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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Qui a l’orgueil mal placé ?

Comment le Parc des Princes a survécu à son auteur

L'architecte Roger Taillibert, mort jeudi à l'âge de 93 ans, lègue à Paris et au football le Parc des Princes, chef-d'œuvre contesté et souvent menacé au cours de son histoire. 

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Peut-être reconnaît-on les chefs-d'œuvre aux périls qui les ont menacés. Qui se souvient, aujourd'hui, que le Parc des Princes a été promis à la démolition? "Si le Parc des Princes est détruit pour faciliter l’exploitation du Grand Stade, cela ne me dérangera pas du tout", déclarait en novembre 1993 Michel Platini à L’Équipe Magazine.

 

Alors coprésident du comité d'organisation de la Coupe du monde 1998, l'ancien numéro 10 des Bleus, qui avait pourtant brillé dans ces lieux, et y avait soulevé leur seul trophée, ne donnait pas dans la nostalgie. Il livrait aussi le sentiment général: la perspective d'une nouvelle enceinte de 80.000 places invalidait l'existence d'un stade bientôt surnuméraire.

 

Le Paris Saint-Germain était en effet promis à un déménagement vers la plaine du Cornillon à Saint-Denis, tout juste choisie, le 19 octobre, pour accueillir le futur Stade de France. En rasant l'ancienne demeure du PSG, on allait également dégager une parcelle extrêmement convoitée entre Paris et Boulogne-Billancourt, et libérer le cossu voisinage de ses nuisances.

 

 

 

 

Un monument parisien

C'était faire bien mal justice à l'ouvrage de Roger Taillibert, inauguré vingt ans plus tôt (troisième version de l'enceinte après celles de 1897 et 1932) et certainement pas frappé d'obsolescence – la suite montrera d'ailleurs l'inadaptation du Stade de France. La tendance était déjà à l'éloignement des stades vers les périphéries, et l'incongruité esthétique et symbolique du Parc dans cette enclave urbaine semblait rédhibitoire.

 

De fait, la rudesse de l'édifice en béton brut et armé, hérissé de cinquante portiques, n'est en harmonie avec son environnement que vu depuis la Porte de Saint-Cloud, en embrassant les voies du périphérique quand elles s'engouffrent sous les tribunes. Mais, comme les cathédrales médiévales, il surgit au détour d'une rue, imposant sa masse et sa silhouette.

 

Diversement apprécié, le geste architectural de Roger Taillibert, pose le Parc des Princes comme un monument immédiatement identifiable, emblématique du modernisme, voire du brutalisme, mais unique. Et efficace, au-delà de la performance technique de sa construction, au point d'apparaître comme une antithèse du Stade de France.

 

Il adopte des solutions imitées ensuite, comme l'intégration des projecteurs dans la bordure du toit et la courbe de crête des tribunes. Dépourvu de piste d'athlétisme – une calamité qui frappera encore durant deux ou trois décennies –, bénéficiant sa forme elliptique et de l'inclinaison de ses gradins, il assure une visibilité optimale, malgré des virages un peu trop éloignés du terrain.

 

 

 

La pulsation du béton

Cette coque refermée sur elle-même isole le spectateur du monde extérieur et le projette sur le terrain de jeu. Bien avant que le jargon du marketing sportif ne consacre "l'expérience spectateur", le Parc en fournissait de puissantes à ses visiteurs.

 

On ne le connaît pas avant de l'avoir senti entrer en oscillation sous ses pieds dans les moments de ferveur : la pulsation d'un stade, en plus de ses rugissements. Désastreuse pour les concerts, l'acoustique du Parc des Princes est sans équivalent avec un public de supporters.

 

Cette réussite valut à Taillibert d'être choisi pour le Stade olympique de Montréal, autre vaisseau dans lequel on reconnaît sa patte, mais qui accumulera les déboires : chantier perturbé et inachevé pour l'olympiade de 1976, dépassements de coûts qui vaudront à la collectivité de ne solder la facture que trente ans plus tard. Plus modeste, le Stadium Nord de Villeneuve-d'Ascq (1975) aura moins marqué les esprits.

 

Quelques jours après la déclaration de Michel Platini, le 17 novembre 1993, le Parc des Princes est le théâtre d'une défaite infamante de l'équipe de France de football face à la Bulgarie. Bientôt dépouillé par le Stade de France de son statut de domicile des sélections nationales de football et de rugby, il est plus étroitement associé au PSG et à ses turpitudes.

 

 

 

 

Toujours moderne

De nouveau, il est question de sa disparition après le rachat du club parisien par Qatar Sport Investments en 2012, tant l'outil semble sous-dimensionné aux yeux de ses ambitieux propriétaires. "Nous jouons dans un stade vieux et inadapté", lance en décembre le directeur sportif, Leonardo. Les supporters ultras, écartés, ne sont plus là pour scander: "Le Parc est à nous, Saint-Denis on s'en fout".

 

Mais, faute de solution à portée – le Stade de France n'étant toujours pas un stade de football –, les dirigeants parisiens jouent le maintien. Après tout, la Juventus Turin vient d'inaugurer une enceinte de 41.000 places seulement, parfaitement adaptée aux exigences du fooball-business.

 

Avec une jauge portée à 48.000 places et une desserte très satisfaisante, le Parc des Princes fait toujours l'affaire. Il n'a pas les atours des stades récents, mais il a une histoire. Après la rénovation pour l'Euro 2016, il était question d'une transformation plus profonde, avec l'aval de Roger Taillibert, mais l'attribution à Paris des Jeux olympiques 2024 a ajourné cette perspective.

 

Le Parc des Princes a finalement survécu à son auteur. Il ne lui manque plus qu'un classement à l'inventaire des monuments historiques pour espérer vivre au moins aussi longtemps que lui.

 

 

 

Images Atelier Agopyan / Agence Roger Taillibert

 

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