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Propos recueillis par Jérôme Latta et Thibault Lécuyer

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Ligue 1 : les fiches pratiques

« Nous avons réussi à réduire la place des polémiques sur l'arbitrage »

Interview: Cyril Linette (1). Répondant à notre lettre ouverte, le patron des Sports de Canal+ reconnaît certains travers, mais estime avoir lutté efficacement contre les réflexes anti-arbitraux sur son antenne.
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Nous avons choisi de reproduire cette partie quasiment in extenso, afin de mieux rendre compte du dialogue et de ses points de blocage, estimant que tous les arguments méritaient d'être entendus. L'autre partie de cet entretien – « Canal Football Club est une émission intelligente », heureusement plus courte, porte principalement sur le programme dominical. Nous avons enfin tâché de faire le bilan de cette rencontre dans un débriefing – pour employer un terme en vogue sur la chaîne cryptée. Nous mettrons aussi en ligne, demain, une petite étude pour essayer de répondre à la question: y a-t-il de moins en moins de football dans les émissions de football sur Canal+? Merci à Lisa Dumont pour le travail sur la transcription.

* * *

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Nous avons écrit cette lettre ouverte sous la forme d'une interpellation, en réaction à une émission particulière mais aussi à des évolutions que nous observons depuis plusieurs années. Pourquoi vouloir nous répondre, au lieu de nous ignorer, comme tout le monde dans un tel cas de figure?
Parce que je pense que le public des Cahiers du foot, qui a peut-être un côté "chapelle", est un vrai public de mordus de foot. Et s'il faut respecter tous les types de public, il faut quand même penser, quand on fait une émission de sport, à ceux qui en sont les plus mordus. Il est plus difficile de les contenter autant – parce qu'il est difficile, sur une chaîne comme Canal, de faire des émissions d'hyper-spécialistes –, mais on ne peut pas leur tourner le dos, parce que ce sont eux qui restent quand il n'y a plus personne. Si un jour le foot n'intéresse plus grand monde, mon métier étant de faire des émissions de foot, je serai content de trouver des gens qui aiment encore ça. Nous avons une passion commune, nous avons une approche et un amour du foot assez similaires. Après, il y a ce que vous ou vos lecteurs estimez devoir trouver dans une émission de télé, que ce soit d'ailleurs réaliste ou que ce soit une prise de position – vous savez sans doute que parfois ce n'est pas possible –, c'est très respectable. De notre côté, il y a des impératifs, ou nos propres faiblesses, voire les habitudes qui existent dans une maison, la manière dont les gens travaillent et qu'il est parfois difficile de changer au quotidien. Mais j'ai toujours pensé qu'il faut écouter l'avis – fut-il minoritaire comme vous l'avez écrit – des vrais passionnés.

« Tordre le cou à certaines idées reçues selon lesquelles on négligerait la qualité pour faire de l'audience. »


Ce n'est pas un besoin de se justifier auprès de cette frange du public, ou alors de faire de la com?
Pour faire de la com, sans méchanceté, je n'ai pas besoin de vous : nous en faisons beaucoup, nous sommes très sollicités... Nous obtenons beaucoup de papiers, la plupart très positifs notamment sur le Canal Football Club.

Mais cela n'a pas le même sens qu'auprès d'un public comme le nôtre...
Pour moi, il s'agit notamment d'essayer de tordre le cou à certaines idées reçues selon lesquelles on négligerait la qualité en faisant de la télé pour faire de l'audience, et d'expliquer pourquoi parfois, même si nous tenons compte de toutes les populations et que nous cherchons aussi à répondre aux attentes de celle-ci, nous n'y arrivons pas complètement – soit par maladresse, soit par choix, soit parce que les formats ne le permettent pas.

Justement, vous nous aviez accordé une interview il y a trois ans, dans laquelle vous preniez à votre compte un certain nombre de critiques que nous adressions, et exprimiez un souci d'amélioration sur certains points. Or, le bilan nous semble aujourd'hui très négatif...
Je ne suis évidemment pas devant vous pour vous dire que je suis d'accord avec cela. Je trouve que votre jugement manque de mesure. Tout n'est certes pas parfait à l'aune de votre façon de penser, mais je pense qu'il n'est pas possible de considérer qu'on a fait exactement l'inverse de ce que je voulais faire il y a trois ans.

Parlons de l'élément déclencheur, le traitement de l'arbitrage. Ce qui s'est passé lors du Canal Football Club de dimanche [17 octobre], est-ce normal selon vous? Normal que six des neuf matches abordés lors de l'émission ait été traités sous l'angle de l'arbitrage, avec ce que nous appelons le réarbitrage systématique?
Cela peut arriver sur une émission donnée. Il faut préciser que je ne suis pas le patron du foot ni le rédacteur en chef de l'émission. Ce n'est pas moi, heureusement, qui décide des séquences de l'émission chaque dimanche, mais j'assume tout ce que nous faisons et j'en suis complètement responsable. Je ne trouve pas anormal que les équipes du foot aient estimé que l'arbitrage avait pris une place prépondérante au cours de cette journée.


« Le match de 21 heures était “co-arbitré” par Gilles Veissière. »

On peut tout de même considérer que la part consacrée aux questions d'arbitrage, aussi bien dans les retransmissions que dans les émissions, est devenue de plus en plus importante – pour ne pas dire obsessionnelle – au cours des dernières années...
Quand j'ai pris ce poste, il y avait un arbitre, Gilles Veissière, qui commentait le match de 21 heures. C'est-à-dire en réalité que ce match était "co-arbitré". L'idée de prendre un arbitre était assez séduisante, pas pour qu'il dise "Il y a faute" ou "Il n'y a pas faute", mais pour donner des éléments de contextualisation et expliquer pourquoi l'arbitre avait pris telle décision......

Gilles Veissière n'a jamais fait ça...
Absolument. Donc j'ai pris la décision d'arrêter. Je me souviens même l'avoir prise le jour où lors d'un Rennes-Marseille, il y a eu une faute d'arbitrage contre l'OM. Le match s'est terminé sur un score fleuve, mais on avait arrêté de le commenter après la 10e minute. J'ai estimé qu'on ne pouvait pas continuer comme ça. Vous pouvez penser que je prends des décisions pas assez tangibles ou visibles, mais j'ai pris celle-ci, afin d'éviter de placer systématiquement le curseur sur l'arbitrage.

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La fonction existe toujours, c'est même pire si ce sont les journalistes qui la remplissent...
Je ne pense pas que la fonction existe toujours.

Pourtant, lors du match Marseille-Zilina, par exemple, les commentateurs ont rappelé durant tout le match que le corner du premier but n'était pas justifié... Sur Nice-Saint-Étienne, le résumé donnait l'impression que la rencontre s'était arrêtée avec l'expulsion de Bergessio à la 22e minute, c'est d'ailleurs ce qui a été dit par Pierre Ménès: "L'arbitre a tué le match!"
Laissez-moi expliquer ce que, moi, je fais. Votre présupposé, c'est que ce serait pire qu'avant. Première décision tangible: retirer Gilles Veissière de l'antenne. Il y avait un arbitre qui commentait le match de 21 heures tous les dimanches. On avait le sentiment qu'on ne parlait plus que d'arbitrage et l'arbitre lui-même du match se retrouvait avec une sorte de "super superviseur" qui bénéficiait en outre d'une caisse de résonance médiatique terrible. Même si les journalistes continuent d'en parler ensuite, je pense qu'il y a mécaniquement, depuis qu'il n'est plus là, beaucoup de matches aussi où la question de l'arbitrage n'est pas soulevée.


« Dans les Spécialistes, on allait même chercher les fautes d'arbitrage dans les championnats étrangers »

Alors bravo pour cette décision, mais elle nous semble n'avoir eu qu'un effet marginal, dans la mesure où au cours des trois dernières années, la place accordée aux polémiques arbitrales a continué d'augmenter...
Je ne suis pas d'accord. La saison suivante, Gilles Veissière s'est retrouvé sur le plateau du Canal Football Club. Même chose. On finissait toujours par lui donner la parole puisqu'il était là, et à en arriver à la polémique d'arbitrage du jour. Un jour Hervé [Mathoux] – qui pense comme moi et qui essaie de relativiser beaucoup sur le plateau –, me dit "Tu sais, parfois il n'y a rien à dire de spécial sur l'arbitrage, on s'embarrasse et finalement on crée des histoires là où il n'y en a pas." On a enlevé Veissière.

Mais est-ce que vous avez l'impression qu'on parle moins d'arbitrage aujourd'hui qu'il y a trois ans?
Sur le match de 21 heures, oui.

Mais au global?
Sur le Canal Football Club aussi, moins qu'au début.

Alors nous sommes dans une impasse, là, parce que nous faisons un constat inverse, qu'il nous semble étayer par un relevé – même pas systématique, heureusement – des polémiques complètement vaines qui envahissent l'antenne.
Mais est-ce que vous faites un relevé aussi systématique du nombre de fois où finalement il n'en a pas vraiment été question?

En tout cas on ne voit pas de décision arbitrale dans les trente derniers mètres qui ne fasse pas l'objet d'une série de ralentis et de leur décorticage par les commentateurs... Si la lettre ouverte a été reprise par une dizaine de sites du même genre que les Cahiers, c'est parce qu'il y a un sentiment partagé. Ne sentez-vous pas émerger un ras-le-bol de l'obsession anti-arbitrale, chez vous comme chez les autres d'ailleurs?
Pas dans les courriers que je reçois, non, jamais. Dans les Spécialistes au départ, il y avait toujours un arbitre. Alors, on allait même chercher les fautes d'arbitrage dans les championnats étrangers. Le jeudi, quatre jours après, on se demandait bien à quoi cela servait. J'ai dit que c'était bien d'avoir un arbitre le lundi, parce c'est de la Ligue 1, on a quand même souvent envie de discuter: il y a toujours un moment dans la journée avec un fait de jeu, une histoire avec un arbitre – des personnages qui font aussi partie des personnages de la Ligue 1. Mais on l'a enlevé des autres jours parce que l'idée de montrer que l'arbitre de Espanyol-Villareal s'était trompé sur un hors-jeu était débile et insignifiante.

Cela aurait pourtant pu montrer que les arbitres français ne sont pas plus mauvais que les autres...
Peut-être. Je pense en tout cas que nous avons réussi à réduire la place de l'arbitrage au travers des personnes présentes dans les émissions. Après, au niveau de la réalisation et des commentateurs, il y a toujours une sorte de réflexe qu'il est difficile de combattre – là je suis d'accord avec vous – qui consiste à pinailler pour un hors-jeu de dix centimètres alors que le joueur a réussi ensuite un enchaînement contrôle de la poitrine-volée, en oubliant que le principe du hors-jeu revient à se demander si le joueur a profité ou pas d'être devant son défenseur. Les journalistes sont au contact des entraîneurs, des présidents qui les voient après le match et discutent sur le hors-jeu, alors il y a ce réflexe qui perdure. Mais il y a aussi parfois, je suis d'accord avec vous, une sorte de paresse intellectuelle parce qu'il est plus facile de parler de ça que de commenter le jeu très techniquement comme le fait Reynald Denoueix. Nous n'avons pas toujours cette qualité, cette exigence et parfois nous en faisons trop.


« C'est peut-être vous qui êtes obsédés par l'arbitrage. »

Le révélateur est toujours aussi envahissant...
Je considère que le révélateur, qui a un nom un peu martial, est un outil d'appréciation intéressant pour les abonnés, mais qu'il n'est pas nécessaire d'en faire usage à chaque action. Nous ne montrons pas non plus des ralentis sur chaque faute dans le rond central, comme par exemple j'ai pu le voir sur TF1 lors de France-Luxembourg, ce qui a empêché de voir le but de Gourcuff. Ça, vous ne l'avez pas relevé. Mais je pense comme vous que ces pratiques sont difficiles à ralentir. En revanche, je ne pense pas du tout que cela ait été exagéré ces dernières années, même si certains de nos journalistes ou de nos consultants ont encore une propension à s'obstiner, même pas sur des erreurs, parce que comme vous le soulignez, ce sont souvent des interprétations, mais sur des pinaillages.

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Exemple récent de "hors-jeu" de dix centimètres (c'est le joueur blanc du bas qui sera à la réception), décrété par le commentateur sur la foi d'un révélateur dont la ligne est placée grossièrement.

Concernant justement le traitement des décisions d'arbitrage: n'est-ce pas possible d'expliquer aux commentateurs qu'une large part des actions de jeu étant ambiguë, et donc sujette à interprétation, telle ou telle décision arbitrale est justement une interprétation, et pas forcément une erreur au motif qu'une autre décision aurait pu être prise?
C'est ce que j'appelle une maladresse, je suis d'accord.

Ce n'est pas  une maladresse, c'est une culture... On ne laisse pas à l'arbitre le droit d'interpréter une action.
C'est une mauvaise habitude contre laquelle il est difficile de lutter.

Pourquoi le directeur des sports n'arrive pas à changer cela?
Parce que ce n'est pas lui qui commente.

Il n'a pas d'autorité sur les commentateurs?
Si. Il peut passer les messages régulièrement. D'abord je ne discute pas avec les uns et les autres toutes les cinq minutes. Je leur en parle régulièrement, je leur ai souvent dit – c'est aussi pour cela que je voulais en parler avec vous, c'est une piqûre de rappel qui est nécessaire – de ne pas pinailler pour un hors-jeu de dix centimètres, de voir ce qui se passe derrière... On passe le message aux journalistes.

L'importance accordée aux polémiques d'arbitrage n'est donc pas le résultat d'une politique éditoriale?
Non pas du tout.

C'est encore plus grave alors, c'est une pathologie?
Mais non !

Quand on voit que le réalisateur est obsédé par ça, que le commentateur est obsédé par ça, qu'en plateau ça continue et que le lendemain dans les Spécialistes on y revient encore, on se dit que cela ne peut être qu'un parti pris!
C'est peut-être vous qui êtes obsédés par l'arbitrage. Je n'ai pas cette impression quand je regarde les émissions.

Dimanche dernier, six matches sur neuf sont expliqués sous l'angle de l'arbitrage...
Sur cette émission, je suis d'accord. Peut-être que c'était légitime, peut-être pas. Mais toutes les émissions ne sont pas comme ça.

Ça culmine là, c'est simplement un excès par rapport à une moyenne qui est déjà très élevée.
Non, ce n'est pas vrai. Sur le Canal Football Club en question, ils ont eu l'idée de revenir sur les points polémiques de Marseille-Nancy. Comme ils ont estimé qu'il y en avait trois, le débat en plateau a été trop long. Et puis ce qui m'a un peu déçu, c'est que nous avons mis à la fin un super sujet sur les arbitres qui débriefent entre eux, alors qu'il aurait eu plus sa place après ce débat, pour dire: regardez, les arbitres font la même chose.


« Je suis certain que nous avons réduit la place de l'arbitrage sur nos antennes. »

Justement, pourquoi, lorsque vous "débriefez" une décision d'arbitrage, est-ce toujours à charge? Il n'y a jamais de contrepoint, ou alors c'est pour inviter Tony Chapron à une séance d'autoflagellation qui se transforme en séance de lapidation aux Spécialistes.
Je crois que Tony Chapron était assez content.

Il a peut-être perdu sa lucidité sous les coups (rires). Vu de l'extérieur, cela ressemblait vraiment à un lynchage... Il se fait allumer par Christophe Dugarry sans contradiction.
Vous avez vu l'émission de lundi avec Bertrand Layec? Elle ne m'a pas paru être un lynchage... Le problème qu'il y a eu avec Tony Chapron, c'est qu'il est très difficile de débattre au téléphone. Moi je suis certain que nous avons réduit la place de l'arbitrage sur nos antennes. J'assume une certaine forme de maladresse, de facilités de langage, d'automatismes réalisateur-journalistes contre lesquels il est difficile de lutter...

Pardon de vous interrompre, mais vous ne pensez pas que le traitement de l'arbitrage figure tout en haut de la hiérarchie de l'information sur Canal+?
Pas tout en haut. Mais à part vous qui avez décrété qu'il n'y avait pas de discussion possible sur l'arbitrage...

Non, nous voudrions qu'il y ait une discussion, mais qui ne soit pas toujours manichéenne et ne prenne pas autant de place et de temps. L'exemple de Tony Chapron est parlant: nous maintenons qu'il se fait massacrer dans votre émission, alors qu'il a pris des décisions exactement semblables à celles prises lors de Lyon-Bayern quelques mois auparavant, et qu'elles sont absolument conformes au règlement.
Nous avons tout de même, hormis vous, assez peu de retours de gens qui nous disent d'arrêter d'être obsédés par l'arbitrage...

Parce que vous avez formé vos audiences à cela, en donnant cette place-là à ces questions. Vous avez un rôle déterminant sur les opinions.
Nous avons eu un débat très intéressant avec Layec lundi, autour de la lettre et de l'esprit, nous avons eu ce sujet de quatre minutes dimanche, à une heure de grande écoute, qui permet d'entendre les arbitres. Qui d'autre que nous fait ça?

Mais cela vient à la fin d'une émission tout au long de laquelle on a accablé les arbitres...
L'équipe du Canal Football Club a évalué que cette journée avait été marquée par les erreurs d'arbitrage. On n'a pas fait exprès de mettre le sujet ce jour-là. Mais on ne l'a pas mis à huit heures du matin sur Sport+, on l'a présenté au moment du pic d'audience à deux millions de téléspectateurs.


« En France, les arbitres se mettent beaucoup en scène, ils ne font pas profil bas. »

Bertrand Layec parle dans ce sujet de l'interprétation des actions de jeu: c'est quelque chose qui devrait être dans le débat, sur le plateau, au lieu d'avoir des discours univoques et des avis péremptoires.
C'est ce que je disais: ce sujet aurait été mieux placé après le débat sur Marseille.

Mais pourquoi n'a-t-on pas, sur le plateau, des gens qui pondèrent, qui relativisent, qui disent "Attendez, ce n'est pas une erreur d'arbitrage que d'expulser Bergessio, même si ce n'est probablement pas la meilleure décision", qui souligne que le joueur a une responsabilité en lançant un tacle pareil, qui dise que c'est lui qui aurait dû prendre en compte le terrain glissant et non l'arbitre? Quand un joueur trompe un arbitre par une simulation, on la leur reproche plus qu'aux joueurs qui en sont les auteurs!
Ce jour-là, à dix-neuf heures, voyant que les matches avaient semble-t-il été marqués par des décisions arbitrales, il aurait fallu inviter Bertrand Layec. Il n'est pas venu dimanche soir, il est venu lundi. Je pense que nous avons fait notre boulot. La première fois que nous avons fait le Débrief, Chapron est venu tout de suite à l'antenne, il s'est expliqué, c'était très bien.

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On a eu l'impression cette fois-là que le Débrief était une sorte de procès expéditif de l'arbitre: on le met sur la sellette et on le somme de s'expliquer.
Je ne trouve pas. C'est un contenu, on fait de la télé, les gens sont assez contents de voir un des acteurs principaux du match. Et les arbitres se voient quand même comme des acteurs principaux. En France, ce n'est pas l'Angleterre, ils se mettent beaucoup en scène, ils ne font pas profil bas. Nous ne l'avons pas inventé.

On voit mal de quoi vous parlez... Ils sont dénigrés tout le temps sur toutes les antennes, nous les trouvons plutôt désarmés et en plein désarroi.
Chapron n'est pas quelqu'un qui fait profil bas, il assume beaucoup, il vient sur l'émission et se défend très bien. Cela crée un bon moment de télé pour nos abonnés. Nous avons diffusé un documentaire sur l'inside des arbitres à l'Euro 2008, qui était fantastique. Tout le monde a dit "Je ne verrai plus l'arbitrage de la même façon". Vous n'en avez pas dit un mot.

Nous n'avons pas le temps de traiter tous les sujets que nous aimerions, celui-ci en faisait partie. Le problème est que les démarches que vous évoquez restent dans de petites cases, et qu'elles n'ont aucun effet sur la teneur des débats et la routine des émissions.
Je pense que cela a quand même un effet pédagogique, beaucoup de joueurs, de dirigeants l'ont vu. Nous faisons de la télévision, nous ne restaurons pas la paix dans le monde, mais je trouve que ce film sur les arbitres, que nous sommes les seuls à avoir proposé, était très intéressant et permettait de mieux les comprendre.


«  Aux yeux de nos consultants, les arbitres sont des robots qui appliquent le règlement à la lettre parce qu'ils ont peur de perdre un demi-point. »


Est-ce que vous pourriez traiter les joueurs, les entraîneurs ou les dirigeants de la façon dont vous traitez les arbitres?
Je pense que nous le faisons. Ce que je revendique clairement depuis deux ou trois ans, même si peut-être vous ne le voyez pas, c'est d'avoir mis en place une ligne éditoriale plus abrasive. Il y a dix ans sur Canal, tout était beau, tout était gentil, tous les matches étaient superbes.

Mais pour ce qui est des acteurs eux-mêmes?
Ce que dit Pierre Ménès sur Puel depuis le début de la saison n'est pas beaucoup plus sympathique que ce qu'il dit sur Tony Chapron... En tout cas, je trouvais que nous avions une ligne éditoriale un peu molle, et qu'être diffuseur ne nous empêchait absolument pas d'être journalistes. Cela vous échappera peut-être, mais je trouve que nous avons développé une ligne éditoriale plus abrasive, avec plus d'infos, d'enquêtes, de reportages... Nous sortons des sujets, comme sur la vente du PSG dimanche dernier. C'est pour cela que nous avons recruté Karim Nedjari. Peut-être que nous sommes aussi plus abrasifs quand nous parlons d'arbitrage...

Critiquer l'arbitrage, ce n'est pas exercer une liberté critique, c'est aller dans le sens du vent, accabler la catégorie socioprofessionnelle du football qui est déjà la plus accablée. Une séquence est devenue rituelle: l'arbitre subissant des invectives de la part des dirigeants ou des entraîneurs dans les couloirs du stade. Vous la filmez et la montrez en position de voyeurs, mais ensuite il n'y a jamais de commentaire ni de condamnation....
Je pense qu'il y en a quand même, si.

À la hauteur des insultes?
Il nous arrive aussi de dire qu'une décision a été bien prise. Hervé Mathoux est très sensible à cela, il a beaucoup d'échanges avec les arbitres, est allé assister à leur stage en début de saison, essaie de mettre les choses en perspective même si effectivement sur le plateau, il y a des gouailleurs. Nos principaux consultants – Ménès, Dugarry, Guy Roux – expriment un désaccord de fond envers l'arbitrage français: ils estiment que les arbitres français se regardent arbitrer et ne sont pas au service du jeu et du spectacle, mais au service d'eux-mêmes, de leur corporation et de leur système de notation. À leurs yeux, les arbitres sont des robots qui appliquent le règlement à la lettre parce qu'ils ont peur de perdre un demi-point.

En réalité, si les arbitres arbitrent à la lettre, on leur reproche de ne pas arbitrer dans l'esprit, et s'ils arbitrent dans l'esprit on leur reproche leur manque d'uniformité. On leur reproche tout et son contraire. Ils sont entre le marteau et l'enclume, et Canal tient le marteau et l'enclume.  
Pas seulement Canal, il ne faut pas exagérer. Ce qui est regrettable, je trouve, honnêtement, c'est de ne pas reconnaître que nous sommes les seuls malgré tout à apporter… Qui d'autre que nous invite Layec une demi-heure sur son plateau? Qui fait ce documentaire d'une heure sur les arbitres à l'Euro 2008? Qui fait ce sujet sur de 4'30 sur un debrief à une heure de grande écoute devant deux millions de personnes?


« Cette ligne éditoriale plus abrasive doit aussi s'appliquer à l'arbitrage. »

C'est très bien, mais ça ne sert à rien si les opinions exprimées constamment et systématiquement par vos journalistes et vos consultants restent complètement univoques...
Encore une fois, Il y a sans doute une part d'automatismes, de maladresse, de paresse intellectuelle, de méconnaissance parfois du jeu, mais ce n'est pas aussi monolithique que ça… Il y a des contre-exemples que je ne vous ai jamais vus souligner, quand nous montrons comment l'arbitre a géré telle ou telle situation avec finesse et psychologie, même dans les Spécialistes parce que c'est là qu'on prend un peu le temps de décortiquer. Est-ce que les Cahiers vont l'avoir vu? Non? Bon… alors ce jour-là, vous étiez en vacances…

Cela ne change rien au fait que le traitement de l'arbitrage sur Canal+ est d'une façon écrasante à charge contre les arbitres et qu'il procède d'une vision simpliste de l'arbitrage. Nous estimons que ces concessions sont marginales et n'ont aucun effet sur le traitement majoritaire de l'arbitrage.
J'insiste, ce ne sont pas des concessions, ce n'est pas de la charité et ce n'est pas une manière de s'acheter une bonne conscience. L'idée c'est d'avoir une ligne éditoriale un peu plus abrasive. Cette ligne éditoriale doit aussi s'appliquer à l'arbitrage parce que l'arbitrage n'est pas quelque chose…

Encore une fois, ce n'est pas être abrasif que de descendre les arbitres comme tout le monde. C'est au contraire être complètement conformiste.
Je suis d'accord, mais quand je dis abrasif… cela consiste à dire qu'il y a des choses qui vont pas dans tel club, que la politique de tel club ne fonctionne pas, que le comportement de tel entraîneur pose problème, que tel joueur n'avance plus... des choses que nous ne disions pas avant. Nous avons le droit de le faire aussi sur l'arbitrage. Qu'on le fasse trop, qu'on le fasse de manière déséquilibrée, qu'il y ait des choses énormes, un peu maladroites, pourquoi pas, mais on a quand même le droit de temps en temps de signifier que, nous semble-t-il, quand l'arbitre met un carton jaune au gamin qui lève son maillot pour le fils de Mvuemba, ce n'est pas la décision la plus intelligente qu'il ait prise dans sa vie.

Mais c'est pas de temps en temps, c'est tout le temps c'est ça le problème.
Ça vous semble pas de bon sens que de dire, là, franchement la décision de l'arbitre… Pour vous, ça on n'a pas le droit de le faire?

Mais vous avez tous les droits, justement on vous interroge à l'aune de ce droit dans vos choix éditoriaux. Pourquoi une telle place, pourquoi autant à charge?
Je suis allé voir Auxerre-Real, au stade, et à mes yeux l'arbitrage de Ligue des Champions est d'un autre niveau… Je suis désolé de le dire, mais dans les grandes compétitions internationales, il n'y a pas d'arbitre français. On ne peut pas considérer qu'aujourd'hui les arbitres français rayonnent au plan niveau international.

La thèse, c'est donc que les arbitres français sont mauvais?
Non, il y a beaucoup de très bons jeunes arbitres français, il y en a même beaucoup de très bons qui donnent l'impression d'avoir justement une vraie maîtrise. Ma thèse, je l'assume, c'est que leur management les conduit à une forme d'arbitrage corporatiste qui n'est pas forcément très ouvert sur l'intelligence de situation. Voilà, je pense qu'ils manquent souvent d'intelligence de situation. C'est ce que pensent sur le fond, ils ne l'expriment peut-être pas d'une façon toujours aussi subtile, nos consultants principaux.


« En tant que diffuseurs, nous pourrions expérimenter la vidéo un jour. »

Il y a un débat en filigrane, dans la critique de l'arbitrage, qui porte sur l'arbitrage vidéo. Pourquoi est-ce que Canal+ ne prend pas la responsabilité d'organiser un vrai débat contradictoire sur l'arbitrage vidéo, alors que ce débat n'a lieu nulle part? On entend les mêmes arguments complètement éculés, insuffisants, retournables, en faveur de l'arbitrage vidéo, sans que sur les plateaux ou à l'antenne il n'y ait personne pour dire que ce n'est peut-être pas aussi simple que ça.
C'est une idée, il faudrait pouvoir le faire, je pense qu'on pourrait le faire dans les Spécialistes effectivement. Pas dans le Canal Football Club, parce que contrairement à ce que vous dites, je ne pense pas que les abonnés aient envie de subir une émission d'une heure et demie sur l'arbitrage.

Derrière ces critiques très massives de l'arbitrage, est-ce qu'il n'y a pas un lobbying pour la vidéo?
Non, parce que les avis sont très partagés chez nos consultants.

On ne les entend pas. On n'entend qu'un son de cloche sur l'arbitrage vidéo: ceux qui sautent sur leur siège à chaque erreur flagrante en disant "La vidéo, la vidéo!"
Non, Olivier Rouyer par exemple est contre et il le dit assez souvent. Guy Roux aussi. Nos consultants sont majoritairement pour, mais il ne me semble pas qu'il y ait une unanimité sur le sujet.

Nous ne savions pas qu'Olivier Rouyer était contre l'arbitrage vidéo et pourtant, nous l'écoutons très régulièrement... Il fait même partie des consultants les plus obsédés par l'arbitrage, à notre sens.
Il faudrait en rediscuter avec lui, et lui dire qu'il y a peut-être une petite contradiction.

Êtes-vous pour l'arbitrage vidéo, personnellement?
Non, non, je ne suis pas certain qu'on y gagne grand-chose. Finalement, je trouve aussi que les polémiques d'arbitrage font débat et que c'est plutôt pas mal quand on édite des émissions de télévision. À condition effectivement d'avoir une forme de mesure et d'être également capable d'équilibrer les choses et de contextualiser. Il y a quand même assez peu de cas dans le foot réel qui nécessitent la vidéo – à part peut-être pour le ballon qui a franchi ou non la ligne, mais je pense que ça se heurte à pas mal de problèmes pratiques. Après, en tant que diffuseurs, nous pourrions expérimenter, un jour. Prendre un match expérimental pour en tirer des enseignements et en discuter ensemble. Qu'est-ce qu'on a vu, qu'est-ce que ça a apporté? Nous sommes toujours prêts à amener de nouveaux contenus, des outils.  Nous travaillons pour nos abonnés, pas pour les arbitres. Je suis d'accord qu'il faut penser à tout le monde, mais nous essayons d'amener à nos abonnés des contenus, des éléments de réflexion, des éléments d'amusement. C'est plus ou moins réussi, mais il n'y a pas de ligne éditoriale qui milite pour la vidéo, il n'y a pas non plus de course à l'audience qui dirait "Tapons sur les gens, ça fait plus de monde".

Alors, ce n'est même plus une question, c'est une demande. De grâce, organisez un vrai débat contradictoire sur la vidéo, c'est tout de même indispensable.
Ok, on va le faire. J'ai aussi le projet d'organiser une rencontre entre nos journalistes et les arbitres, ici à Canal. Avec des images, avec le commentaire, l'arbitre en question, les journalistes et les consultants. Chacun discuterait et je pense qu'en termes de pédagogie, cela aurait une utilité. J'aimerais organiser une journée où tout le monde pourra échanger sur les divergences, sur la façon d'analyser une décision d'arbitrage, sur la différence entre l'interprétation et la faute. Peut-être qu'on le fera et que cette fois vous verrez les résultats à l'antenne.


Lettre ouverte à Cyril Linette
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La politique du moindre mal
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Les médias et les journalistes


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Une Balle dans le pied – Pour réellement valoriser les statistiques, les médias spécialisés doivent arrêter de lancer des chiffres qui ne disent rien, et prendre le parti de faire du journalisme avec les données. 


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Autobiographie

"Ribéry : Des débuts fracassants." (lequipe.fr)

Ô Pep !

"Un pays africain rêve de Bruno Genesio !" (dailymercato.com)

Ruuuuuuuuuuuuuuuuuuud van Nistelrooy

"PSV Eindhoven : Ruud van Nistelrooy prolonge sur le banc des U19." (lequipe.fr)