auteur
Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


Du même auteur

> article précédent

Du canular ou du cochon ?

Socrates et la "Démocratie corinthiane"

Il y a près de trente ans au Brésil, en pleine dictature militaire, les joueurs s’emparent du pouvoir au sein des Corinthians de Sao Paulo. Socrates était un de leurs leaders.

Partager

Il y a un peu plus de vingt ans, le football connut au Brésil un de ses aventures les plus extraordinaires. Connue sous le nom de "Démocratie corinthiane", elle vit les joueurs des Corinthians de Sao Paulo prendre les commandes de leur club, et ce alors que règne la dictature militaire, sous l’oppression de laquelle le pays se trouvait depuis 1964. Le régime tenait alors le football sous sa coupe, dont il manipulait les compétitions à coups de constructions de stades et d’accessions artificielles à la première division, s’assurant ainsi un semblant de popularité ou de paix sociale. Dans ce système, les joueurs n’étaient plus que des pions ne bénéficiant d’aucun droit, appartenant à vie à leur club et subissant des conditions de vie extrêmement précaires, à l’exception de quelques privilégiés. Au sein des équipes, ils étaient infantilisés par des dirigeants corrompus ou carriéristes passant du registre du paternalisme à celui de l’autoritarisme: "Quatre-vingt-dix pour cent des joueurs ont une condition de vie inhumaine. Soixante-dix pour cent gagnent mois que le salaire minimal. Si les joueurs l’acceptent, [les dirigeants] sont paternalistes. Sinon, ils sont autoritaires", déclarait Socrates [1].

 

 


Les joies de l’autogestion

Pour que cette histoire commence, il fallait l’intervention d’un hasard heureux. Alors que les Corinthians évoluent loin de leur lustre sportif, la présidence échoit en novembre 1981 à un sociologue de trente-cinq ans, Adilson Monteiro Alves, ancien leader universitaire qui a effectué quelques séjours en prison. Il propose aux joueurs de prendre en main leur destin, remplace le système des primes par un intéressement aux recettes de billetterie et de télévision, redistribue les bénéfices à tous les employés. Surtout, ces mesures, ainsi que toutes les décisions concernant la gestion sportive de l’équipe, sont débattues et adoptées par les joueurs eux-mêmes: ils abolissent ainsi les mises au vert, décident de la façon de préparer les rencontres ou d’organiser les déplacements, et vont jusqu’à choisir les renforts et l’entraîneur! Le premier coach élu est, symboliquement, Zé Maria, un joueur de l’effectif (champion du monde 1970) qui poursuit aussi une carrière de conseiller municipal, histoire de frapper les esprits avant que Jorge Vieira ne prenne la suite.

 

Dans le contexte de la dictature, cette expérience prend une dimension politique évidente, qui sera renforcée par un geste fort: en novembre 1982, peu de temps avant l’élection du gouverneur de Sao Paulo à laquelle a été contraint un gouvernement en perte d’autorité, les joueurs entrent sur le terrain avec une inscription sur leurs maillots incitant les électeurs à aller voter. Les autorités restent impuissantes devant cette provocation, tout comme ils ne peuvent s’opposer à la victoire des "insurgés", fédérés sous la bannière "Democracia Corinthiana" lors de l’élection par les socios du président du club. Les Corinthians deviennent alors les symboles du mouvement démocratique qui traverse le pays, reçoivent le soutien des intellectuels et ne ratent jamais l’occasion d’afficher leurs convictions, entraînés par les leaders que sont Socrates, Wladimir, Casagrande ou Zé Maria.

 

 


« Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie »

Ce petit miracle prend d’autant plus de sens que les résultats sportifs suivent, avec un jeu spectaculaire que ne compromet en rien le style de vie épicurien de cette joyeuse bande. "Tant que dura la démocratie, le Corinthians, gouverné par ses joueurs, offrit le football le plus audacieux et le plus éclatant de tout le pays, il attira les plus grandes foules dans les stades et remporta deux fois de suite le championnat" (Eduardo Galeano, Le Monde Diplomatique, août 2003). Fin 83, le club dispute la finale du championnat pauliste contre Sao Paulo et les joueurs se présentent sur le terrain avec une banderole "Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie". Ils gagnent. 1-0, but de Socrates.

 

"Nous exercions notre métier avec plus de liberté, de joie et de responsabilité. Nous étions une grande famille, avec les épouses et les enfants des joueurs. Chaque match se disputait dans un climat de fête (...) Sur le terrain, on luttait pour la liberté, pour changer le pays. Le climat qui s’est créé nous a donné plus de confiance pour exprimer notre art", raconte le buteur. Paradoxalement, l’aventure s’essoufflera au moment où la bataille sera en passe d’être gagnée sur le terrain politique national. Socrates rejoint la Fiorentina en 84, regrettant notamment que l’expérience ne se soit pas étendue aux autres équipes. Tandis que la transition démocratique s’amorce, une ultime manipulation des vieux dirigeants du club leur permet d’en reprendre les rênes lors des élections d’avril 1985 et d’écarter les contestataires.

 

Cette petite révolution dans le Brésil d’alors en serait encore une dans le football actuel. Ce moment de grâce quasiment unique dans l’histoire de ce sport nous permet, à sa lumière, de mieux percevoir comment il a évolué — ou plutôt comment il n’a pas évolué — lors des deux dernières décennies... On relève souvent la conscience politique embryonnaire des joueurs, efficacement bouclés dans leur statut de stars, comme si leurs salaires étaient le prix de leur silence ou de leur impuissance de citoyens. On retiendra ce clin d’œil du destin: alors que la Démocratie corinthiane battait son plein, les joueurs assistèrent à la fête marquant la création du Parti des travailleurs dont le leader était un certain Lula, futur président du Brésil...

 

Article paru dans le numéro 6 des Cahiers du football (avril 2004).
[1] Les citations et la plupart des informations sont extraites de deux superbes articles du regretté Francis Huertas, parus dans France Football en octobre 1998.

Partager

> sur le même thème

Hildebrand X

Le jeu, les joueurs, les entraîneurs


La rédaction
2017-11-20

Vu du Banc : Saison 3, Episode 14 : La France en progrès (?) et le drame italien

Quel bilan tirer de la fenêtre internationale et des deux rencontres des Bleus? Pourquoi l'Italie n'ira-t-elle pas au Mondial? On en parle en détail.


Christophe Zemmour et Richard N
2017-11-16

Buffon, un deuil Nazionale

La non-qualification de l’Italie à la Coupe du monde 2018 précipitera les adieux de Gianluigi Buffon. La fin d'une histoire très particulière entre le meilleur gardien de ces dernières décennies et sa sélection nationale.


Christophe Kuchly
2017-11-14

Chroniques bielsiennes : Le quitte ou double

Épisode 2 – La menace du licenciement plane au-dessus de la tête de l'entraîneur lillois mais il continue à croire en la réussite du projet qu'il incarne. La marge de manoeuvre se réduit et sa communication change.


>> tous les épisodes du thème "Le jeu, les joueurs, les entraîneurs"

Sur le fil

OK, celui de Daniel est bien aussi : https://t.co/j0VfjeWSCr https://t.co/KYVDS7n5sV

Si on doit lire un article sur le départ de Bielsa, autant que ce soit celui de @SchneiderGrgory - https://t.co/Q6uv6rkEt3

Les Cahiers sur Twitter

Le forum

Gerland à la détente

aujourd'hui à 21h29 - LYon Indomptable : Les conduites de balles vers l'avant de Diakhaby sont un vrai désastre. Pour construire, il est un... >>


World Cup, the road to Doha

aujourd'hui à 21h21 - Gouffran direct : Moi tant qu'ils construisent pas le stade sur des terres arables ça me va.Je me méfierais... >>


Aux Niçois qui manigancent

aujourd'hui à 21h18 - Hydresec : On est qualifié. Le championnat belge ne doit pas être bien fameux. >>


Foot et politique

aujourd'hui à 21h17 - BoblaFlamb : « Tous les enfants partagent la capacité d'apprendre et de progresser ». Ce n'est pas moi qui le... >>


Le Ch'ti forum

aujourd'hui à 21h15 - Hannibal : Je ne connais pas ce Campos mais je le déteste déjà. >>


Café : "Au petit Marseillais"

aujourd'hui à 21h09 - Lionel Joserien : On se qualifiera sur une égalisation en fin de match des portugais, peu importe la première place... >>


In barry we trust

aujourd'hui à 20h51 - jeannolfanclub : J'aimais bien Football Mogul mais je ne sais pas ce que valent les dernières versions dispo sur... >>


Les stats, levant pire

aujourd'hui à 20h14 - Toni Turek : Par l'UEFA, oui, merci Lucho. Je me posais la question si les Estoniens envisageaient de faire la... >>


Bréviaire

aujourd'hui à 19h48 - Pascal Amateur : Habran, l'essai sympa"Romain Habran (PSG B) à l'essai au Royal Antwerp." (lequipe.fr) >>


Scapulaire conditionné

aujourd'hui à 19h47 - Yul rit cramé : Il a aussi fait un gros arrêt face à Fabinho, le problème, c'est que jusqu'ici, ses parades,... >>


Les brèves

No country for old Maine

"Sans Rivière à Angers." (lequipe.fr)

Kanté pas dans le disert

"Kanté a laissé un vide." (lequipe.fr)

La lettre du QI moqué

"La lettre émouvante de Cristiano Ronaldo à propos de son enfance." (lequipe.fr)

Kylian aime bipper

"PSG : C’est quoi la montre de Kylian Mbappé ?" (sportune.fr)

Joueur dudit manche

"Une star du porno sponsorise un club de district." (footamateur.fr)