire dans la faculté d’énerver l’adversaire. On dirait que ça l’a touché. Il a eu un geste simple, un geste modeste, qui ne lui ressemble pas, il a levé son pouce. Je suis triste que ce soit lui qui ait mis ce but, mais je dois faire pareil.
 

 

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