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Christophe Kuchly


Dé-Manager, qui parle dans Vu du Banc et écrit pour l'AFP et dans La Voix du Nord.


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Un stade sur une île

Cristiano Ronaldo, le dribbleur devenu tueur

Auteur d'un triplé face à l'Atlético Madrid et fer de lance d'une équipe qui peut rêver de remporter une troisième Ligue des champions en quatre ans, le Portugais est devenu, avant tout, un incroyable finisseur.

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Ce n'est pas toujours facile de l'aimer. Par ses fréquentes râleries voire bouderies, un style de jeu à part et la mise en scène de son propre personnage, sur le terrain mais aussi en dehors, Cristiano Ronaldo symbolise peut-être mieux que quiconque le footballeur du XXIe siècle. Ou, en tout cas, l'image que l'on peut parfois s'en faire. S'il est effectivement riche et célèbre, le Portugais est beaucoup d'autres choses. À commencer par un homme qui, à sa façon, marque l'histoire du football.

 

 

Acharné de travail

Est-il le meilleur joueur du monde? La question a une utilité limitée, mais si la réponse est non, le fait qu'on puisse la poser est déjà très révélatrice. Car, année après année, Cristiano Ronaldo marque un wagon de buts. Depuis son arrivée à Madrid et une première saison à vingt-six, il n'est jamais descendu sous les trente en Liga et augmente encore son ratio en Ligue des champions, tordant au passage le cou à la théorie – en voie d'extinction – d'une Liga qui boosterait les chiffres à cause de défenses permissives. Peu importe le contexte, il martyrise les gardiens. Et de plus en plus souvent dans les matches importants, assumant le statut de joueur de grands rendez-vous qu'on lui avait un peu vite attribué avant de vouloir injustement lui enlever.

 

 

C'est par l'éclat que Ronaldo magnifie le travail de l'ombre. Pas celui de ses partenaires sur le terrain, qui est effectivement pour beaucoup dans sa réussite, mais celui de tous les jours. La répétition des efforts à l'entraînement, le sérieux dans l'alimentation, la volonté de ne pas dépendre son talent. Même si sa vie privée fait la une des magazines, le Madrilène est plus près de Pavel Nedved, drogué de football qui ne laissait rien au hasard, que de Romario, auteur un jour de cette phrase : "Je ne pense pas que j'irai aux entrainements de mon fils, je n'allais déjà pas aux miens…" Dans l'émission Le Vestiaire sur SFR Sport, Aziz Makukula, qui l'a vu arriver dans les sélections de jeunes, confirme: "La star, c'était Quaresma (…) mais Ronaldo est spécial, il veut être le meilleur en tout. Quand on veut être le meilleur, il n'y a pas de limites."

 

 

Moins de différences balle au pied

Durera-t-il aussi longtemps que Jaromir Jagr, légendaire hockeyeur tchèque toujours présent en NHL à quarante-cinq ans et connu pour son total investissement (mille squats par jour depuis l'enfance, clés de la patinoire pour s'entraîner à toute heure et absence de day off)? Sans doute pas, mais, comme lui, Cristiano Ronaldo a su faire ce qui est peut-être le plus dur: adapter son jeu à ses qualités physiques. À trente-deux ans, celles-ci commencent doucement à décliner. Pour quelqu'un qui fait toujours la même chose, c'est synonyme de régression. Pas pour les plus grands. Ainsi, Roger Federer, qui a toujours sa main et son œil, accélère le jeu pour réduire la durée des rencontres. La vitesse de bras permet de garder celle du jeu de jambes puisque les courses inutiles sont minimes, et l'endurance ne devient plus un facteur essentiel.

 

Adaptée au football, la comparaison est évidente. Cristiano Ronaldo, qui pouvait prendre le ballon, enchaîner les dribbles et percuter tout au long d'une rencontre du temps où il jouait à Manchester, ne le fait plus. Cette saison, il réussit 0,8 dribble par match en Liga (99e, derrière notamment ce bon vieux Dimitri Foulquier), contre 1,4 l'an dernier, 2,2 en 2012/13 et 3,1 lors de sa première saison espagnole. Avec Marcelo derrière lui pour multiplier les montées et le volume de jeu du milieu Casemiro-Modric-Kroos, le Real Madrid peut arriver dans la zone dangereuse sans consommer d'éléments offensifs. Un luxe dont rêve par exemple Barcelone, dont l'artiste (Iniesta) doit compter ses efforts et le travailleur (Rakitic) retrouver ses jambes. Face aux grandes équipes, capables d'aller vous chercher haut, il faut que Lionel Messi (3,8 dribbles réussis cette saison) redescende pour casser les lignes lui-même. Et s'il est pris à deux dès le rond central, comme cela a été plusieurs fois le cas cette saison en C1, Suarez a toutes les chances de ne jamais voir la balle. Mais tout cela, la Maison Blanche s'en fiche, elle qui a réussi à mettre une vraie cohérence dans une politique sportive flamboyante.

 

 

Finisseur sans pitié

Il y a un peu plus de quatre ans, nous écrivions sur le concept de "renard des couloirs". Déjà symbolisé par Ronaldo, il évoquait avant tout la prise de profondeur en contre-attaque d'un joueur déchargé du travail défensif par ses partenaires. Le natif de Funchal a depuis complété sa mutation pour devenir un véritable renard des surfaces, plus proche de Pippo Inzaghi que d'Arjen Robben. Excellent de la tête et toujours aussi explosif, il a perdu en qualité de dribble ce qu'il a gagné en sang-froid face au but. De plus en plus habitué à être dans la surface, qui plus est dans une équipe qui multiplie les centres, il améliore ainsi chaque jour sa lecture des situations de jeu. Comme les meilleurs numéros 9 du monde, il anticipe les erreurs, se déplace dans la surface. Contre l'Atlético, il revient d'un hors-jeu passif pour mettre une tête dans les six mètres, exploite un contre favorable sur Filipe Luis à l'entrée de la surface et, partant de l'aile, laisse au pur ailier Lucas Vazquez le soin de centrer tandis qu'il plonge au point de penalty. Implacable. 

 

Complément idéal d'un Karim Benzema qui dézone, fait briller le collectif et n'est pas fondamentalement attiré par le but, Cristiano n'est pas le joueur le plus complet mais peut marquer de toutes les manières: jeu aérien, frappes lointaines, coups de pieds arrêtés, déviations à bout portant… Au sein d'une équipe où tout le reste est assuré avec brio, on lui demande avant tout une chose: conclure. Cela peut parfois manquer de panache, et rendre sa présence sur le terrain discutable, au point de provoquer des sifflets de son propre public quand l'individualisme prend le pas sur le reste. Mais s'il n'a pas l'élégance des artistes qui jouent un cran plus bas, le Portugais, placé en bout de chaîne, finit souvent par avoir raison en amenant ce bien si rare que chaque équipe recherche, même avec Pablo Correa sur le banc. Le but.

 

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