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Thomas Vartanian

 

Avocat au barreau de Marseille.


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La tentation du taquet

Derrière l’affaire Zidane, le quotidien des sanctions sportives

Les boucliers se sont levés contre la privation de banc de Zidane. Tant mieux pour lui, mais dans l'anonymat du football amateur, la sévérité bien plus grande et l'injustice des sanctions ne suscitent pas le même intérêt… 

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"Laissez-le bosser !" exhorte L'Équipe à la Fédération espagnole de football, laquelle a "suspendu" Zinédine Zidane de banc pour trois mois, au motif que ce dernier ne justifierait pas du diplôme nécessaire pour coacher une équipe professionnelle. Et les soutiens en tous genres de voler à son secours, de Cruyff à Barthez en passant par la FFF. Sauver le héros Zidane est officiellement unee nouvelle cause du football français.

 

Quoi que l’on pense de cette sanction et de ses motivations (guerre larvée entre le Real Madrid et la Fédération espagnole?), il faut quand même préciser que Zidane est actuellement en train de passer ses diplômes et qu’il a reçu le soutien inconditionnel de son employeur dont il restera un salarié. Quoi qu’il advienne, sa situation sera donc régularisée d’ici peu de temps. S’il triomphe d’ici quelques années sur un banc prestigieux, quelle importance accordera-t-on à cette parenthèse administrative?

 

 


Loin des caméras, les sanctions s'alourdissent

On peut se féliciter du fait que la FFF se préoccupe du sort des personnes qui ont décidé de consacrer leur vie au football. On peut aussi déplorer le fait que ce soutien bénéficie à une personne qui a déjà amplement les moyens de se défendre contre une sanction avant tout symbolique. Car dans le sport, plus les caméras s’éloignent, plus les peines s’alourdissent, sans que L’Équipe n’y consacre sa une ou que quelqu’un s’en émeuve. À ce sujet, un changement de décor s’impose.

 

On se situe désormais dans l’anonymat du football amateur, celui des clubs de quartiers. Un match comme un autre. Quelques fautes se succèdent, le ton monte. L’arbitre est débordé, exclut un joueur. Ce dernier perd son calme et s’en prend verbalement puis physiquement à un adversaire ou à l’arbitre. Son staff le conduit hors du terrain et tente de le calmer. Lui, eux, ne le savent pas encore, mais il ne remettra plus les pieds sur un terrain de football avant plusieurs mois.

 

Car, dans la foulée, il sera attrait devant la Commission de discipline de son district. Lequel décidera d’une radiation à vie pour des faits de violence au terme d’une audience disciplinaire dans laquelle ses droits seront parfois bafoués. Peu importe que notre droit ait horreur des sanctions perpétuelles (les juristes de la fédération l’auront suffisamment répété, ils n’auront pas été entendus), on lui assènera qu’il devrait s’estimer heureux de ne pas faire l’objet d’une plainte pénale pour violences.

 


Pros-amateurs : la même passion, pas la même punition

Bien entendu, n’ayant plus rien à perdre, le joueur et le club feront appel. La sanction sera ramenée à de moindres proportions: quelques années de suspension. C’est généralement à ce moment-là que le joueur et son club vont consulter un avocat. Et font part de leur incompréhension quant à la sévérité de la sanction. L’avocat, après avoir écouté médusé le récit des faits et de la procédure disciplinaire, s’attachera à rechercher des éléments permettant de faire annuler la sanction et, à défaut, de la ramener à de justes proportions. Tout en gardant à l’esprit qu’il y a de grandes chances que l’ordre de grandeur ne varie guère: les faits de violence dans le sport passent toujours très mal.

 

Sauf qu’à titre de comparaison, un joueur professionnel reconnu coupable par les instances fédérales d’avoir tendu un guet-apens à un autre dans les couloirs d’un stade a écopé d’une sanction de six mois. D’autres seront suspendus cinq matches pour avoir participé à une échauffourée au cours d’un match retransmis à la télévision.

 

Face à ce deux poids, deux mesures, on explique au client qu’une suspension prive un joueur professionnel du droit d’exercer son métier, tandis que, pour un amateur, on le prive seulement de son loisir. Mais on occulte le fait que ce "loisir" est parfois également sa seule et unique passion, voire sa seule bouffée d’oxygène dans un quotidien maussade. Ou que cet "amateur" était en train de passer lui aussi ses diplômes parce qu’il vient d’avoir une opportunité d’entraîner des jeunes de son club, donc de faire de sa passion un métier. Tant pis pour lui. "Il aurait dû réfléchir avant". Et aucun quotidien national, aucune ancienne gloire de sport ne viendra s’indigner de l’extrême sévérité de la sanction.

 


Le chômeur qui voulait devenir entraîneur

Ce diplôme d’entraineur qui manque temporairement à Zinédine Zidane, je connais une personne qui tente vainement de l’obtenir. Il approche la soixantaine et a toujours été un passionné de football. Au sortir de sa carrière d’amateur, il a effectué des stages d’ans l’encadrement de plusieurs clubs, avant de se reconvertir comme bénévole. Depuis plusieurs décennies, il coache des équipes de tous âges et de tous niveaux, en parallèle de son "vrai" métier. Chômeur et proche de la retraite, il souhaite passer un diplôme lui permettant d’exercer ses fonctions d’entraîneur de club amateur contre rémunération.

 

Les examens comprennent des mises en situation en qualité de joueur, dans des conditions se rapprochant au maximum des conditions réelles de jeu. À son âge, inutile de dire qu’il n’a donc aucune chance de décrocher son diplôme. Heureusement pour lui, notre droit permet de faire valoir son expérience pour obtenir un diplôme sans avoir à passer les examens requis: c’est la validation des acquis de l’expérience ou VAE.

 

Ce mode d’obtention est sanctionné par un jury régional, composé de représentants des employeurs, des salariés, du ministère du sport ainsi que de la fédération sportive concernée. Par chance, notre candidat adore écrire. À force de prise de notes, il s’est constitué un mémoire de plusieurs centaines de pages sur les séances d’entraînement qu’il a dirigées au cours de sa vie. Tous les aspects sont pris en compte : physique, technique, tactique, psychologique. Le contexte est analysé avant chaque séance, ainsi que les retours donnés par les joueurs et le résultat final. C’en est même trop exhaustif au regard du niveau des équipes qu’il souhaite entraîner.

 


Pas de soutien pour les anonymes

C’est donc en confiance qu’il soumet sa candidature, laquelle est purement et simplement refusée au motif, lapidaire, que son dossier ne permet pas d’identifier les compétences requises pour le diplôme. Il mettra l’année suivante à contribution pour améliorer son dossier. Sans plus de résultats. Plusieurs fois d’affilée. Il tentera en vain d’obtenir des explications. Des personnes mieux introduites lui laissent entendre que la consonance étrangère de son nom pourrait constituer un handicap. À moins que des inimitiés nées un jour de match, au bord d’un terrain anonyme, ne soient la cause de ces refus.

 

Quoi qu’il en soit, dans la mesure où les décisions d’un jury sont souveraines, il a peu de chance d’obtenir gain de cause. Comme Sisyphe, il est condamné à recommencer éternellement la même démarche, sachant qu’elle n’aboutira pas. En dépit de ses tentatives d’obtenir un écho favorable auprès des instances de football français, aucun soutien officiel ne lui a été témoigné. Il devra se contenter de tapes amicales dans le dos.

 

Cette sévérité n’est pas l’apanage du football, puisque des affaires comme celles-ci rythment le quotidien de bien des fédérations sportives. Dans l’anonymat de l’amateurisme, personne ne vous entendra être sanctionné.
 

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