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Jérôme Latta

 

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« La vocation justifie les sacrifices »

Les footballeurs sacrifient-ils vraiment leur jeunesse à un parcours de formation à la fois exigeant et incertain? Les réponses du sociologue Julien Bertrand. 

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Extrait du dossier "enfance" du numéro 3 de la revue des Cahiers du football, juin 2019. Illustration Éric Giriat.

 

* * *

 

Après avoir passé trois ans dans le centre de formation d'un grand club de Ligue?1, Julien Bertrand n'a pas décroché un contrat pro, mais soutenu sa thèse de sociologie, puis publié La Fabrique des footballeurs (éd. La dispute, 2012).

 

Ce travail mené auprès de cent-quarante jeunes âgés de douze à dix-neuf ans, au milieu des années 2000, a livré un éclairage décisif et nuancé sur le parcours des apprentis footballeurs. Son auteur ayant ensuite publié d'autres recherches sur le sujet, nous l'avons interrogé sur la singulière jeunesse des joueurs.

 

 

 

 


Comment est-ce qu'un parcours de préformation puis de formation marque les étapes du passage de l'enfance à l'adolescence?

 

Les jeunes aspirants au métier de footballeur sont assez rapidement insérés dans un cursus et des institutions spécifiques, qui vont rythmer leur vie d'une manière très différente de leurs pairs du même âge. Leur entrée dans une structure spécifique de préformation ou de formation intervient très jeune, souvent dès douze ou treize ans, mais ce n'est pas la première étape dans leur parcours de footballeur. Celui-ci a auparavant été jalonné par des élections, des sélections, des "recrutements" qui les ont conduits à s'investir toujours plus fortement dans la pratique sportive. Ils ont débuté dans des clubs de quartier ou de village, mais dès huit ou neuf ans, on assiste à un début de concentration des talents, une sorte de "premier marché" sur lequel les clubs huppés de la région repèrent les joueurs les plus prometteurs. Ceux-ci accèdent à un plus grand nombre d'entraînements, à des compétitions plus relevées, ils se distinguent progressivement.

 

L'entrée en centre de formation constitue tout de même un tournant?

 

Elle marque un passage symboliquement important. Ils se rapprochent de l'espace professionnel, y compris physiquement, et c'est le moment où commence la contractualisation, où ils bénéficient d'un encadrement médical plus important et d'aménagements scolaires plus spécifiques. Mais il s'agit davantage d'une intensification que d'une rupture.

 


« Eux-mêmes décrivent cette opposition entre d'une part le jeu, le plaisir associé à l'enfance, aux copains et au club amateur, d'autre part les exigences de leur formation. »

 

Ces étapes sont-elles marquées par un changement du rapport au jeu, moins ludique, moins lié au plaisir?

 

Cette transformation commence dès la préformation. Une des missions des formateurs et des entraîneurs est de marquer une rupture. Il s'agit de discipliner le jeu d'enfants qui pouvaient être les "stars" de leur club, et y avaient l'habitude de conserver beaucoup le ballon, par exemple. Même si le véritable travail tactique débute en centre de formation, on leur demande déjà de cadrer davantage leur jeu, de respecter une zone sur le terrain, de s'inscrire dans un dispositif collectif. Eux-mêmes décrivent cette opposition entre d'une part le jeu, le plaisir associé à l'enfance, aux copains et au club amateur, d'autre part les exigences de leur formation. Il reste du plaisir, mais des contraintes nouvelles interviennent.

 

Perçoit-on une forme de désenchantement dans leur discours à propos des rigueurs de l'apprentissage??

 

Ils intériorisent progressivement la nécessité de ces contraintes, d'une forme de sacrifice. Certains décrivent leur participation à des petits matches entre copains, pendant les vacances scolaires par exemple, comme le retour à un foot ludique très différent, qui va de pair avec l'enfance. Il y a une certaine ambiguïté dans le discours des entraîneurs, qui insistent sur le plaisir, qui leur demandent d'avoir le sourire, de manifester la chance qu'ils ont d'être là et d'exercer leur passion, tout en exprimant une exigence de sérieux, de rigueur, d'astreintes diverses.

 

La forte concurrence interne entre jeunes, les incertitudes sur les perspectives de carrière jouent sur ce changement du rapport avec le jeu?

 

En formation, les relations sont, malgré les amitiés, imprégnées par une ambiance de compétition et de concurrence, structurellement produite par un système très sélectif, très tôt. Ces relations sont marquées la recherche de signes de distinction et de reconnaissance au sein de l'équipe, au travers du temps de jeu ou d'un statut de titulaire.

 

Le sacrifice de leur jeunesse par les apprentis footballeurs est un lieu commun. L'évoquent-ils eux-mêmes?

 

Assez spontanément, oui. Le sentiment de "passer à côté de leur jeunesse" est ressenti par beaucoup, parce qu'ils sont engagés dans une voie qui échappe à la définition dominante de la jeunesse ou de l'adolescence. La question des sorties entre copains revient comme un des marqueurs d'une jeunesse dont ils sont souvent privés. L'institution et les jeunes eux-mêmes développent tout un discours de la vocation qui justifie ces sacrifices.

 


« Cette voie leur impose une mise sous tension, avec la confrontation très précoce à la professionnalisation, au placement sur un marché du travail. »

 

Ces sacrifices tiennent principalement au renoncement aux plaisirs associés à la jeunesse ordinaire??

 

Dans ce genre d'institution, une partie de l'apprentissage réside dans le souci accordé à son corps, à la nécessité de l'entretenir et de le gérer, ce qui provoque des contraintes dépassant le seul temps de l'entraînement: il faut du repos, des soins, une hygiène de vie qui implique souvent de ne pas sortir le week-end. L'éloignement du lieu d'origine, de la famille et des copains constitue une autre difficulté centrale. Ils évoquent souvent la difficulté des premières années, comme Zidane qui se souvenait de ses larmes à certains moments difficiles. Mais ces regrets constituent aussi un moteur d'engagement, un ressort psychologique pour perdurer: "Je ne peux pas m'arrêter aujourd'hui, baisser les bras après tout ce que j'ai consenti".

 

Vous décrivez le "rapport tendu et inquiet à l'avenir", à rebours de l'insouciance dont on dit qu'elle caractérise la jeunesse…

 

Ils subissent un paradoxe. Ils s'engagent dans une orientation professionnelle généralement beaucoup plus tardive pour le commun des jeunes de leur âge, alors qu'une des caractéristiques de l'adolescence est la mise en suspens – certes très inégalement répartie socialement – de l'identification à un monde professionnel. Mais cette voie leur impose une mise sous tension, avec la confrontation très précoce à la professionnalisation, au placement sur un marché du travail. Sous un régime de très forte incertitude quant à leur avenir…

 

À défaut de dire qu'ils n'ont "pas eu de jeunesse", on peut estimer qu'ils ont surtout une jeunesse très différente de l'ordinaire?

 

Leur jeunesse a des caractéristiques communes à celle des autres, dans le sens où ils évoluent entre un espace de formation et un espace familial qui continue à avoir un rôle important. Mais elle est à part du fait de leur intégration à des structures spécifiques, qui organisent un mode de vie séparé et qui les identifient comme singuliers au lycée, dans leur quartier ou leur commune d'origine, et même dans leur propre famille.

 

Le cliché des jeunes footballeurs vivant en vase clos est-il justifié?


L'entre-soi sportif est une réalité, avec des pairs pensionnaires et des entraîneurs qui occupent une place centrale. Pour autant, un centre de formation n'est pas une institution sociale totale, comme on dit en sociologie. Ils ne vivent pas reclus?: il faut plutôt parler d'institution enveloppante. Mais leurs relations avec les autres univers sont transformées par leur appartenance à ce monde-là.

 


« La fréquentation des copains d'enfance, surtout pour les jeunes de milieux populaires, permet de dire qu'on n'a pas changé, qu'on ne trahit pas ses origines. »

 

Cela leur procure aussi des bénéfices symboliques…


Le fait d'être "élus" au sein d'un système sélectif participe de leur condition. Cette reconnaissance attire la lumière, provoque des réactions différentes selon les milieux sociaux : de l'émerveillement, des interrogations, parfois des jalousies ou des conflits.

 

Vous montrez que la famille constitue un "contre-espace protecteur". Restent-ils des enfants, au moins à ce titre?

 

On observe souvent un lien affectif très fort avec le père quand il est très investi dans le football et manifeste des attentes très fortes – ce qui contribue à accentuer la pression. Certains m'ont confié qu'ils regrettaient que leur père, à leur retour à la maison, les assaille de questions sur leurs performances au centre de formation, alors qu'ils attendent cette fonction d'espace de décompression, de mise à distance de la compétition et des enjeux sportifs.

 

Les footballeurs évoquent souvent leur fidélité aux amis d'enfance. D'autres ont dû s'en distancier, certaines fréquentations n'étant plus possibles…

 

Je les ai entendus évoquer ces deux figures, positive et négative. D'un côté, le témoignage de la fidélité aux origines; de l'autre, le danger des mauvaises fréquentations. On retrouve là des problématiques très classiques dans les parcours d'ascension sociale. Ces jeunes sont confrontés à une double injonction?: il faut à la fois réussir et ne pas trahir. La fréquentation des copains d'enfance, surtout pour les jeunes de milieux populaires, permet de dire qu'on n'a pas changé, qu'on ne trahit pas ses origines.

 

Vivre dans un tel univers, en pratiquant sa passion tous les jours avec des pairs du même âge, n'est-ce pas vivre une jeunesse assez enviable, finalement?

 

La conscience de leur chance domine dans leur discours, leur chance d'avoir été sélectionnés parmi des milliers d'autres, d'avoir cette proximité avec la lumière du football. Cela justifie à leurs yeux les sacrifices consentis, et cela leur est aussi rappelé par l'encadrement pour les inciter à être à la hauteur de cette élection et de leur présence dans une institution d'élite.

 


 

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