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Nicolas Sarzeaud

 

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Merci Paris

Le Stade rennais, mieux que "rien"

"Culture du vide", "vingt ans de rien", "club inutile", "club insipide"… Derrière le mépris ordinaire du Stade rennais, celui des clubs "moyens" qui font aussi l'épaisseur de notre football.

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Le Stade rennais finira-t-il par avoir un destin national? Voilà l'un des clubs les plus vieux du pays, l'un des plus réguliers au haut niveau, comptant soixante-deux saisons en première division soit le cinquième meilleur total, sans jamais dominer la concurrence [1].

 

Présents dans les pages intérieures des quotidiens sportifs mais jamais en une, on peut dire que le Stade rennais écrit depuis plus d'un siècle une certaine histoire du football français, celle des clubs moyens, dont il s'est révélé être ces dernières semaines un digne et fier représentant, aussi bien sur le terrain qu'en tribunes.

 

 

 

 


La culture du vide

Ce succès offre à notre club un quart d'heure de gloire et on aimerait se laisser aller à ronronner, alors que nous recevons un peu de cette reconnaissance nationale à laquelle nombre de supporters de clubs de deuxième classe aspirent secrètement.

 

Nous aurions tort toutefois de nous prendre pour d'autres et Vincent Duluc a bien voulu nous le rappeler après la qualification à Séville, à l'occasion d'un débat sur la place de ce match dans l'histoire d'un club, laquelle histoire il ignore et dédaigne: "Jusqu'ici, Rennes c'était surtout la culture du vide, la culture du rien".

 

Il y a derrière ces amabilités une idée sinistre qui teinte en arrière-plan nombre de discours, bien au-delà du cas rennais et même au-delà du football, l'idée que ne pas être dans le champ des caméras équivaut à n'être pas, à n'être rien.

 

La mécanique est d'une simplicité navrante: ce que je ne connais pas n'existe pas, ce dont on ne parle pas est sans valeur. Les supporters ne sont pas avares de ce type de qualificatifs, mais c'est beaucoup plus vicieux quand le jugement vient de ceux-là même qui tiennent la caméra: puisque je ne parle pas de vous, vous n'êtes rien.

 

Avant, sans doute, de retourner dans le rien, profitons du momentum pour corriger. Les clubs moyens, comme les journalistes moyens du reste, ont une histoire, et elle ne commence pas le jour où d'autres décident de s'en emparer [2].

 

 


Les médias et les médiocres

Les supporters de chaque club conservent jalousement une boîte à brimades: nous y archivons les offenses reçues, que nous sommes toujours heureux de ressortir quand la fortune nous sourit. Elle est le fruit d'une triste symbiose entre d'une part l'inclination naturelle du supporter à la mauvaise foi et à la paranoïa, d'autre part le penchant du consultant foot pour la pique facile, confondant condescendance et objectivité et disqualifiant d'une généralité paresseuse un joueur, un entraîneur ou un public, ici un club.

 

Ainsi, la bile récoltée aux lèvres de Dominique Grimaud cet automne: "Vingt ans que Pinault a repris le club et il ne se passe rien, c'est le club le plus insipide qui soit". Ou encore un article fielleux de La Voix du Nord classant le Stade rennais comme "l'un des clubs les plus inutiles de Ligue 1", parce que ni assez fort ni assez faible, significativement moyen [3].

 

"Personne ne veut de ce qui est moyen", assène la publicité aux heures de grande écoute, en un énoncé contradictoire propre à nos sociétés de classes moyennes: "Soyez tous hors du commun!" Or le bon sens paysan, qui devrait avoir cours dans notre farmer league, veut que les omelettes et les ficelles aient deux bouts et un milieu, n'importe comment on les prend.

 

Dans l'épaisseur de tout système, il y a le commun, il en constitue même souvent la grande majorité, le mépriser parce qu'il est tel, c'est presque tout remettre en cause.

 

Les médias foot, qui par définition se tiennent au milieu, s'avancent en apôtres de l'ambition. Il faut voir la mine triste de ces grands dépressifs qui "consultent" chaque semaine un football français qui les exaspère. Pourquoi n'élèvent-ils pas eux-mêmes leur niveau d'analyse? Ils vous répondront sans ciller que leurs audiences risqueraient d'en pâtir: mediocritas mediocritatum, on est tous le médiocre de quelqu'un.

 

 


Football-spectacle et football-réel

En fait d'ambition, c'est surtout du spectacle que consultants et producteurs demandent, afin d'atteindre un public toujours plus grand. Or on a vu récemment qu'en matière de supportérisme, ils aiment autant le spectacle qu'ils méprisent la culture de ceux qui l'assurent, et c'est bien là l'urgence.

 

Car, tandis qu'on décrie les clubs qui ne font rien pour s'extraire de la médiocrité, l'équité sportive recule, le constat est froidement statistique, et si d'aucuns promettent le ruissellement, d'autres fourbissent le projet d'une superligue, assurant les premiers rôles à une poignée de club tandis que les autres seraient relégués pour de bon dans des sous-compétitions. Ici, dire qu'un club moyen n'est rien, c'est discuter concrètement du principe même de l'existence de tous ceux qui font l'épaisseur de notre culture foot, épaisseur inutile au spectacle.

 

Cette distance entre le football-spectacle et le football-réel correspond à ce que Guy Debord nomme la distance spectaculaire, propre des sociétés dans lesquelles l'image a pris plus d'importance que la réalité [4]. Dans une telle perspective, ce qui n'est pas à l'image n'est rien.

 

Signe de cette tendance, la part prépondérante prise dans les émissions foot par les débats sur la réputation, d'un joueur, d'un entraîneur ou d'un club, par rapport aux débats sur le jeu: on crée soi-même une image, puis on la commente, en lieu et place d'une réalité sur laquelle on ne prend plus la peine de se pencher.

 

Les moulins tournent à vide, mais ils tournent quand même. Comme le synthétisait justement un coreligionnaire rennais, le problème de nos consultants est qu'ils se pensent plus importants que le sujet qu'ils commentent. Bien sûr, ils s'illusionnent. 

 

 

 

Mépriser son sujet

Le ressort du mépris, c'est le sentiment de supériorité. Mépriser son sujet est une manière de le dominer, au moins symboliquement. Sur ce mode, on a vu s'installer sur les plateaux médiatiques une outrance sensée donner du relief au flux permanent du commentaire.

 

Il ne s'agit pas d'approfondir la connaissance du football, de faire découvrir, mais de faire réagir. On saupoudre donc généreusement de sel des analyses réchauffées, pour leur donner un peu de goût, puisqu'elles n'ont pas de corps.

 

Quand il se paye un club ou une personnalité, le consultant moyen parie sur l'enfant rageur en chacun de nous ainsi que sur l'arithmétique: pour une poignée de supporters furieux, tous les autres riront de bon cœur du club qu'on pointe du doigt, et on aura qu'à changer de cible pour dérider les boudeurs.

 

Qu'on soit journaliste national ou local, la ricanologie est toujours rentable. Toutefois, nous sommes toujours dupes quand nous ricanons de notre voisin avec ceux pour qui nous ne sommes rien. Quand Dominique Grimaud parle de vingt ans de rien, il parle des vingt ans de ma vie de supporter, depuis que mon papa m'emmène Route de Lorient.

 

Ce sont les plus belles soirées de mon enfance: elles commençaient lorsqu'il tapait à la porte de ma chambre pour me dire, avec un large sourire: "Prends ton manteau, on va au stade". Je pourrais parler longuement des grandes joies et des grandes peines, des moyennes joies et des moyennes peines, des grands joueurs et des moyens joueurs qui depuis lors m'accompagnent.

 

 


Le rien et l'épaisseur

Pour rendre à tous ces fats la monnaie de leurs mépris, il suffit de leur signifier la place quasi-nulle qu'ils occupent dans ces histoires. Et vous, qu'avez-vous fait en vingt ans de bavardage? Qui se souviendra-vous de vous quand vous quitterez le plateau, alors que notre club continuera pour longtemps d'occuper les rêves de nos enfants et les mémoires de nos vieux?

 

Ce qui vaut pour Rennes vaut évidemment pour les autres clubs de toutes les divisions, du jeune club ambitieux à la vieille gloire sur le retour ne se reconnaissant plus dans le miroir: toutes ces institutions ont une histoire, un souffle, un tissu social, toutes ne sont pas grandes mais personne n'a le droit de dire qu'elles ne sont rien.

 

Le rien, évidemment, c'est l'avachissement intellectuel et physique de l'amateur de foot qui boit la soupe hebdomadaire en s'enfonçant minute après minute dans son canapé, alors qu'il célébrait à genoux sur le parquet de son salon ou debout sur son siège un but marqué au Vélodrome ou à Saint-Symphorien. Le tout, évidemment, c'est nous, qui croyons ardemment dans la matière du football.

 

Il y a un an j'emmenais mon amie au stade pour la première fois, voir Amiens-Rennes, l'une de ces affiches qui fait sourire. Le Stade de la Licorne fêtait la Ligue 1, même si un raté de Konaté et un but de Khazri – grâce lui soit rendue! – ont franchement cassé l'ambiance. Le coin visiteur était bien pourvu, et c'est ce qui frappait mon amie. Une semaine sur deux traverser la France pour son club, depuis Rennes jusqu'ici, voilà qui n'est pas rien.

 

 


Les grands moments

Alors qu'on se le dise, 3.000 supporters ne sont pas apparus par magie au Villamarìn de Séville, une bonne partie était déjà là, à Amiens, un an plus tôt, et à la fin du match ils lançaient aux joueurs qui reprenaient en chœur: "On veut l'Europe!" Ils iront à Londres et moi aussi, avec mon papa, et ce sera encore un grand moment dans nos vies moyennes.

 

À Amiens l'an dernier, il y avait en noir et blanc les supporters de l'équipe locale, ils avaient l'air heureux, ces amoureux d'un club qui, parce qu'il est encore moins que Rennes dans la hiérarchie journalistique, doit valoir moins que rien.

 

Ce sera une défaite pour ce sport populaire si une superligue finit par éclore, parce qu'elle donnera une raison supplémentaire à tous les enfants d'Amiens, Abbeville, Corbie et Picquigny de porter le maillot de Paris ou Marseille plutôt que celui d'Amiens en cours de sport.

 

Ce n'est pas affaire de vrai ou de faux supportérisme. Muscler la culture foot de notre pays passera autant par la performance européenne des "premiers de cordée" que par le renforcement partout de foyers d'amoureux, donnant une identité, au-delà du football, à des morceaux de territoire.

 

C'est une erreur commune et commode de croire que le mépris de ce qui est moyen vaut ambition, exigence, que c'est la condition première pour grandir. Entre mille autres exemples, le parcours parfaitement plat de nos journalistes dédaigneux en témoigne. Quant à nous, puissions-nous quelques semaines encore chanter les louanges de Romain Danzé, le plus grand des joueurs moyens, à la face de l'Europe.

 

 

[1] On trouvera le décompte ici. Les amoureux de statistiques ont déjà noté que le Stade rennais est à une défaite de devenir le club qui a le plus perdu de matches dans l'histoire du championnat de France, Sochaux se débarrassant d'un titre peu enviable à la faveur, si l'on peut dire, de son absence de première division. Stat relevée par l'excellent Rouge Mémoire.
[2] Pour l'histoire du Stade rennais, on peut notamment se procurer Supporters du Stade rennais de Benjamin Keltz et Owen Gourdin, éd. Coin de la Rue, 2017.
[3] Ici et . La phrase de Vincent Duluc provient de L'Équipe du Soir de la Saint-M'Baye, le 21 février. 
[4] Guy Debord, La Société du Spectacle, éd. Gallimard, 1967: "Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n'est que le langage commun de cette séparation".
Photo : kireg

 

 

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