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Pierre Barthélemy

Pierre Barthélemy est avocat au Barreau de Paris, spécialiste de droit public et conseil de certains supporters parisiens. @Pierre_B_y


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Retour vers le footoir [1]

L'ivresse du football n'est pas celle de l'alcool

L'éventualité de la réautorisation de la vente d'alcool dans les stades a soulevé un débat portant sur des enjeux multiples et importants, mais qu'il faut sortir de l'hypocrisie. 

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Une proposition de loi de plusieurs dizaines de députés LREM entend, notamment, permettre la généralisation de la vente d’alcool dans les stades français à l’occasion de manifestations sportives. Elle a d’ores et déjà provoqué une importante levée de boucliers, y compris par des personnes qui, manifestement, ne maîtrisent pas le sujet.

 

Certes, généraliser la vente d’alcool dans les stades est avant tout une demande des clubs, bien davantage que des supporters. Comme l’ont rappelé les Green Angels, le week-end dernier, plus que de la bière tiède à sept euros après vingt minutes de queue au stade, ces derniers veulent jouir pleinement de leurs libertés citoyennes face à une répression aussi croissante que disproportionnée (interdictions de déplacement, interdictions administratives de stade, fichage, censure, etc.). Pour autant, le débat est intéressant et appelle certains commentaires.

 

 


photo @Site_Evect

 


Incohérence et mépris de classe

En l’état actuel du droit, notamment issu de la loi Évin, la vente et la distribution d’alcool sont interdites dans les stades et, d'une manière générale, dans tous les établissements d'activités physiques et sportives. Il existe néanmoins deux dérogations applicables aux stades.

 

En premier lieu, la vente et la distribution d’alcool sont disponibles en loges sur le fondement du régime dérogatoire propre aux restaurants. Par conséquent, il semble que les dangers de la consommation d’alcool dans un stade disparaissent si l’on a payé son accès à prix fort. Les loges constituant une partie substantielle des recettes "match day" des clubs, on comprend l’origine de cette dérogation.

 

En revanche, elle met à mal l’argumentaire sur la nocivité de l’alcool. Cette incohérence est doublée d’un mépris de classe: pour certains défenseurs de la loi Évin, un supporter qui consomme de l’alcool serait susceptible de devenir violent, contrairement à l’occupant d’une loge. Le préjugé que sous-tend ce raisonnement est aussi malheureux que mal fondé. Il n’est d’ailleurs pas certain que les hôtesses en loges n’aient jamais eu à se plaindre du comportement de certains invités alcoolisés.

 


Hypocrisie et incompétence

En second lieu, le droit permet actuellement aux associations sportives agréées (sur lesquelles sont adossées les sociétés sportives, i. e. les clubs) de bénéficier de dix autorisations annuelles. Par conséquent, l’alcool ne présenterait aucun risque de santé publique ou de sécurité dix fois par an, mais il en comporterait pour le reste des rencontres à domicile de la saison?

 

Cela ne fait pas sens. Surtout quand on connaît les largesses dont bénéficient d’autres sports que le football ou la pratique de certains clubs (qui peuvent notamment méconnaître ce quota contre le paiement d’une amende).

 

Cette incohérence relève aussi bien de l’hypocrisie et du mépris de classe précitée que de l’incompétence des décideurs. Ainsi, la ministre de la Santé s’est opposée à cette réforme tout en admettant découvrir en interview que l’alcool est d’ores et déjà disponible en loges. Devant cette donnée nouvelle à ses yeux, elle a proposé d’interdire l’alcool aussi dans les loges, ce qui a conduit à un rétropédalage dans la journée par cabinet interposé. De l’amateurisme sur fond de clichés.

 


Un choix de santé publique, vraiment ?

L’argument principal opposé à l’alcool dans les stades est un argument paternaliste de santé publique. Outre le sous-entendu selon lequel un supporter qui boit devient un animal violent (enfin, seulement s’il est au stade, car consommer de l’alcool devant un match dans un bar est manifestement inoffensif), il part du principe que le supporter ne consomme l’alcool que jusqu’à l’excès. Or, en matière de santé publique, il faut évidemment nuancer consommation et consommation excessive.

 

Si l’alcool était un tel problème en lui-même, nul doute qu’il aurait disparu de nos restaurants et commerces. Quoi qu’il en soit, à défaut d’alcool, les buvettes vendent du soda (qui constitue aujourd’hui un vrai sujet de santé publique) et des aliments remplis de conservateurs et produits chimiques dont les dangers sont bien connus (à commencer par les pizzas américaines du sponsor de la Ligue 2).

 

Par ailleurs, supposer que la consommation au stade sera excessive démontre une méconnaissance des files d’attente interminables aux buvettes pour, in fine, boire une pinte de bière tiède et aqueuse à un prix prohibitif. La consommation est de facto limitée. Or, cette interdiction emporte des effets pervers: au lieu de lisser la consommation dans le stade, ce système conduit beaucoup de supporters à boire de manière démesurée avant le match à la seule fin de rester alcoolisés jusqu’à la sortie du stade. Ce "binge drinking" aux abords du stade est, pour le coup, impossible à réguler.

 

Les supporters ne vont pas au stade pour rester à la buvette et s’alcooliser jusqu’à l’ivresse. Ils vont au stade pour encourager leur équipe et assister à la rencontre. L’argument de la santé publique ne tient donc pas: car l’interdiction se limite au stade, car l’interdiction favorise la consommation excessive avant le match et car des produits sucrés tout aussi nocifs restent vendus dans les stades.

 

 

Un choix sécuritaire

L’argument sécuritaire est lui aussi fragile. Sans évoquer la question du lien entre alcool et violence, il est manifeste que la quasi-totalité des violences en marge des manifestations sportives a lieu hors des stades. Pas parce que l’alcool n’est consommé qu’à l’extérieur du stade, mais parce que l’intérieur des enceintes sportives est désormais très sectorisé et très sécurisé.

 

Si des personnes veulent s’adonner à la violence, elles peuvent le faire avant l’entrée du stade. Si l’alcool conduit à la violence, alors il est préférable que les supporters le consomment dans un stade sectorisé et sécurisé qu’aux abords du stade sans aucun contrôle.

 

Surtout, d’un point de vue sécuritaire, le sujet est directement lié à la question du risque terroriste. Il est aujourd’hui infiniment plus simple pour les pouvoirs publics de sécuriser un stade dans lequel les supporters entrent sur une grande plage horaire, par petits flux, avant le match pour y consommer que de sécuriser des multitudes de supporters disséminés aux abords du stade, lesquels viennent de surcroît former d’énormes files d’attente (cible idéale) quelques minutes avant le coup d’envoi.

 

Par conséquent, aborder le prisme sécuritaire de la régulation de l’alcool dans les stades sous le seul postulat "l’alcool crée le risque" est contre-productif.

 

 

Au service du football populaire ?

Se pose aussi la question des bienfaits que cette mesure pourrait avoir sur le football populaire. Est-ce utopique de penser que l’augmentation des recettes "buvettes" des clubs pourrait favoriser la réduction du prix des billets et des abonnements en tribunes populaires (notamment en partant du postulat que cela libère du pouvoir d’achat pour la buvette)?

 

Peut-on aussi considérer qu’en invitant les supporters à passer davantage dans le stade avant et après les rencontres, on pourrait renforcer le lien social entre supporters entre eux et entre supporters et clubs?

 

Cela pourrait aussi être l’occasion de mettre en valeur le terroir local et donc de renforcer l’inscription d’un stade et d’un club dans la culture locale. Proposer ainsi une bière ou des alcools apéritifs locaux aux buvettes du stade, bien plutôt que la mauvaise bière industrielle internationale, pourrait œuvrer en ce sens.

 

Le débat soulève de nombreuses questions et opportunités intéressantes. Il mérite mieux qu’incompétence, incohérence, hypocrisie ou mépris de classe.

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