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Jamel Attal

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Djorkaeff, le mystificateur

Par quels artifices Youri Djorkaeff parvient-il à se faire passer pour indispensable aux Bleus? Eternellement en sursis, il survit pourtant à des prestations internationales de moins en moins défendables. Du mystère à la mystification...
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Il y a deux ans, les Cahiers du foot (1ère génération) titraient sur "Djorkaeff en voie de cantonisation". La comparaison avec Cantona n'avait rien de flatteur à nos yeux, elle soulignait le décalage croissant entre un mythe intouchable et une réalité objective nettement moins flatteuse. Déjà, Djorkaeff vivait sur une réputation de buteur largement périmée et son utilité pour l'équipe de France était très incertaine. Deux ans après, Djorkaeff a miraculeusement conservé le même statut de performances encore en baisse.

Le mythe du buteur
Si l'on se contente de lire les statistiques du Lyonnais, on voit d'abord mal quel procès peut lui être fait sur le thème de l'efficacité: 73 buts en 190matches de D1, 30/97 en Serie A, 11/24 en Bundesliga et ce fameux 22/60 en sélection. Depuis sa rentrée lors de France-Pologne et son coup-franc qui préserva les chances de qualification pour l'Euro 96, le "snake" apparaît comme le buteur providentiel et sans égal. Pourtant, lors des quatre dernières saisons, son compteur s'élève à 11 buts seulement (dont 3 penalties), très loin des ratios d'efficacité des "buteurs" consacrés. En 98/99 et 99/2000, il ne marque que 4 fois, et contre des adversaires pas plus prestigieux qu'Andorre, le Maroc, l'Arménie et l'Islande… Etrangement, son règne de titulaire correspond avec une période de problèmes offensifs que la victoire en CM n'a même pas résolus, avec cet éternel chantier de la liaison entre le milieu et l'attaque. Or, qui s'est trouvé avec une régularité ramarquable "entre le milieu et l'attaque" durant toutes ces années? S'il n'est pas permis d'attribuer à Djorkaeff l'entière responsabilité de ces dysfonctionnements, on se demande comment, en première ligne, il a pu échapper à une remise en cause plus profonde.

Une Coupe du monde en trompe-l'œil
Le Mondial en France restera comme le comble du malentendu Djorkaeff. Le "buteur" en est totalement absent, à l'exception d'un penalty contre le Danemark, et refuse même de frapper son tir au but contre l'Italie, laissant Henry et Trezeguet prendre leurs responsabilités. Le quart de finale est d'ailleurs le moment où le killer présumé a raté l'occasion de justifier sa réputation: il échoue à plusieurs reprises devant Pagliuca, dans un match dominé par les Bleus et écrit pour lui. Son bilan lors du tournoi mondial pourrait simplement s'inscrire en demi-teinte et se fondre dans la consécration d'un groupe, mais là où Guivarc'h compromet gravement son avenir international et suscite les sarcasmes, Djorkaeff échappe miraculeusement à la critique et bénéficie d'une mystification inouïe: pour la plupart des commentateurs, le buteur exceptionnel s'est mué en travailleur de l'ombre, quasiment en milieu défensif qui avec abnégation a bloqué les initiatives adverses. Désolé, mais le visionnage de n'importe quel match du Mondial suffit à annihiler ce ridicule conte pour enfants: Youri est bien tout ce qu'on veut, sauf un défenseur acharné capable de se replacer et de harceler l'adversaire; il ne l'a pas plus été en juin/juillet 98 qu'en 15 ans de carrière. Dans l'amnistie générale de la victoire finale, le dossier Djorkaeff a été classé et sa position confortée. Plus discret et fondu dans le groupe des vainqueurs, assis sur son capital, il a réussi lors des deux saisons suivantes à maintenir son statut privilégié en dépit de performances de plus en plus discutables.

A quoi sert Djorkaeff?
La question demeure: ni attaquant, ni milieu de terrain, Djorkaeff en profite pour n'assumer aucune exigence des deux postes, s'attribuant un statut indéfini de "9 et demi". A l'Inter, ses entraîneurs, à force de ne pas savoir où le mettre dans les schémas de jeu ont fini par le placer de plus en plus régulièrement sur le banc.
En bleu et dans l'axe, il empiète inutilement dans la zone de Zidane. Ecarté sur un côté (s'il consent toutefois à ne pas repiquer systématiquement au centre), il occupe la fonction la moins préjudiciable au collectif, mais dans ce rôle son rendement est largement inférieur à d'autres joueurs comme Pires, Vairelles, Wiltord ou Dugarry. Ses défenseurs diront que son apport tient à ces fulgurances, à ces gestes décisifs dont il est capable à tout moment, comme de belles pénétrations dans la surface ou quelques coups de patte fatals. Mais devenus de plus en plus rares, ces éclairs justifient-ils une présence permanente, surtout au moment où s'affirment des attaquants à la fois plus efficaces devant le but et plus producteurs de jeu? Car son influence sur le comportement de son équipe est extraordinairement limitée pour un présumé meneur de jeu. Individualiste forcené, on le reconnaît surtout à cette capacité à ignorer deux possibilités limpides de passe décisive pour aller s'enfermer au milieu de quatre défenseurs, à la recherche d'un exploit improbable. Là où Zidane éclaire et fluidifie, il complique, détourne et ralentit, avec un déchet considérable (statisticiens, de grâce, affichez ses scores de balles perdues, proches de ceux de certains quartiers de Los Angeles).

Mon attaché de presse, c'est moi
On sait avec quelle rationalité et quel brio a été gérée la carrière de l'ex-pensionnaire de Grenoble, et tout semble procéder de la même réflexion dans ses rapports avec la presse. Djorkaeff est un excellent client pour les journalistes, jamais avare de phrases détonantes à mettre en gros titre. On lui reconnaît cette "mentalité de gagneur" en laquelle se travestissent les ego surdimensionnés. Son assurance à toute épreuve nous a ainsi gratifié d'innombrables perles, parmi lesquelles "j'ai inventé le système Jacquet", "le buteur, c'est moi" ou "l'équipe de France est aussi importante pour moi que je le suis pour elle"... Pour lui-même, Djorkaeff est un titulaire indiscutable dont la présence en sélection est aussi naturelle que celle du ballon. Il se place lui même dans le cercle des "cadres", s'associe systématiquement aux "champions du monde" et fait allégeance à Zidane pour mieux enterrer l'ancien débat sur leur complémentarité.
Sa science des relations publiques lui a ainsi permis de se construire auprès des médias une image qui se maintient envers et contre toute évidence. Un seul exemple: après un match absolument calamiteux en Arménie, Youri est devant les micros pour saluer son but (sur penalty) et ses deux passes décisives (que Sophie Thalmann aurait également réussies). Et comme à chacun de ces petits coups de force opportunistes, la presse embraye docilement et laissent le joueur écrire sa propre légende sous les clichés qu'il fournit également… Au minimum bénéficie-t-il d'une bienveillance permanente, avec des commentaires comme "il n'a pas eu son rayonnement et son influence habituels", répétés… après tous les matches!

Aujourd'hui, le crédit de l'attaquant est sérieusement entamé, mais pas encore épuisé, puisque sa présence à l'Euro n'est pas contestée (ni contestable d'ailleurs dans le principe), mais l'indulgence des journalistes faiblit peu à peu et les sifflets accompagnent désormais ses sorties du terrain, plus nombreuses.
Le drame de Djorkaeff est peut-être que sa personnalité rend impossible sa seule participation viable à la sélection, dans le rôle du joker qu'il aurait dû devenir depuis longtemps. L'homme est suffisamment intelligent pour comprendre son intérêt à accepter cette solution, mais ne sera-il pas trop orgueilleux pour s'y résigner?

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