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Hind

Blogueuse culture foot et critique rock indépendante.


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« Le football ne fait pas qu’expliquer, il fabrique »

Avec son livre sur "le football dans le chaos yougoslave", Loïc Trégourès propose une lecture inédite du conflit en même temps qu'une réflexion sur le supportérisme. 

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Quel est le rapport entre le football et la guerre? Comment des supporters peuvent-ils dépasser leur rôle dans le stade et prendre part au destin politique d’un pays?

 

Dans Le Football dans le chaos yougoslave, Loïc Trégourès, enseignant en sciences politiques à l'université catholique de Lille, spécialiste des Balkans, explore ces interrogations au travers d'un tragique cas d'école: la guerre en Yougoslavie.

 


Le coup de pied de Zvonimir Boban, alors capitaine du Dinamo Zagreb, sur un policier lors du match contre l'Étoile rouge de Belgrade, le 13 mai 1990.

 

 

« Le football n’est pas seulement un reflet ou un miroir »

Loïc Trégourès ne se contente pas d’une simple lecture, à travers le football, des événements ayant secoué les Balkans depuis les années 1990: il présente le football et les individus qui le font comme de véritables acteurs sociaux et politiques.

 

"L’objet de ma démarche était précisément de défendre l’idée théorique que le football n’est pas seulement un reflet ou un miroir, qu'il n’exerce pas un rôle juste passif. C’est une approche nouvelle par rapport à la manière dont on traitait le sujet jusque-là", explique-t-il.

 

De la genèse de l’opposition entre les clubs serbes comme l’Étoile rouge de Belgrade, FK Partizan Belgrade et croates comme le Dinamo Zagreb ou Hajduk Split, jusqu'à la culmination des tensions ayant mené aux émeutes du Stade Maksimir, le 13 mai 1990, les supporters de football apparaissent comme des protagonistes de la scène politique.

 

"Le football ne fait pas qu’expliquer, il fabrique, il possède une dimension supérieure. Il faut donc le prendre comme un sujet sérieux, une porte d’entrée dans un sujet complexe, mais pas seulement", indique l'auteur.

 

Le football dans le chaos yougoslave se présente d’emblée comme une narration parallèle, où football et géopolitique s’entremêlent et constituent un pan de la même histoire. On y suit l’escalade du conflit serbo-croate en même temps qu’on y découvre la physionomie du football yougoslave, son organisation, ses tribunes et ses limites.

 

 

« Le supporter comme militant »

L’auteur ne s’arrête pas à ce récit, cependant: il offre tout au long de cet ouvrage, qui prend par moments la forme d’une pièce de théâtre en plusieurs actes, une réflexion sur le statut du supporter, son rôle et ses causes à l’intérieur et en dehors du stade.

 

"Je reprends une démarche défendue par les sociologues Nicolas Hourcade et Ludovic Lestrelin, partant de l’approche du 'militant de la cause', précise Loïc Trégourès. Tout s’éclaire si on se départit de tout jugement de valeur et si on considère le supporter comme un militant de sa propre cause. En général, cette cause est le club qu’il supporte."

 

L'action du supporter peut donc "aller au-delà du sport et déborder notamment sur la politique. Par exemple, sa lutte contre le naming des stades ou le football moderne constitue un type de mobilisation sociale qui, en filigrane, est aussi politique".

 

L’essai aborde également des thématiques de fond: nationalisme, violence symbolique et construction identitaire. Dans un contexte de guerre, quel est le rôle du football, comment survit-il? Comment passer du champ du stade au champ de la guerre?

 

L’auteur attribue au football une dimension insoupçonnée de catalyseur social, mais également d'espace de résistance politique. Égypte, Turquie et récemment Algérie, les soulèvements populaires rappellent que les supporters de football jouent un grand rôle d’une part, mais qu’ils y sont également préparés par leur propre culture.

 

 

« Une force politique de subversion »

"Ivan Colovic, chercheur en anthropologie politique, avance la thèse que les supporters sont plus facilement mobilisables que le commun des mortels, du fait de leur appartenance à un groupe au fonctionnement autonome, relate Trégourès. Cependant, il évoque également le potentiel de violence et la culture de la virilité de ces groupes, allant jusqu’à développer l’idée que le football serait producteur d’un imaginaire guerrier ultimement fascisant."

 

Le politologue admet que ce potentiel de violence existe, et qu'il "explique que les supporters soient surveillés par les autorités et perçus comme une force politique potentielle de subversion, qui pourrait se retourner contre elles".

 

Il nuance néanmoins: "Si, parfois, ils paraissent instrumentalisés, comme dans le cas des supporters serbes à l’époque de Miloševic (ancien président de la République de Serbie, ndlr), il faut retenir qu’ils gardent un rapport très distancié à l’autorité et que les groupes ultras ou extrêmes n’agissent que s’ils y trouvent un intérêt servant leur cause."

 

Entre sociologie, histoire et politique, le livre fournit les éléments pour comprendre ce qu’était la Yougoslavie au moment de son délitement, expose les rôles directs et indirects des supporters dans les conflits, mais aussi comment le football fut un outil de réappropriation de l’espace en temps de guerre.

 

Quand il s'est agi d'improviser des terrains, de créer des écoles de football, d'organiser des championnats, le football a permis de retrouver une normalité sociale et politique, de réunifier un contexte multiethnique où le nationalisme prenait le pas. Cela reste encore d’actualité.

 

 

« Les supporters sont encore des acteurs importants »

Même si le contexte balkanique reste particulier, les thèses exposées par l’auteur permettent de porter une réflexion plus profonde sur l’actualité politique, la scène footballistique et ce que l'auteur appelle "la grammaire des tribunes".

 

Loïc Trégourès estime qu'aujourd'hui, "les supporters élargissent leur champ d’action, sont mieux organisés, tentent de s’imposer comme des interlocuteurs légitimes auprès des instances du football. Cela démontre qu’ils sont encore des acteurs sociaux importants".

 

Un rôle conditionné à l’espace d’expression qu'on veut bien leur laisser: "Dans le contexte du football business, ce n’est pas évident tant les intérêts divergent".

 

Le chercheur rappelle enfin que "si le football peut accompagner la politique, les choses n'avancent côté sportif que si elles avancent d'abord du côté politique. Il ne faut pas demander au sport plus qu’il ne peut offrir, malgré toute l’importance qu’il peut prendre".

 

C'est l'un des intérêts majeurs de l'ouvrage. Tout en proposant une vision complète, synthétique et accessible du conflit yougoslave et du football des Balkans, qui fait de lui une référence sur le sujet, Le Football dans le chaos yougoslave documente aussi la question du supportérisme. Une question éminemment contemporaine.

 


Loïc Trégourès, Le Football dans le chaos yougoslave, éd. Non Lieu, 15 euros. Livre disponible ici.

 

 


 

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