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Pierre Martini

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Changer les règles : 3. Sauver le jeu

Si le football est menacé d'asphyxie par les progrès physiques des joueurs, faut-il envisager de changer plus radicalement les règles du jeu?

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Renforcer les règles au travers de leurs sanctions et leurs conditions d'application, c'est déjà un vaste terrain de débat et de réflexion, qui porte essentiellement sur les manières de faire respecter l'esprit du jeu et l'équité de la compétition. Ces envies de réformes manifestent également le souci de préserver la qualité du jeu et du spectacle (lire "Changer les règles : 1. Mieux sanctionner" et "2. Calculer les effets pervers"). Il est alors tentant d'aller plus loin que le respect et l'amélioration des règles existantes, et d'introduire des changements plus profonds en estimant que ceux-ci sont indispensables pour enrayer des évolutions funestes.
Dans ce domaine, certaines propositions récurrentes apparaissent pour le moins fumeuses: augmenter la taille des cages, diminuer le nombre de joueurs ou la durée du temps réglementaire... Des idées peut-être saugrenues, mais qui partent de constats méritant attention.

 


Un football congestionné

Dans un texte séduisant mis en ligne sur le site du Nouvel Obs, Ricardo Guerra, préparateur physique brésilien [1], sonne l'alarme à propos de l'asphyxie dont le jeu — qu'il compare aux embouteillages du Caire – est menacé par l'augmentation des capacités physiques des joueurs. Il rejoint pleinement le constat fait ailleurs sur la réduction des espaces et du temps disponibles pour les joueurs depuis plusieurs décennies, ayant abouti à la perte d'une certaine qualité de jeu et de spectacle (lire "Le football, c'était mieux avant?") et avance des chiffres assez affolants: "la distance totale parcourue par les joueurs est passée de 8.500 mètres par match, dans les années 70, à environ 10.000 ou 13.000 mètres par match aujourd’hui". Citant des données Prozone, il indique qu'au cours des sept dernières années, "la Premier League a vu le nombre d’accélérations de 19.8 km/h ou plus s’accroître de 46 %. En outre, en 2003-2004, les joueurs de la Premier League ont effectué au total 287 sprints (c’est-à-dire des accélérations de 25 km/h ou plus); lors de la saison dernière, ce chiffre s’est élevé à 487, soit une augmentation de 70 % en sept ans!"

 

 

 

Guerra explique cette évolution par l'augmentation des capacités aérobiques et anaérobiques des joueurs obtenues grâce à des entraînements de plus en plus spécifiques, qui favorisent cette dualité entre puissance et endurance. Il met ainsi de côté d'autres facteurs, comme la sélection de certains profils athlétiques ou une médicalisation croissante qui flirte régulièrement avec le dopage, mais il conclut assez logiquement que "si les capacités physiques des joueurs continuent d’augmenter, et toutes les statistiques indiquent qu’elles le feront, le sport sera bientôt méconnaissable et désormais dépourvu des superbes actions d’antan."

 


Temps effectif et suppression du hors-jeu

S'il est difficile d'imaginer que le football des Seventies reprennent le pas sur son homologue contemporain, plus rythmé et individuellement plus brillant, mais moins bien doté en intelligence individuelle et collective (sans qu'il soit pour autant dénué "d'actions superbes"), on peut en revanche – en mettant cette fois la nostalgie hors-jeu – légitimement s'inquiéter de la poursuite de l'intensification athlétique... Comment, alors, "brider" les footballeurs pour dégager de nouveau de la place pour la technique, l'intelligence et le jeu collectif? Dans un autre article ("Pour sauver le Beautiful Game : et si on changeait radicalement les règles du Football?"), Guerra liste un train de mesures... et démontre la difficulté de passer du diagnostic à la prescription.

 

Il propose ainsi de jouer deux fois trente-cinq minutes en temps effectif, dans le but initial de pénaliser les équipes tentées de casser le jeu. Mais dans cette imitation de certains sports en particulier américains, il y a le risque d'un effet inverse si le décompte de tous les arrêts de jeu autorise finalement les acteurs à ne pas remettre le ballon en jeu aussi vite que possible. Dans les faits, les trente-cinq minutes de jeu effectif pourraient vite faire tendre la durée de la mi-temps vers l'heure de "spectacle", profiter à toutes sortes de pauses (par exemple publicitaires) et aboutir à un jeu haché en une série de séquences distinctes.
Autre suggestion de Guerra: supprimer le hors-jeu dans sa définition actuelle au profit d’une "«zone de hors-jeu» dans chaque moitié de terrain qui serait clairement démarquée par une ligne pointillée, à mi-chemin entre la ligne médiane et la limite de la surface de réparation". Le système n'est pas décrit plus précisément, mais il provoquerait des bouleversements majeurs, difficiles à évaluer. Enfin, en plus de l'exclusion temporaire évoquée dans la partie précédente, il préconise de remplacer le carton jaune par des exclusions également temporaires à chaque fois qu'une équipe arrive au total de cinq fautes, celle-ci étant également sanctionnée d'un penalty. Cette fois, on retrouve le travers du "surarbitrage" et d'une responsabilité excessive des arbitres sur le déroulement du match et sur le score.

 


Dopage à l'envers

L'auteur ne résout pas vraiment le problème qu'il constate. S'il faut réduire le nombre de joueurs sur le terrain, autant de ne pas utiliser dans ce but l'exclusion temporaire – qui relève d'une autre finalité – et décréter que le football se joue désormais à dix contre dix. Mais comment être sûr que cette mesure réaliserait ses objectifs? En réalité, sauf à envisager d'interdire à une équipe de dépasser tel poids au coup d'envoi, ou à imaginer un dopage inversé consistant à administrer des sédatifs aux joueurs, on voit mal quelles réformes crédibles pourraient enrayer "l'athlétisation" du football sans engendrer au mieux des effets secondaires mal maîtrisés, au pire un nouveau sport dérivé du football.

 

Il vaut probablement mieux compter sur un ensemble de changements plus indirects, même s'ils sont aléatoires: un abaissement du seuil de tolérance concernant l'engagement physique dans les contacts, par exemple, ou tout simplement l'évolution des cultures tactiques et de la philosophie du jeu enseignée dans les centres de formation. Les victoires récentes de l'Espagne ont tout de même réhabilité un jeu plus fondé sur l'intelligence collective, avec quelques petits gabarits se distinguant de la norme précédente (mais dont il ne faut pas ignorer qu'ils sont des monstres d'endurance, ce qui est aujourd'hui devenu indispensable pour exprimer une aisance technique). Évidemment, cela ne paraît pas suffisant.

 


L'argument de départ était que le jeu ayant évolué de façon radicale, il deviendrait légitime de réformer radicalement des règles devenues archaïques. Le problème est, en l'absence de consensus possible, de savoir qui serait légitime pour procéder à de telles révolutions, tout en se montrant capable d'en calculer les conséquences. Compte tenu des enjeux, la FIFA – à laquelle Guerra et bien d'autres reprochent son immobilisme – devrait s'engager résolument dans l'étude de solutions, pourquoi pas en créant un véritable département recherche et développement susceptible de tester grandeur nature (mais hors compétition: il y a suffisamment de joueurs de qualité au chômage actuellement pour servir de testeurs) des réformes qui peuvent paraître farfelues aujourd'hui, mais desquelles viendront peut-être les solutions de demain. Et même s'il faut en arriver à la conclusion que le statu quo est finalement préférable, l'effort n'aura pas été vain.

 


Changer les règles : 1. Mieux sanctionner
Changer les règles : 2. Calculer les effets pervers
Changer les règles : 3. Sauver le jeu


[1] En dehors de quelques médias anglophones de pays arabes, on a trouvé peu de traces publiques de cet auteur, qui a travaillé au sein de plusieurs clubs égyptiens et émiratis, ainsi que des sélections égyptienne et qatarie. Le second texte cité ici est une traduction de l'anglais.

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