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Frédéric Sanz

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Bordeaux-Milan : Vingt ans… Putain vingt ans !

Plus de la moitié de ma vie a passé depuis ce mardi 19 mars 1996. Et pourtant, le souvenir, grandiose, est toujours présent, vivace, éternel. Allez, encore une fois, on ouvre l’album à souvenirs. C’est parti.

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Voyage en train depuis mon Lot-et-Garonne natal et déjà l’excitation. Fondée sur pas grand-chose de rationnel, notamment pas sur le match aller où les Girondins n’ont pas vraiment existé à San Siro. Mais j’ai bien, comme beaucoup d’autres je crois, le sentiment diffus que quelque chose de grand peut se produire ce soir. Bordel de moines, y a quand même des talents incroyables dans cette équipe! Liza la pile électrique sur le côté gauche, Zizou le maestro, Witschge l’élégance faite footballeur… Et Duga, mon Duga, que j’ai vu naître au foot professionnel quelques années plus tôt et que j’ai toujours adoré depuis. Duga le dillettante, Duga souvent blessé… mais surtout Duga le généreux, Duga le diamant brut dont le talent va éclater à la face du monde, c’est obligé!

 

Et puis y a surtout du guerrier dans cette équipe, forcément capable sur un match de bousculer n’importe qui, quand bien même les n’importe qui se nomment Baresi, Maldini, Weah, Baggio ou tuttiquanti. Gernot Rohr a déclaré dans la semaine que pour remonter les deux buts d’écart, faudrait prendre les Milanais à la gorge d’entrée et marquer un but par mi-temps. C’est pas mal vu parce que comme y a deux mi-temps, ben ça ferait deux buts et donc égalité avec Milan. L’a vraiment oublié d’être con, le Gernot. 

 

 

Lescure contre Milan

Arrivée à la gare Saint-Jean, l’excitation monte d’un cran en descendant sur le quai. Ça chante, ça remue les écharpes. Allez hop à Créteil, en route pour Lescure. Sur la route du stade, l’impression que toute la ville est dehors, pressentant l’exploit à venir. Gamins, mamies, ultras, vendeurs de ventrèche, tout le monde est là, prêt pour la glorieuse bataille.

 

Entrée dans le stade. Premier grand moment à deux heures et demi du match. Le Virage Sud est déjà plein comme un œuf. La tension est palpable, électrique, ça sent la poudre. Les joueurs viennent prendre la température sur le pré. Le stade gronde et rugit, les fumigènes piquent les yeux. Tout le monde y croit dur comme fer: les Gigis vont mettre sur le cul l’ogre milanais et lui marcher sur la gueule. L’Histoire est en marche.

 

Seconde entrée des Girondins sur la pelouse pour l’échauffement, Guéguette en tête avec le bon Dominique. Guéguette, capable de rester invaincu pendant quinze matches à la suite… mais aussi capable de cagades énormes cette saison telles que rabattre un ballon aérien vers son but. Saleté de projecteur. Ce soir, aucun doute, on aura la version bionique de Saint Gaëtan, le mur de l’Atlantique sur lequel vont se briser les attaques milanaises. Gaaa-ééééé-taaaan! Gaaa-ééééé-taaaan! Guéguette se retourne vers le virage et lève le poing, rageur. On va les taper! Entrée des Milanais dans un vacarme hostile.

 

 

Supporters, c'est le moment de chanter

Sylvain Leroy côté Ultras et Fred Casagrande côté Devils vociférent au mégaphone pour expliquer le tifo du soir. Magnifique tifo double face écrivant UEFA en jaune sur fond bleu d’un côté et dessinant la coupe de l’UEFA en argenté sur fond rouge de l’autre [‘fin bon je peux dire ça maintenant en ayant revu les images à la télé mais sur le moment j’avais pas entravé grand-chose au double motif représenté]. En tout cas, je tourne ma feuille au bon moment à l’entrée des joueurs, comme les cinq mille autres habitants du virage. Chorégraphie réalisée au poil. Qu’on ne vienne pas me dire après ça qu’un supporter de foot c’est bas de plafond.

 

 

 

En attendant l’entrée des joueurs, les capos remettent un coup de pression en nous intimant l’ordre de tout donner de notre côté et de chanter et sauter comme si ce devait être la dernière fois. T’inquiètes mon ami, si faut gueuler, je sais gueuler! Aaaaaaalleeeeeeeez Borrrrrrrdeaaaaaaauuuuuux! Aaaaaaalleeeeeeeez Borrrrrrrdeaaaaaaauuuuuux! Jamais entendu un stade aussi bruyant avant le coup d'envoi. Ça gueule, ça braille même. J’en ai encore la chair de poule 20 ans après. C’est parti. Allez, on leur marche dessus!

 

 

Puis la folie

Début de match parfait où les Gigis morts de faim étouffent les Milanais. Duga va à la corne face à Baresi et Maldini, Witschge tacle à tout va, Friis Hansen tient Weah en respect. Et ça joue magnifiquement. Jeu à trois en petit périmètre sur le côté droit, grande ogive de Witschge vers la gauche où Liza déboule comme un taureau furieux, renverse Costacurta au passage et centre devant le but… Baaaaammmmm, Tholot place une minasse sous la barre de Ielpo!!!!!! Aaaaaaaaahhhhhhhhhhhh!!!!! Gigantesque pogo dans le virage, je me retrouve dix rangées en dessous en train d’étreindre de parfaits inconnus.

 

Bon, au revisionnage du match à la télé le lendemain, il s’avère que Tholot prend la balle du talon et la remet mollement sur Ielpo alors que le but était grand ouvert mais on s’en carre, y a but. 1-0 ma bonne dame, il reste soixante-quinze minutes pour le second but, le plan de Gernot est en marche. Ça gueule de plus belle dans les tribunes. Allez par les épaules les gars… Booooorrrrr-deeeeeeeee-laiiiiiiiis, lalalaaaaaaaa, Booooorrrrr-deeeeeeeee-laiiiiiiiis, la lalalalalaaaaaa, Booooorrrrr-deeeeeeeee-laiiiiiiiis… La structure du virage ondule sous nos pieds.

 

Les Milanais ne savent pas trop où ils habitent et, pour se rassurer, ressortent les méthodes qui ont fait leur preuve. Baresi et Maldini laissent traîner les souliers, Desailly cherche à intimider à qui mieux mieux. Mais les Bordelais ne baissent pas la tête, tels Duga à la chevelure christique tendant généreusement l’autre joue... et en profitant pour mettre un grand coup de boule dans les valseuses adverses! Re-déboulé de Liza à gauche qui rentre dans Costacurta – toujours lui – et lui emmanche le pif qui mouche rouge abondamment. Heureusement qu’il avait son nez cela dit, sans ça il prenait le bras du Basque Bondissant en pleine poire. Joueurs comme supporters sont déchaînés.

 

 

Duga, Duga, Duga

Mi-temps. Faut se calmer un peu, j’irai pas au bout du match sinon. L’odeur capiteuse des pissotières à l’arrière du virage m’amène un semblant de sérénité. Retour des joueurs sur la pelouse, ovation majuscule pour les Gigis pour donner force et courage. Quarante-cinq minutes pour entrer dans la légende. 

 

Duga a une première occasion dans la surface mais écrase sa frappe. Purée, Christophe, applique-toi, t’en auras pas dix mille des comme ça… Puis coup franc de Zizou côté gauche. Paaaaannnnnn, les filets milanais tremblent… Nom de Dieu c’est pas vrai!!!!! C’est Duga qui a marquéééééééééé!!!! Re-pogo majuscule dans le virage. Mais cette fois je reste accroché à ma grande sœur que j’étreins, les larmes aux yeux, malgré le joyeux chahut ambiant! "Ma poule, c’est Duga qui a marqué, Duga dont les photos tapissent les murs de ta chambre, nan mais sans déconner cétipapossib!!! Serre-moi fort ma sœur, encore, me lâche pas, on est bien comme ça!"

 

 

À partir de là, ma sista et moi, comme des milliers d’autres dans le stade, sommes entrés en lévitation pour ne redescendre que bien des heures plus tard. En transe. Extatique. Je crois que je ne suis redescendu que deux mois après quand, au même endroit, Liza partira vers l’hôpital, le genou tailladé par cette enflûre de Kostadinov. Desailly fait encore monter la pression en filant une baffe à Grenet. "Va fanculo Marcelo, abruti, moi aussi je peux t’en filer des torgnoles même si je suis taillé comme un cure-dents!! Tu te chies aux gayes grand connaud!" Cinq minutes plus tard, Liza lance Zizou toujours côté gauche. Zizou cheveux… heu tonsure au vent lâche les Milanais autour de lui. Première passe avortée vers la gauche. Le ballon lui revient. Il ouvre sur la droite vers Duga qui frappe instantanément. Le temps s’arrête. Le ballon flotte, flotte… et file sous la barre de Ielpo. 3-0. Entre ici Christophe au Panthéon du football bordelais.

 

 

Libération

Je ne me rappelle plus ce que je fais dans les cinq minutes suivantes…Je ne sais pas. Je ne sais plus. Bordeaux est qualifié. T’y crois, mon pote? Moi pas, je dois regarder dix fois le vieux tableau d’affichage de Lescure pour m’en convaincre. "Putain mais c’est vrai!!!!" Enfin, qualifié si on prend pas de buts dans les vingt prochaines minutes. "Hein??? Vingt minutes? Tant que ça? Non mais t’es pas pec? C’est trop long, on tiendra jamais." L’ambiance a subitement changé, de chasseur on est devenu proie. Chaque fois que Milan a la balle, des frissons parcourent les travées. On siffle en continu les mecs en blanc et chaque ballon envoyé en touche est un bref soulagement. Mais ça revient inlassablement.

 

Ce qui devait arriver arrive. Le ballon parvient à Weah seul dans la surface… Non non y a pas moyen, pas après tout ça… Weah enclenche sa frappe… bbbbbrrrrrr…sphincter tendu au maximum…bbbbbrrrrr…Yahhhhlllaaaaa!!! Huard a détourné le tir! Les dieux sont avec nous. Rebelote quelques minutes plus tard. Tête lobée de Weah qui s’élève, s’élève, puis retombe vicieusement sous la barre… Mais Guéguette s’envole vers son destin, majestueux. Et sort la balle d’une claquette au-dessus de son but. Guéguette est en feu, il ne peut rien nous arriver. Mais Milan pousse encore. "Ohhhhh l’arbitre, tu la siffles la fin??? Ça fait dix minutes que c’est fini, onze même! Siffleuuuhhh, mais siffleuuuuuuuhhh empaffé!"

 

Des nerfs lâchent dans le virage, mon voisin de droite est en pleurs. Joachim Fernandez (RIP, Joachim) balance des grands coups de saton pour éloigner tout ballon qui traîne, Duga continue de tout prendre de la tête, Witschge se jette sur chaque balle la bave aux lèvres… Bordeaux acculé. Bordeaux assiégé. Mais Bordeaux libéré. Le match est terminé. Bordeaux a sorti Milan en lui en passant trois. "Non mais oooohhhhhh, sans déconner??$*/%???!!!!" C’est parti pour la folle sarabande dans les tribunes. Étreintes, embrassades, cris, larmes, communion avec les joueurs. Ils l’ont fait. On l’a fait. Je plagie et anachronise de deux ans mais "Après avoir vu ça, on peut mourir tranquille. Enfin le plus tard possible mais on peut. Ah quel pied, oh putain!" Merci Liza. Merci Richard. Merci Guéguette. Merci Zizou. Merci tout le monde. Et merci Duga. Ce soir, j’ai pris dix ans d’un coup, vingt ans même. Mais j’ai vécu.

 

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