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Thomas Fourquet

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Transfer Madness

Paranoïa et menaces de la part de Liverpool, transferts déclenchés par... des rumeurs. Le marché des joueurs est devenu fou. Il rend fou, aussi.

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À l'heure ou il est question de plafonner le montant des transferts, deux articles publiés au cours de l'année écoulée attirent l'attention sur cette espèce de monstre sans visage qu'est devenu le marché du footballeur.
 

Le premier épisode met en scène un fan de Liverpool, Sean Cummins, qui tient un compte Twitter fictif sous le pseudo de Duncan Jenkins ("Slam Dunc"). Faux journaliste, Slam Dunc twitte sur l'actualité du foot, et notamment les transferts. Comme il paraît bien informé et annonce des opérations qui sont ensuite confirmées, il commence à être bien suivi par les fans, mais aussi par d'autres journalistes (ce détail n'est pas sans importance), et atteint assez vite les 40.000 abonnés. Un jour, notre homme a la surprise de se voir contacter par Jen Chang, nouveau directeur de la communication de Liverpool FC. Première bizarrerie, Chang l'a joint via le compte Twitter à son vrai nom, alors que personne ne peut faire le lien entre lui et Duncan Jenkins. Après un échange courtois, les deux hommes conviennent de se rencontrer.
 


Le dircom, la taupe et le détective

Chang s'explique. En plein milieu d'une négociation ultra-secrète autour de Fabio Borini, le jeune attaquant de la Roma, Duncan a annoncé la probable venue de celui-ci à Liverpool. Furieux, les représentants du club italien ont alors rompu les négociations, puis augmenté le prix du joueur de 300.000 livres. C'est votre faute, explique Chang: vous faites perdre de l'argent au club que vous supportez depuis toujours. Toute la hiérarchie du club en a marre de vos conneries, car vos tweets servent de source unique à un paquet d'articles de presse. Dès que vous annoncez un joueur à Liverpool, nous recevons quarante ou cinquante appels d'agents et de journalistes. Malgré les dénégations de Cummins – il tire ses informations de Twitter ou de divers forums – Chang est persuadé qu'une taupe au sein du club lui transmet des infos. Il demande à Cummins d'annoncer sur le réseau social que ce n'est pas le cas, que Duncan Jenkins n'existe pas et que ses "infos" n'ont aucune valeur.
 

 


Image de vidéosurveillance : la rencontre entre Jen Chang et Sean Cummins (@sportingintel).

 

Sinon? Jen Chang passe alors aux menaces: d'abord Cummins sera banni d'Anfield à vie. L'ami avec qui il partage son abonnement également. Ensuite, il se trouve que tout un tas de journalistes sportifs rêvent de faire la peau à ce Duncan Jenkins, qui fait leur boulot à leur place. Chang leur transmettra le dossier qu'il possède sur lui (il a commandité, auprès de détectives, une véritable enquête aux frais du club): adresse, nombre d'enfants, entreprise du père, etc. Les journalistes sortiront ensuite des articles à charge sur ce con qui se fait mousser aux dépens du club. Les supporters feront le reste. Tu sais comment sont les supporters. Ta vie va devenir un enfer.
 

Un peu sonné, Cummins accepte. C'est en rentrant chez lui qu'il récapitule: j'ai été menacé par un responsable de LFC qui a mené une enquête privée sur moi et ma famille, sur la base d'une accusation dont je suis innocent. Il ne poste pas le tweet promis. Chang le contacte par mail, se dit "déçu", l'appelle dix fois, vingt fois, lui fixe une nouvelle deadline. Cummins s'entoure de quelques amis costauds pour le jour dit. Finalement, quelqu'un l'appelle de la part de Chang: on oublie toute l'affaire. Nous sommes le 31août 2012. Toute l'histoire, échanges de mail compris, est révélée le 12 octobre par Sean Cummins sur son blog. Deux semaines plus tard, le club présentait ses excuses à Cummins, et en novembre Jen Chang quittait ses fonctions "par consentement mutuel".
 


Générateur de rumeurs

Le deuxième article, publié en janvier 2012 sous la plume d'Andi Thomas relève plutôt de la science-fiction. L'auteur a rencontré un spécialiste autoproclamé des transferts, basé dans une cave londonienne. Celui-ci, un vrai nerd, suit à la trace les transferts réalisés par les clubs anglais et européens, qu'il compile, compresse, triture et baratte pour en sortir divers graphiques pleins d'arborescences chatoyantes. Sa conclusion: le marché des transferts a atteint une telle volatilité qu'il est devenu comme un organisme vivant – c'est-à-dire qu'il génère des transferts de manière autonome. Exemple: une rumeur de transfert sort de nulle part. Le club "acheteur", qui tombe des nues, doit confirmer, de peur d'apparaître indécis, idiot ou, pire, à court de fonds. Les négociations sont lancées, le contrat est signé. À première vue assez fumeuse, la théorie est confirmée par un joueur de la connaissance du journaliste: celui-ci a reçu un coup de fil de son agent lui annonçant son transfert dans deux jours. Son entraîneur n'était visiblement pas au courant; en arrivant dans son nouveau club, il s'aperçoit que le manager général, qui a la haute main sur les transferts, est tout aussi surpris de le trouver là...
 

En confrontant les deux histoires, on parvient à la conclusion suivante: il n'est pas du tout impossible que certains transferts [1] partent d'un simple tweet (ou autre "information") jugé, selon des critères mystérieux, digne de foi. Comme tout un chacun a pu l'observer, le marché des transferts a atteint le point de volatilité maximale; la nervosité des journalistes et des clubs aussi. Toute source est bonne à prendre pour annoncer un transfert avant les autres au risque de se tromper: selon le mot de Pierre Lazareff, légendaire directeur de France Soir, "Une information et un démenti, ça fait deux informations". Il semble qu'aujourd'hui, on gagne à tous les coups par la magie de la prophétie autoréalisatrice.
 

Dans les années 30, le romancier anglais Evelyn Waugh publiait Scoop, une satire impitoyable du milieu du journalisme. On y trouve l'anecdote suivante: un célèbre correspondant de guerre envoyé dans un pays balkanique en plein révolution s'endort dans le train, manque sa gare et descend dans un autre pays où tout est calme. Filant illico à son hôtel, il débite, en bon professionnel, un article poignant sur les barricades, les cadavres qui s'amoncellent et "le bruit des mitraillettes qui répond à celui de sa machine à écrire". L'article paraît, les bons du gouvernement s'effondrent, panique boursière, troubles, l'armée est mobilisée, une révolution éclate et le pays plonge dans la guerre civile. Le parallèle vaut ce qu'il vaut, mais il semble que dans le foot en tout cas, la réalité ait convolé en justes noces avec la satire.


[1] D'après la source de l'auteur du deuxième article, Liverpool a mené une enquête interne sur le transfert d'Andy Carroll (on comprend pourquoi). Il a été impossible de déterminer qui avait eu cette brillante idée: Comolli, le directeur sportif, était persuadé qu'elle venait de Dalglish, l'entraîneur; Dalglish, de Comolli; John Henry, le propriétaire, des deux premiers. Le rapport n'a jamais été rendu public.
 

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