« Quand nous protestons, nous sommes vulnérables »

Sous la pression, l'Iran a autorisé les femmes à assister à un match de la sélection, mais ce n'est qu'un début pour les militantes. Entretien avec une porte-parole de la campagne Open Stadiums. 

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Depuis 1979 et la révolution islamique, le régime iranien interdit aux femmes d’accéder aux matches de football masculin. En réponse, un groupe de supportrices déterminées à faire valoir leurs droits s’est regroupé autour de la campagne Open Stadiums.

 

Le 9 septembre 2019, Sahar Khodayari, supportrice d'Esteghal, est décédée après s'être immolée par le feu, la veille, devant le tribunal révolutionnaire de Téhéran. Elle était sous le coup d'une procédure judiciaire pour avoir assisté à une rencontre de son club en mars 2019.

 

À la suite du match Iran-Cambodge en octobre dernier et de la décision historique de permettre aux femmes d'assister à la rencontre dans une tribune dédiée, Football Supporters Europe (FSE) a pu échanger avec l’une des initiatrices de la campagne, Sara [1], sur la réalité de la situation pour les supportrices iraniennes.

 

Merci à FSE et Ronan Evain pour l'entretien et sa traduction.

 

 

 

 

Les femmes sont interdites d’entrée dans les stades iraniens depuis plus de quarante ans, mais le régime vous a récemment autorisées à vous rendre au Stade Azadi pour assister à la rencontre de l’équipe nationale masculine contre le Cambodge. Qu'avez-vous pensé de cette décision?

 

J’attends depuis 2005 de pouvoir me rendre dans un stade de foot. Je me suis battue pendant des années pour y arriver et le sentiment qui domine est surtout le soulagement. La véritable joie, ça a été de réaliser que notre travail et la pression que nous avons exercée pendant des années avaient enfin porté leurs fruits. Et parce que la situation économique et politique est si difficile, c'était formidable de voir des femmes profiter enfin du football, l'une des rares choses qui peuvent nous faire sourire dans le contexte actuel.

 

Qu'attendiez-vous de ce match?

 

Ce n’était pas la première fois qu’on nous laissait entrevoir la possibilité d’assister à un match, mais ça ne s’était jamais concrétisé jusqu’ici. J’avais deux craintes avant cette rencontre: que les durs du régime parviennent à faire reculer la Fédération ou que des troubles avant le match fassent renoncer de nombreuses femmes. Le lundi précédent, un groupe de fondamentalistes a manifesté devant le parlement. La situation est donc restée incertaine jusqu’au dernier moment. Mais les manifestants étaient tellement peu nombreux que cela n’a pas eu la moindre influence sur le cours des choses. C’était de bon augure. En revanche, la Fédération a fini par annoncer, la veille du match, que les hommes et les femmes ne pourraient pas entrer dans le stade par les mêmes portes, ce qui a empêché de nombreuses familles d’y assister.

 

« Nous étions sous surveillance constante, avec des caméras et des policiers qui épiaient nos moindres gestes. »

 

Nous sommes persuadées qu’ils avaient décidé de laisser les femmes entrer dans le stade parce que c’était une rencontre sans enjeu et que très peu d’hommes souhaitaient y assister. Le score final a été de 14-0 ! Les choses se seraient-elles passées différemment s’il avait s’agit d’une rencontre importante ? Au final, nous avons été surtout déçues de voir l’étendue du dispositif policier. Nous étions sous surveillance constante, avec des caméras et des policiers qui épiaient nos moindres gestes. Je me suis sentie comme une prisonnière.

 

Et comment les choses se sont-elles déroulées sur place ?

 

Lorsque nous avons commencé à chanter en mémoire de la Blue Girl, la jeune femme qui s’est immolée en réponse à ce qu’elle avait subi après avoir été incarcérée pour avoir réussi à se faufiler dans un stade de foot, les policiers nous ont dit : "Ne faites pas de politique ici, vous devriez être reconnaissantes que l’on vous laisse entrer aujourd’hui ! Si vous causez des problèmes, vous resterez dehors la prochaine fois !" Ça m’a fait mal. L’histoire de la Blue Girl n’a rien de politique, c’était simplement une jeune femme qui voulait assister à un match de foot.

 

Ils ont continué à nous en parler jusqu’à la fin du match et un officiel de la Fédération iranienne a même été jusqu’à déchirer une banderole en son honneur… Mais à côté de cela, ce match a été une fête pour les femmes et les filles en tribune. Vous pouviez voir la joie sur les visages. Et les photographes dans le stade ne s’y sont pas trompés : au lieu de se positionner tout autour du terrain, ils se sont amassés devant notre tribune ! Cela démontre bien l’importance de notre combat.

 

Une allocation de 3.000 femmes pour un stade de 100.000 places, considérez-vous cela comme un progrès?

 

Mon premier sentiment a été une grande déception: un stade aussi grand avec si peu de places pour les femmes? Le système de mise en vente des billets était également problématique. Il existe habituellement un site internet dédié. Dès l'annonce de l'ouverture du match aux femmes, j'ai passé mon temps à vérifier ce site. Mais soudain, le vendredi avant le match et sans aucune publicité, un autre site spécialement conçu est apparu. Je l'ai seulement su grâce aux discussions des Iraniennes sur Twitter. Je pense que quelqu'un qui travaillait au lancement de ce deuxième site a fait fuiter l'information.

 

« Si, demain, le gouvernement décide que les femmes n'ont plus le droit de se rendre au stade, alors nous serons à nouveau en danger. »

 

La première section réservée aux femmes a été vendue en moins de deux heures. Beaucoup ont affiché leur enthousiasme et des photos de leurs billets sur les réseaux sociaux. C'était fantastique, on était tellement émues, on avait attendu si longtemps! Au vu de la demande, une autre section féminine a été mise en vente le lendemain matin. Mais de nombreuses femmes ont continué d'attendre sur le site habituel et n'ont jamais pu acheter de billet.

 

Pendant ce temps, les hommes pouvaient acheter des billets comme bon leur semblait, facilement et dans n'importe quel secteur. Cette différence de traitement est incroyablement irrespectueuse. Mais, vous savez, quand vous vivez dans un tel climat, un tel pays, vous essayez de ne pas les laisser ruiner le peu de joie à laquelle vous pouvez accéder. Nous devons continuer d'essayer d'avoir une vie.

 

Plusieurs médias ont rapporté des tensions et des problèmes de sécurité avant le match. Des supportrices ont notamment été menacées par des fondamentalistes religieux dans les jours qui l'ont précédé…

 

Les choses se sont déroulées calmement le jour même. Ces extrémistes ont une grande gueule et ils peuvent être très bruyants, mais ils ne pouvaient rien faire cette fois face à une foule de femmes qui disposaient d'une autorisation émise par le bureau du guide suprême. Ils savaient probablement depuis l'été que les femmes seraient autorisées à assister au match et ils n'ont manifesté que pour la forme. Mais si, demain, le gouvernement décide que les femmes n'ont plus le droit de se rendre au stade, alors nous serons à nouveau en danger.

 

Si nous comprenons bien, malgré l'exception faite pour le match du mois dernier, l'interdiction n'a pas été levée définitivement. Pourriez-vous nous éclairer sur la situation actuelle?

 

L'avenir est très incertain. Personnellement, je pense que les femmes seront autorisées à assister à certains matches de qualification pour la Coupe du monde 2022, mais uniquement ceux sans enjeu comme Iran-Cambodge. Pour les matches plus importants, il y aura beaucoup de gens intéressés… Et il y a peu d'espoir de voir les choses changer pour les rencontres du championnat iranien, qui sont de loin les plus importantes pour nous.

 

« J'ai rencontré Gianni Infantino et lui ai tout raconté. La FIFA aurait dû agir depuis bien longtemps. Elle sait tout de notre situation. »

 

Chaque fois que des femmes ont tenté de se faufiler dans un stade déguisées en hommes, c'était pour des matches de championnat. Nous demandons bien entendu à ce qu'ils soient également ouverts aux femmes. Si nous avons pu assister à Iran-Cambodge, c'est grâce à la pression que les femmes iraniennes ont exercée, à tous les niveaux. Et seulement grâce à cela. Nous devons maintenir cette pression. Nous ne nous satisferons pas d'un seul match ou des seuls matches de l'équipe nationale.

 

Quelles sont les prochaines étapes pour permettre aux Iraniennes de profiter librement du football depuis les tribunes?

 

Le plus important, c'est que les stades soient accessibles à tous. Hommes, femmes, enfants, jeunes, vieux, familles… Tout le monde devrait pouvoir y aller. C'est aux supporters et aux supportrices de décider s'ils souhaitent aller au stade, pas au gouvernement ou à la FIFA. Si vous regardez d'autres événements en Iran, comme les concerts, il n'y a pas de ségrégation et la sécurité y est parfaitement assurée. Mais il y a toujours une forte résistance en ce qui concerne les stades.

 

Qu'attendez-vous aujourd'hui de la FIFA et de la Fédération iranienne de football?

 

Il n'y a pas de discussions avec la Fédération. Elle est la principale responsable de notre situation. En ce qui concerne la FIFA, j'ai rencontré Gianni Infantino et je lui ai tout raconté – l'attente interminable, les arrestations, les interrogatoires, la prison, etc. Je lui ai aussi parlé de l'histoire de la Blue Girl. La FIFA aurait dû agir depuis bien longtemps. Elle sait tout de notre situation depuis 2006 ou 2007. À l'époque, nous ne disposions pas des réseaux sociaux, alors nous avions imprimé nos témoignages, toutes les preuves dont nous disposions et leur avons adressé plusieurs courriers. Après 2009 et le soulèvement postélectoral, les nouvelles mesures de sécurité nous ont contraintes à mettre nos activités en sommeil. Là encore, la FIFA est restée silencieuse.

 

« Ne nous oubliez pas, s'il vous plaît. Et ne pensez pas que nous sommes désormais libres de profiter du football. »

 

En tant que femmes, nous avons fait d'énormes sacrifices et la FIFA était au courant de tout. Quand nous protestons, nous sommes vulnérables, sous la menace d'un État policier. Les gens qui gouvernent la FIFA peuvent parler librement. Et agir. Ils doivent faire plus, ils doivent nous aider et enfin faire leur travail. Après tant d'années de combat, la FIFA a finalement fait pression sur les instances sportives iraniennes, mais nous ne pouvons pas accepter que ça s'arrête là. Après Iran-Cambodge, la FIFA a multiplié les déclarations, dont certaines franchement scandaleuses, mais il y en a une qui me plaît: "Un stade doit être ouvert à tous, pour tous les matches et pour tout le monde". C'est exactement ce que nous demandons.

 

Quelle est la prochaine étape pour Open Stadium?

 

Pour nous, ça ne fait que commencer. Ce match est un nouveau départ. Beaucoup d'entre nous avaient peur, mais pour la première fois de notre vie, nous avons éprouvé la joie d'assister à un match de football. Maintenant, nous devons continuer à échanger avec la FIFA, nous ne pouvons pas les laisser se reposer sur leurs lauriers, et nous retrouver encore une fois à attendre et attendre. Sur le plan de la sécurité, il est très difficile de protester en Iran. Nous devons trouver d'autres moyens d'exprimer notre désaccord. Nous devons avoir une réflexion stratégique sur les moyens à employer pour avoir un impact plus fort tout en réduisant les risques pour les activistes.

 

Comment les supporters européens peuvent-ils vous soutenir?

 

Je dois dire que nous avons déjà reçu beaucoup de soutien, en particulier pendant la Coupe du monde 2018 en Russie. Cette année, après la tragédie de la Blue Girl, de très nombreux groupes européens lui ont rendu hommage dans leurs tribunes et se sont engagés en faveur de la défense des droits des supportrices iraniennes. Nous voulons remercier cette famille des tribunes, à laquelle nous appartenons également. La joie du football vient de nous, les supporters et les supportrices.

 

La FIFA doit prendre cela en compte et entendre les activistes des tribunes, car sans nous, le football perd son statut de sport le plus populaire et le plus riche du monde. Ne nous oubliez pas, s'il vous plaît. Et ne pensez pas que nous sommes désormais libres de profiter du football comme le reste de la planète. Nous ne sommes qu'au début de notre combat. Continuez à penser à nous et à suivre notre histoire.

 

Pétition "Let iranian women in".

 

 

[1] Le prénom a été modifié.

 

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