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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Les débuts de l'aquafootball

Henry, la cheville des plus grands

Autoportrait craché – Je suis Thierry Henry, trente-sept ans, ancien footballeur professionnel. Je suis l'attaquant qui célébrait ses buts sans joie, ce qui a été mal compris. Je poursuivais d'autres buts, tout simplement. 

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J'aime le football, je le connais par cœur. On ne peut pas m'enlever ça, mais c'est un peu mon drame. Je suis entré en football comme un gamin émerveillé qui continue à regarder le spectacle. J'ai cessé d'être un gamin et d'être émerveillé, pas d'avoir l'impression d'être un invité. Mauvais de la tête, mais excessivement cérébral. J'ai tendance à trop réfléchir, à n'être spontané que sur le terrain. Self-conscious, disent les anglo-saxons, dont je maîtrise très bien la langue.

 

Pour être honnête, je n'ai même jamais réussi à me débarrasser d'un léger sentiment d'imposture, du doute que je n'étais pas un si grand joueur. D'où le besoin d'entendre les autres me le dire, et la nécessité de les en convaincre pour qu'ils m'y aident à leur tour. Vous voyez, ma statue devant l'Emirates, c'est l'aboutissement rêvé. Eh bien ça m'a laissé un peu perplexe: ce n'était toujours pas moi, et pas seulement à cause de la ressemblance douteuse. "Le moi je est un autre", a dit un poète – ou Joey Barton, je ne sais plus.

 

 

 

 

Il paraît que j'ai un ego démesuré. Moi qui ai joué avec Youri Djorkaeff, je rigole. Et pour ce qui est de parler avec le sourcil levé et la paupière un peu lourde, Drogba m'a enfoncé. Mais je me suis inspiré du Snake, comme de Canto d'ailleurs, deux types qui ont su être leurs meilleurs attachés de presse. Ne laissez personne écrire votre propre légende, ou alors tenez-lui la main. Je vous mets au défi de trouver des déclarations de ma part dans lesquelles je me célébrerais façon Eto'o ou Ibrahimovic, ou dans lesquelles je dézinguerais un entraîneur ou un coéquipier.

 

Je suis plus subtil. Regardez Trezeguet – que j'aime bien, là n'est pas le problème. Je n'ai jamais rien dit contre lui. Les bons tueurs agissent avec un silencieux. Et les meilleurs laissent agir des hommes de main. Il fallait voir comment Duluc et les autres ont présenté à mon avantage des stats qui ne l'étaient pas du tout. Quand ils ont dit que David et moi, on n'était pas complémentaires, pour conclure que c'était lui qui n'était pas complémentaire avec moi, quel spectacle! J'ai été bien aidé par Domenech, qui avait parfaitement compris lequel de nous avait le plus d'influence. Non, pas sur le jeu, ça il n'en avait aucune idée. Après, j'ai pu filer tranquillement vers le record de buts. À mon rythme: personne ne fera remarquer aujourd'hui que je suis à 0,41 buts par match en bleu, alors que David s'était arrêté à 0,48 avec bien moins de temps de jeu. Je lui faisais trop de passes décisives.

 

La seule fois où je me suis vraiment planté, c'est après France-Irlande 2009. Sur le terrain, la fin justifie les moyens. Je n'ai pas compris que pour le public, c'était la honte de passer comme ça, en étant aussi mauvais. Et j'en ai trop fait en m'asseyant à côté de l'Irlandais à la fin du match, ça s'est vu que je calculais l'effet pour la caméra. Bon, il n'y a jamais que Christophe Dechavanne et un ou deux autres imbéciles qui se sont déchaînés, mais j'ai senti le vent tourner. Heureusement, TF1 et les autres ont continué à mettre leur puissance de feu à mon service, et j'ai compris l'intérêt stratégique de la situation. En définitive, je ne suis pas vraiment critiqué: les médias et les copains disent que je suis injustement critiqué, saisissez la nuance. Eux-mêmes ne s'y sont jamais aventurés.

 

Mauvaise période pour moi, 2010. À Barcelone, j'étais dépassé par le Pedro de l'année, en France on annonçait déjà la fin de ma carrière en sélection. Pire que tout, je devais rejouer à gauche, la hantise de toute ma carrière. On a dit que j'avais supplié Domenech de m'emmener en Afrique du Sud. C'est mal me connaître. Je l'ai juste regardé quand il est venu chez moi. Et je lui ai promis d'accepter un statut de remplaçant. Là-bas, je lui ai fait payer ça. Privé du brassard, en concurrence avec Gignac: il y a des limites. Quand j'ai vu le bordel, je n'ai pas levé le petit doigt dans le vestiaire, ni le cul de mon siège dans le bus. En plus les mecs ont pensé que c'était moi la taupe. Ils pensent ce qu'ils veulent, penser n'est pas leur fort. La seule accélération que j'ai placée, c'est pour accourir à la convocation de Sarkozy à l'Élysée. Bon, là non plus je n'étais pas à ma place.

 

Il était temps de retrouver ma vraie dimension. Tout étant affaire de proportion, j'ai filé vers la MLS. La Coupe du monde n'était pas encore finie que Téléfoot titrait "Henry, star à New York". Aux États-Unis, les espaces dans les défenses se sont eux aussi agrandis. Et là-bas, on s'y connaît en célébrations. Les miennes ont été diffusées en Europe, où personne n'a eu besoin de savoir ce que je faisais pendant le reste du match. J'ai compris que mon mojo était définitivement revenu avec mon retour express à Arsenal début 2012. Quel coup de génie. Un but décisif en Cup – là je n'ai pas pu m'empêcher de sourire –, un autre en championnat. Ils ont dit que j'écrivais l'histoire. Parfois, on jurerait que ce n'est pas une métaphore.

 

Il fallait durer, c'était important de durer. Passé un certain point, vous êtes une légende, point barre. Enfin, une légende et un palmarès, des lignes et des lignes de palmarès, et de records. Incontestables. Il faut mettre les chiffres de son côté, les accumuler. Vous comprenez pourquoi je n'allais pas rigoler après chaque but, maintenant? Peu ont réussi, comme moi avec Arsenal, à être à ce point le joueur d'un club. Tant pis si je l'ai un peu étouffé, sur la fin. Mon étiquette de meilleur-buteur-de-l'histoire-de-l'équipe-de-France fait oublier que je n'ai pleinement réussi aucune phase finale avec elle. Peut-être que j'ai toujours été trop occupé à défendre ma position. Vous avez oublié mon retour en Espoirs après 98? Non, ne parlez pas d'école d'humilité à ce sujet, cela avait été exactement le contraire.

 

Voilà, je suis arrivé au bout de la route et, croyez-moi, je n'ai aucun regret: je suis à ma place. Personne ne me la prendra plus. Ni dans l'histoire, ni dans le bus, ni dans l'axe.
 

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