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Salif T. Sacha

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Bandeau néon

Vous pouvez casser Highbury

Bouteille - Dernière saison de football à l'Arsenal Stadium, derniers moments de ferveur autour d’un lieu mythique... Extrait du n°24 des Cahiers du football, mars 2006.
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Islington, Nord-Est de Londres. Les habitants conservateurs s’apprêtent à vivre des heures pénibles. La révolution approche: nouveaux voisins et ablation de l’Arsenal Stadium. L'occasion de partager les ultimes frissons des supporters quand ils pénètrent dans Highbury.

Nez collé sur cinquante mètres au «Final Salute», fresque relatant les heures glorieuses du club qui mène à la sortie de métro Arsenal, on percute de plein fouet un vendeur de billets au marché noir. Se présenter un jour de match à Highbury dépourvu du Graal revient à débarquer dans un bordel en annonçant qu’on est puceau, et qu’on donnerait tout l’or du monde pour embrasser une fille sur la bouche. Les 38 500 places de l’enceinte sont chères. Toutefois, les panneaux «Highbury Countdown» disposés tout autour du stade insistent sur l’évidence: l’heure n’est pas à la pingrerie car personne ne pourra plus jamais hésiter sur la folie de cette somme dans «86 days - 05 hours - 39 mins - 16 secs...15 sec...14 sec...» On oublie les scrupules en acquérant un ticket d’entrée pour un monument sacré du football, contre une quantité inavouable de billets.
Les stands de gunnerseries de contrefaçon sont intégrés aux résidences victoriennes qui donnent une couleur locale rafraîchissante aux abords du stade. Les fidèles papys ouvrent même leurs jardinets pour partager la fierté de leurs livres de collection et échanger des anecdotes riches de 93 ans d’histoire. Les pachydermiques enceintes modernes qui imposent des machines à monnaie tous les deux centimètres semblent si loin. Et pourtant... À deux pas d’ici, Ashburton Grove: l’une de ces arènes à tiroir-caisse est déjà sortie du sol, enterrant chaque jour davantage le vieil Highbury.


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Vue sur l’histoire

La promiscuité est saisissante: l’Arsenal Stadium est séparé des maisonnettes de quelques mètres seulement, ceux d’Avenell Road. On jurerait encore y discerner les cris des élèves du St John College, qui ne se doutaient certainement pas, au tout début du 20e siècle, que leur terrain de sport allait devenir le berceau du football moderne après que le promoteur immobilier Henry Norris eut jeté son dévolu sur ce lopin de terre aux pieds de la colline d’Highbury pour y installer le club dont il était président, Woolwich Arsenal.
On tombe vite sur la spectaculaire East Stand. C’est la seule tribune érigée lors de l’inauguration de l’Arsenal Stadium, le 6 septembre 1913. À la grande surprise du président Norris, les spectateurs affluent au guichet pour payer leur billet sans profiter des gouffres laissés entre les palissades par des travaux qui tardent à s’achever. East Stand sera reconstruite vingt-trois ans seulement après, sur le modèle de West Stand, sublime chef-d’œuvre Art déco né au début des années 30. L’architecture élégante et inspirée de ces deux tribunes leur offre le privilège d’être classées monuments historiques. Au moment de s’immiscer dans le hall de l’entrée officielle, en plein cœur d’East Stand, les frissons parcourent l’échine à la vue du buste d’Herbert Chapman trônant au-dessus du sol de marbre (voir ci-contre). C’est donc là que tout a commencé ! Pour le meilleur: le hors-jeu, la numérotation des maillots, l’éclairage des pelouses, les retransmissions de matches. Pour le pire aussi: le marquage à la culotte, la corruption, les transferts douteux...


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La meilleure des bières

Le choc temporel est sévère. Le bus des joueurs arrive, la terre vient de s’arrêter de tourner aux yeux des possesseurs de téléphones-appareils photo dernier cri. La convivialité paisible fait place aux barrières de sécurité et à l’autoritaire garde à cheval, qui canalise poliment la ferveur des fans amassés et des gamins qui patientent depuis de longues minutes pour approcher les idoles. Les applaudissements nourris ne sortent pas de son indifférence le footballeur du 21e siècle, dont les oreilles et presque la moitié du visage sont couvertes d’un casque 2x100 watts. Seul le vieux Dennis Bergkamp salue chaleureusement. Joueur d’un autre temps, déjà...
L’entrée dans Highbury est un moment de quiétude inimaginable pour qui a déjà franchi les sept filtres de CRS un soir de match au Parc des Princes. Les spectateurs marchent à l’unisson, comme pris par la musique qui augmente à chaque pas. Insolite et pourtant tellement logique: accolé à la buvette de la tribune Nord, un groupe enchaîne les covers fougueuses de Led Zeppelin, ne perturbant pas le moins du monde le supporter local impassible qui consomme la meilleure des bières: celle d’avant le match.


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Stairway to Heaven

Quand résonnent les premiers arpèges de «Stairway to Heaven», il est temps de s’éloigner. Jolie BO pour gravir les marches menant aux tribunes d’Highbury. Onzième rang. La proximité est ahurissante: pour être plus au ras de la pelouse, il faut se mettre à plat ventre dessus. Un portillon distingué pas plus haut que le genou sépare le terrain du spectateur de quelques dizaines de centimètres seulement. Vue imprenable sur la majestueuse Clock End, la tribune Sud dominée par la première horloge jamais installée dans un stade de football, sous l’influence de Chapman. Des verrières calfeutrent la cinquantaine de loges qui monopolisent l’étage. Elles donnent à l’ensemble une dégaine plutôt moderne. Impression renforcée par la sono qui balance Fatboy Slim à l’entrée des joueurs. «Right Here, Right Now» donne un coup de vieux à «Jump»...
Le plaisir le plus intense émane finalement des supporters. Une tribune familiale composée de quatre générations de fins connaisseurs venus ronronner de plaisir sur chaque intervention probante. Les chants de l’Arsenal Stadium n’ont certes pas la puissance émotionnelle d’Anfield. Mais les applaudissements experts et généreux qui descendent d’East Stand n’en sont pas moins enivrants.
Dans quelques semaines, East Stand et West Stand, indestructibles en vertu de leur statut dans le patrimoine du royaume, seront transformées en résidences à loyer modéré. Sur la pelouse reconvertie en parc, les baguenaudeurs deviseront encore longtemps de la grandeur passée des lieux. Seuls témoins de l’Arsenal Stadium et bientôt greffés à l’Emirates Stadium, l’horloge de Clock End et le buste de Chapman veilleront. Vous pouvez casser Highbury: la légende continuera d’habiter à cette adresse.
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