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Frédéric Scarbonchi et Christophe-Cécil Garnier

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La moustache de Bernabeu

Les feux du stade

Jeu en triangle. Le bilan de la gestion des supporters en France est assez désastreux. James Rophe, Nicolas Hourcade et Xavier Pierrot, qui connaissent la question intimement, s’accordent cependant sur les politiques à suivre. 

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Extrait du numéro 2 de la revue des Cahiers du football, janvier 2019. Photos Jeanne Frank.

 

Interdictions de stade et de déplacements, conflits autour des fumigènes, sanctions collectives, violences chroniques… Le supportérisme français est en pleine crise, avec des politiques répressives qui traduisent un refus de gérer la question et dont l’échec est patent.

 

Au point d’avoir favorisé un mouvement de fédération des groupes ultras dont la voix porte au-delà des tribunes. C’est précisément parce que cette crise a éclaté au grand jour qu’enfin, le dialogue a été partiellement renoué et des mesures encourageantes ont été prises.

 

Puisque le stade est le lieu où se cristallisent les conflits, c’est dans un salon du Parc OL que nous avons réuni trois observateurs privilégiés des débats actuels, dont ils sont aussi parties prenantes.

 

 

 

 

James Rophe, porte-parole de l'Association nationale des supporters, créée en 2014 pour fédérer les associations et défendre les droits des supporters.

 

Nicolas Hourcade, sociologue spécialiste des supporters de football, coauteur du Livre vert du supportérisme (2010) et membre de l'Instance nationale du supportérisme.

 

Xavier Pierrot, stadium manager de l'Olympique lyonnais depuis vingt ans, dont le rôle est notamment de développer le supportérisme et d'encadrer les référents supporters du club.


 

* * * 

 

En tant qu’acteurs ou observateurs bienveillants du supportérisme, comment réagit-on quand il arrive des situations d’extrême tension, comme à Lille la saison passée ou pour Montpellier-Nîmes cette saison?

 

James Rophe. La première chose qu’on se dit est: "Merde, qu’est ce qui va encore nous arriver". C’est moins le cas maintenant, car il y a moins de réactions à chaud. Il y a toujours de l’émotion, mais on est plus serein, on se dit que ça ne remettra pas en cause le travail accompli au sein des instances. On m’aurait posé la question l’année dernière, je n’aurais pas été aussi positif.

 

Nicolas Hourcade. Il y a effectivement un certain nombre de garanties sur le fait que tout ne va pas être remis en cause, contrairement à quelques années auparavant. Concernant Montpellier-Nîmes, j’ai trouvé les incidents regrettables parce que c’est aussi aux supporters de se responsabiliser sur un derby. La préfecture autorise le déplacement alors que tous les motifs habituellement invoqués pour une interdiction sont là. Ils font l’effort d’autoriser, et je ne suis pas sûr que, quand on a autorisation de se déplacer, il faille absolument sortir l’emblème adverse volé. On sait que ça va susciter des incidents. Pourtant, on a constaté ces dernières années une responsabilisation globale des supporters, même s’il reste quelques progrès à faire. On ne leur demande pas d’aseptiser leur comportement, car on veut garder la ferveur. Mais certaines provocations pourraient être évitées. La moralité, c’est qu’au match retour, il n’y aura probablement pas de Montpelliérains. C’est un échec pour eux et pour l’ensemble des supporters qui revendiquent la liberté de se déplacer.

 

Xavier Pierrot. À chaque histoire comme celles-ci, j’ai l’impression d’assister à un but contre notre camp. Pour Lyon-Nîmes, tout le monde a fait ce qu’il fallait et mille Nîmois sont venus sans aucun incident. L’année prochaine, les Nîmois seront les bienvenus au Groupama Stadium et ce sera plus facile avec les pouvoirs publics.

 

Nicolas Hourcade. La loi Larrivé [adoptée en 2016] ouvre la voie à une gestion des supporters qui n’est plus uniquement répressive et cherche à concilier la répression des comportements graves et le dialogue avec les supporters. En théorie, nous sommes entrés dans une nouvelle ère de la gestion des supporters. En pratique, on voit bien que s’exercent des forces contraires: certaines préfectures sont ouvertes à l’autorisation des déplacements, d’autres les interdisent dès que cela devient compliqué. Au sein même de la Ligue de football (LFP), il y a des tensions contradictoires. Certains sont favorables à ce qu’il n’y ait plus de huis clos ou de sanctions collectives, d’autres tiennent à la sévérité des sanctions. On ignore encore de quel côté la tendance va basculer. Chacun doit faire des efforts, que ce soit les préfectures, le ministère de l’Intérieur, les clubs et la Ligue – mais aussi les groupes de supporters.

 

 

 

 

Ces déboires cautionnent, dans l’esprit de certains, les restrictions et la répression qui frappent les supporters. Comment déconstruire ce type de discours?

 

James Rophe. Un Montpellier-Nîmes ou un envahissement de terrain, c’est extrêmement négatif et cela choque directement. Mais nous avons avancé?: nous n’avons plus le réflexe de dire que c’est la faute des autorités ou de la Ligue. Aujourd’hui, dans le discours, nous essayons d’expliquer quel est l’objectif commun. Nous ne perdons plus de temps à argumenter sur les violences. Elles sont inacceptables.

 

Nicolas Hourcade. Il faut arriver à distinguer les types d’incidents. Un problème, dans la gestion des supporters et sa perception par les médias, tient à cette catégorie englobante du hooliganisme. On met sous la même étiquette des faits très différents. Il faut arriver à discerner?: un incident violent, comme des bagarres pour un OL-OM, ce n’est pas la même chose qu’un gros craquage de fumigènes pour les trente ans des Bad Gones. En tant qu’observateur, mon premier travail de déconstruction est de dire que certaines exactions sont graves et qu’il faut sanctionner les fautifs, mais qu’il y a d’autres faits à propos desquels il faut dialoguer avec les acteurs, comme sur les fumigènes.

 

Xavier Pierrot. Il faut éduquer l’ensemble des gens qui suivent le football, avec l’aide des médias. Il y a les fumigènes – c’est un sujet difficile –, il y a la violence et il y a aussi la culture des tribunes. J’ai été marqué par l’affaire du tract des Bad Gones face à Marseille et l’ampleur qu’elle a prise [un tract du groupe disait, entre autres, que Marseille était une ville "où règne le Sida"]. Je pense que les tribunes n’ont pas été choquées par ce tract, car il relève de leur culture, et c’est un chant repris par de nombreux groupes de supporters. Je suis conscient d’être "borderline", en tant que représentant du club, en disant cela, mais j’essaie d’expliquer qu’il y a une culture tribunes qu’il faut connaître. On fait l’erreur d’écrire des choses qui se retrouvent sur les réseaux sociaux auprès de gens qui n’ont pas du tout cette culture et qui ont réagi négativement. Peut-être à juste titre… Mais je n’ai pas entendu de groupes de supporters réagir. C’est une difficulté vraiment importante. Il faut comprendre comment cela se passe dans les tribunes. Il ne faut pas les aseptiser, mais énoncer des règles précises. La violence, c’est non. Le reste, on en discute.

 

James Rophe. On a toujours droit à des discours moralisateurs, mais personne ne contextualise. Personne ne va voir ce que cela représente exactement. Ça me rappelle l’histoire de la banderole sur les Ch’tis [en 2008, les Parisiens avaient déployé une banderole: "Pédophiles, chômeurs, consanguins, bienvenue chez les Ch’tis"]. Entre supporters parisiens et lensois, on s’était marré – certains Lensois nous avaient dit qu’on avait oublié "alcooliques". Et là, en 2018, on est toujours à polémiquer. Ces choses font partie du folklore.

 

Nicolas Hourcade. Les supporters ont tellement une mauvaise image qu’on suppose qu’ils ne peuvent pas faire preuve d’ironie et que tout est à prendre au premier degré. Il y a en effet une culture tribunes à connaître, tout en arrivant à mettre des limites. Mais il faut aussi une culture de l’ouverture chez les groupes d’ultras et de supporters. À Lyon, par exemple, ils ne sont pas très ouverts aux médias, mais ils échangent régulièrement avec le club et les autorités locales. D’autres groupes sont dans une culture très underground et refusent tout dialogue. L’enjeu de la période actuelle est de montrer aux personnes qui dialoguent que cela vaut le coup. Si tu discutes avec ton club ou les autorités et que tu n’en retires rien – déplacements autorisés, négociation des conditions d’un tifo, stabilité du prix des places –, alors les plus radicaux vont dire que cela ne sert à rien. Le pari que je fais, en tant que sociologue et acteur du ministère, est de dire qu’il faut dialoguer malgré les problèmes.

 

Xavier Pierrot. Nous réalisons des enquêtes de satisfaction auprès de nos supporters à chaque match. Deux thématiques apparaissent constamment comme les plus importantes pour l’ensemble du public?: la sécurité et l’ambiance. Très largement devant le wifi ou la buvette. Et pour les clubs, les supporters et les instances, la priorité est de trouver une solution, tous ensemble, pour assurer une ambiance très forte dans les stades en même temps que la sécurité de chacun. Si on ne fait que de la sécurité sans ambiance, on va vider les stades. Si on ne fait que de l’ambiance sans sécurité, on les videra aussi.

 

L’année dernière, lors du derby entre Saint-Étienne et Lyon, les Green Angels ont réalisé un tifo intitulé "La Haine", en référence au film, qui a choqué certains acteurs…

 

Xavier Pierrot. Je ne suis peut-être pas représentatif des clubs, mais la banderole des Ch’tis en 2008 ne m’avait pas choqué. Alors le tifo de "La Haine" non plus. Au contraire, je l’ai trouvé très beau.

 

Mais il a été mal reçu, notamment par la commission de discipline de la LFP, qui a infligé au club une amende de 5.000 euros…

 

Nicolas Hourcade. Vous soulevez un problème important, celui de la commission de discipline la LFP qui sanctionne les clubs de huis clos en cas de fumigènes dans les stades, par exemple. Aujourd’hui, le dialogue se fait entre les groupes et associations de supporters, les clubs, la LFP et la DNLH [Division nationale de lutte contre le hooliganisme]. Mais aucun dialogue n’est créé entre la commission de discipline et les supporters. Le gros point de blocage réside aujourd’hui dans le fait que cette commission se sente investie d’une croisade morale pour que les stades correspondent à ce qu’elle estime correct. Ses sanctions sont contre-productives puisqu’un huis clos ou la fermeture d’un secteur visiteur n’aide vraiment pas à vendre le spectacle aux télévisions. Il faut définir les actes réellement graves et les sanctionner. Mais on ne peut pas punir toute une tribune quand deux types ont fait un salut nazi.

 

Xavier Pierrot. La commission de discipline n’est pas là pour juger les supporters, mais les clubs. Néanmoins, les clubs peuvent jouer leur rôle. Il y a eu des incidents lors de Lyon-Marseille?: une vingtaine de supporters, impliqués dans le mouvement de foule après l’égalisation de Thauvin, ont été identifiés par la vidéosurveillance. Ils avaient changé de tribune et transgressé le règlement intérieur, on peut donc les sanctionner. Je n’attends pas l’intervention de la commission de discipline, ni des pouvoirs publics. Il s’agit aussi de donner de la liberté à ceux qui jouent le jeu et de les laisser réaliser leurs animations. Pour qu’il y ait de la liberté dans les tribunes, il faut sanctionner les dérapages.

 

Nicolas Hourcade. Que ces sanctions soient prononcées par la justice, l’autorité préfectorale ou le club quand elles sont justifiées, il n’y a aucun problème. En revanche, la commission de discipline de la LFP, bien qu’elle ne doive pas juger les supporters, les juge de fait à travers les clubs. On a l’impression que la fermeture de tribune est une réponse systématique, même en cas d’infraction minime. On a trois fumigènes, on ferme la tribune?! Cette réponse n’est pas éducative et ne résout rien.

 

 

 

 

Comment faire évoluer les positions?

 

James Rophe. En faisant évoluer les discours, ce qui est déjà notre cas et celui des clubs. Le premier réflexe des instances, c’est la défiance. C’est vraiment ce qui ressort dans les discussions que nous pouvons avoir entre supporters. Et pour revenir à l’action des clubs, la LFP a dans l’idée de créer une commission supporters pour travailler sur ces questions.

 

Xavier Pierrot. Pour les membres de la commission de discipline, l’indépendance est un maître-mot. Quand vous dites que les clubs peuvent influer sur elle, ce n’est pas vrai. Sa position n’est pas du tout la même que celle de la commission de sécurité, qui travaille avec les représentants des clubs…

 

Nicolas Hourcade. Effectivement, elle est indépendante. Mais à certains moments, on voit bien que l’action de la LFP suggère certaines sanctions. Et comme les clubs «?font?» la LFP, on peut imaginer qu’une réflexion collective pourrait être engagée sur les types de sanctions, tout en préservant l’indépendance de la commission.

 

Cela fait un an que les référents supporters sont vraiment obligatoires. Quel est le premier bilan?

 

Nicolas Hourcade. Il faut rappeler que les référents supporters sont inscrits dans la loi en France car les clubs français ne se pliaient pas aux recommandations de l’UEFA sur la désignation d’un SLO en coupe d’Europe. On est parti d’une situation où la plupart des clubs français et la LFP étaient rétifs à cette fonction. Lyon, Strasbourg ou Paris ont montré que cela marchait. Et les autres clubs se sont rendu compte qu’avec un bon référent supporters, on préparait mieux les déplacements, par exemple. Résultat, les clubs voient l’avantage et même la LFP commence à être véritablement proactive.

 

A-t-il fallu convaincre certains groupes de supporters?

 

Nicolas Hourcade. Ah oui! Certains n’en ont pas compris l’intérêt car ils ont pris l’habitude de fonctionner à leur manière. Pour eux, il n’y a pas besoin d’un SLO car ils discutent déjà avec le président. Mais ce n’est pas parce qu’il y a un SLO qu’ils ne pourront plus parler aux dirigeants. Et ce n’est pas au président de discuter avec le club qui accueille en déplacement, de savoir quelle taille de drapeaux les supporters utilisent, à quelle heure les bus arrivent…

 

Xavier Pierrot. À Lyon, nous avons été à l’avant-garde car nous procédons ainsi depuis 2002. Pour autant, nous apprenons encore. Quand nous nous déplaçons à Amsterdam contre l’Ajax, en 2017, nous n’avons pas un SLO face à nous, mais cinq. En revenant, nous avons pris la décision d’en nommer un second. Car dans un club comme le nôtre, avec deux kops et douze associations aux cultures différentes, c’est entre deux et cinq SLO qu’il nous faudrait pour gérer l’ensemble des sujets. Que ce soit l’organisation d’une collecte de fonds, un pique-nique ou la conception d’un tifo…

 

Nicolas Hourcade. Le SLO n’est pas là seulement pour gérer les problèmes, mais aussi pour développer le supportérisme. Les clubs allemands ont l’obligation d’avoir quatre référents supporters en Bundesliga. Face à cette obligation, certains disent: "Oui, mais ils ont 40.000 spectateurs en moyenne". Peut-être faut-il se demander s’ils n’ont pas ces affluences parce qu’ils ont mis les moyens pour les développer.

 

James Rophe. Le référent apporte beaucoup d’expérience sur de nombreuses problématiques, mais aussi un peu de bon sens et d’humain. J’ai vu l’importance du référent sur certains déplacements du PSG. Les supporters qui ne sont pas habitués, qui ne font pas partie d’un groupe, ont quelqu’un vers qui se tourner. J’en vois l’intérêt et ce que cela apporte aux gens.

 

L’ANS se moque souvent des arguments des préfectures pour interdire les déplacements. Comment évoluer sur ce plan-là?

 

Xavier Pierrot. Je peux poser une question à James? J’aimerais bien qu’il se mette quelques secondes à la place du préfet qui doit décider si les Stéphanois peuvent venir à Lyon [l’interview a été réalisée avant le derby du 23novembre]. L’année dernière, neuf cents Lyonnais avaient été autorisés à aller à Geoffroy-Guichard. Résultat, dès l’arrivée au stade, il y a eu des charges des Stéphanois et une riposte des Lyonnais. Et là, prendre des sanctions individuelles semble compliqué car les deux camps sont impliqués. Je me mets à la place du préfet du Rhône: comment prendre le risque de les faire revenir? Moi, je suis pour qu’ils viennent et je pense que les interdire n’est probablement pas la bonne solution… Je mets simplement le problème sur la table, sans connaître la solution.

 

James Rophe. J’apprécie de ne pas être à sa place (rires). Mais justement, quand des situations imposent des décisions difficiles à prendre, il est d’autant plus ridicule et regrettable que de mauvaises décisions soient prises. Même quand il y a de réelles raisons d’interdire, on arrive à nous coller des arguments risibles.

 

Nicolas Hourcade. L’interdiction des déplacements est parfois utile, en tant qu’outil. Elle peut se justifier sur un OL-ASSE, un Bastia-Nice ou un PSG-OM. Mais la mesure est tellement dévoyée… Elle est devenue une solution de facilité. On ne s’entraîne plus à gérer les déplacements. Je veux bien qu’on ait des supporters hyper radicaux, mais il y a en Allemagne des déplacements massifs tous les week-ends. Et qu’on arrête de dire que ce sont tous des Bisounours! La comparaison Angleterre-Allemagne est très éclairante parce qu’ils ont traité les choses différemment. Les Anglais ont écarté un maximum de fans, y compris beaucoup qui étaient non-violents, pour être sûrs d’avoir les hooligans dans le lot. Ils ont rénové leurs stades et ont augmenté le prix des places. Les tribunes populaires ont disparu et le public est homogène. Les Allemands ont ciblé les hooligans et les fascistes, mais ont préservé le supportérisme actif et ont été prêts à prendre des risques. Ils ont fait le pari de rassembler tout le monde et d’accueillir des publics différents. Il n’y a pas forcément un antagonisme entre sécurité et ferveur. C’est compliqué à gérer, mais on peut placer le curseur au bon endroit.

 

Xavier Pierrot. Il faut accepter les risques car il est nécessaire d’avoir des supporters en France. L’objectif est de faire comme en Allemagne. En 2006, ils avaient 20.000 spectateurs en moyenne par match. Aujourd’hui, 40.000 et nous 22.000. Le modèle est là, et la voie a été tracée par les Allemands. Par contre, il ne faut pas croire qu’en suivant ce modèle, il y aura zéro problème. Jamais. Ce modèle-là comporte des risques. Le rôle du stadium manager et des référents supporters est de faire en sorte qu’il soit le plus faible possible. Et pour cela, il faut sanctionner individuellement les fauteurs de troubles.

 

 

 

 

Comment faire avancer clubs et supporters sur la question épineuse des fumigènes?

 

James Rophe. Il faut déjà prendre le risque d’en parler. C’est ce que nous allons faire au sein de l’INS [Instance nationale du supportérisme: sous l’égide du ministère des Sports, elle doit renforcer le dialogue entre pouvoirs publics, supporters et acteurs du sport]. Nous souhaitons différencier deux choses: l’utilisation sauvage et l’utilisation organisée. Nous ne voulons pas polluer les débats avec le premier, mais nous allons tenter d’avancer sur le deuxième afin d’envisager, malgré la législation, l’élaboration d’un cadre sécurisé. Libre ensuite aux supporters de s’y conformer, mais au moins, il existera.

 

Nicolas Hourcade. Les clubs ont déjà collaboré avec leurs supporters pour organiser des spectacles de fumigènes. À Bordeaux, pour la dernière au Parc Lescure, tout le monde savait que le virage Sud allait craquer à la dernière minute. Le club est préparé, les supporters aussi. Sauf que le match touche à sa fin et rien n’a encore été allumé. Or tous les gars qui ont amené leur fumigène individuellement, sans en parler au groupe, sont impatients. Et ce soir-là, il y a deux craquages: un premier totalement anarchique d’une vingtaine de torches au milieu et le deuxième organisé au bas de la tribune par les ultras – pour lequel les risques étaient considérablement limités. Mais il y aura toujours des types qui le font de leur propre initiative. Et quand on allume au milieu du public, en essayant de ne pas se faire prendre, les risques augmentent. Essayons de voir comment créer les conditions d’un allumage contrôlé. Il y a bien des spectacles pyrotechniques organisés pour certains matches…

 

Peut-on imaginer un avenir proche avec des stades où les fumigènes seraient autorisés?

 

James Rophe. Pourquoi pas! En off, il n’y a pas grand monde contre les fumigènes. Tout le monde kiffe. Ce n’était pas le cas avant, parce que l’idée dominante était que c’était dangereux. Aujourd’hui, on a dépassé ce stade. Et médiatiquement, on est moins bloqué. Des joueurs se positionnent, comme Hugo Lloris qui a dit qu’il adorait les fumigènes, par exemple. C’était impensable il y a dix ans. Je pense que cela favorise les discussions.

 

Nicolas Hourcade. Cette question est dans une impasse où s’opposent les supporters, qui revendiquent cette pratique, et les autorités, publiques et sportives, qui l’interdisent. On tourne en rond. Les clubs sont au milieu, obligés d’avoir de bonnes relations avec leurs supporters tout en devant justifier un certain nombre de comportements face aux commissions de la LFP ou de l’UEFA. La discussion collective peut vraiment faire avancer les choses. On sait qu’on peut mettre en place des expérimentations, mais elles sont bloquées par principe. Peut-être qu’un allumage contrôlé ne conviendrait pas aux supporters, mais tant qu’on ne l’a pas essayé, on ne peut pas savoir.

 

James Rophe. Certains ultras voudront toujours faire ce qu’ils veulent et ne pas discuter. Nous ne remettons pas ce choix en cause, nous estimons juste que cela ne devrait pas empêcher les avancées et la recherche de solutions.

 

Xavier Pierrot. Franchement, il faut regarder toutes les images de fumigènes sur les spots télévisés… Notre enquête de satisfaction, à l’occasion de l’anniversaire des Bad Gones qui a donné lieu à un gros craquage, a eu des résultats extraordinaires. Le public apprécie énormément.

 

Pourtant, Noël Le Graët a invité, dans une interview sur RMC en mai 2019, le public À s’opposer aux ultras sur les fumigènes. Cette opposition entre spectateurs et ultras se ressent parfois…

 

Nicolas Hourcade. Cela fait partie des effets pervers que nous évoquions: la sanction collective attise les tensions entre supporters. La déclaration de Noël Le Graët était assez malvenue car nous sortions de deux journées de travail au sein de la fondation Nivel [du nom d’un gendarme gravement blessé par des supporters lors de la Coupe du monde 98, elle a été créée dans le but de mener des recherches sur la violence dans le football, de prendre des mesures préventives pour lutter contre cette violence et de prêter assistance aux victimes]. Nous avons travaillé sur une expérimentation qui aura lieu dans les prochains mois, avec la nomination d’un policier référent sur des sites pilotes, notamment à Strasbourg, pour que les déplacements soient anticipés et organisés. Toutes les parties en sont: DNLH, FFF, LFP, clubs, supporters, de même que le numéro deux de la Direction centrale de la sécurité publique. Après des jours de discussions communes, on découvre cette déclaration… (il souffle) Les gens de la FFF n’ont eux-mêmes pas compris ces propos. En plus, dire qu’il n’y a aucun fumigène en Allemagne… Il faut ouvrir les yeux. La position de fermeté est intellectuellement facile.

 

Xavier Pierrot. Je vais le défendre. Je ne sais pas si tout le monde le sait, mais quelques jours avant, la FFF était en réunion à l’UEFA où ils ont appris que trois clubs étaient dans la ligne de mire de l’instance: Paris, Marseille et Lyon. Ce qui se traduit cette année: Paris a commencé avec un huis clos partiel, Lyon avec un huis clos total et Marseille avec un huis clos total et deux huis clos partiels, à cause de fumigènes. Donc l’UEFA passe un message clair à la France. Et Noël Le Graët le répercute – peut-être à tort, avec le recul.

 

 

 

 

En tant que stadium manager d’un club, comment fait-on pour satisfaire et faire cohabiter à la fois le supporter chevronné, le spectateur et le consommateur?

 

Xavier Pierrot. Nous n’avons pas le choix! Quand on construit un stade de 55.000 places, on ne peut pas le remplir avec les fans, ni avec les spectateurs sans les fans. J’ai l’habitude de dire qu’un stadium manager, c’est le maire d’une commune de 59.000 habitants, il faut que tout le monde cohabite. Cela ne veut évidemment pas dire qu’on met tout le monde au même endroit. Parce que les uns et les autres n’ont effectivement pas la même façon de vivre leur passion. Certains sont là pour faire du business, certains veulent participer activement à l’ambiance et vivre leur passion. Je me rappelle un match où le virage nord était à huis clos, et les Bad Gones s’étaient repliés au-dessus des loges. On s’est retrouvé avec un conflit de population et une incompréhension caractérisée. Et pourtant, les gens dans les loges étaient de vrais fans de l’OL. Mais ils ne comprenaient pas pourquoi il y avait un drapeau qui passait devant eux, pourquoi de la bière leur était tombée dessus…

 

Nicolas Hourcade. Un ami était en loge ce soir-là. Il m’a dit que les Bad Gones les avaient "fait chier tout le match". Il y avait une proximité trop forte, mais aussi un conflit d’usage du stade. Les supporters des kops ont le sentiment, au vu des discours qu’on entend parfois, qu’ils vont être évincés et remplacés par le public des loges. Il y a des conflits entre types de supporters et, quelque part, si les drapeaux empiétaient sur les loges, ce n’était pas complètement dû au hasard. C’était l’occasion pour les Bad Gones de dire: "C’est notre stade".

 

Xavier Pierrot. Le discours de l’OL est clair: si l’abonné en virage nord paie cent quarante euros l’année, c’est parce que des gens en loges compensent. Et c’est pour ça qu’il faut que chacun soit à sa place. Les supporters doivent accepter qu’il y ait d’autres personnes dans le stade.

 

Nicolas Hourcade. Quand le nouveau stade de Bordeaux a été construit, les ultras ont donné leur accord pour la fan zone et le folklore, bien qu’ils n’aiment pas ça, à condition d’avoir une tribune à un tarif accessible. Ils l’ont obtenue. L’autre question qui se pose, c’est celle de la mixité sociale et de la ségrégation. On pourrait se dire qu’on se retrouve avec des espaces qui regroupent les riches à un endroit, les pauvres ailleurs. Je pense que ce n’est pas exactement le cas pour une raison simple: ceux qui veulent être derrière les buts ne sont pas uniquement des gens issus de milieux populaires.

 

Xavier Pierrot. Oui, il y a une mixité importante. Des personnes plutôt CSP+ aiment être dans le kop parce que c’est leur façon de vivre le foot. D’autres, en loges, ont les moyens et préfèrent regarder un match de cette manière. Là-dessus, il n’y a pas de barrières, ça n’existe pas ici.

 

Nicolas Hourcade. Il faut quand même faire en sorte que ce raisonnement du "chacun sa place" n’amène pas de ségrégation physique. Dans certains stades, quasiment aucun échange n'existe entre les populations des kops, des loges ou des tribunes latérales. Il est quand même important d’avoir une proximité à un certain moment, sur le parvis du stade par exemple.

 

Avec l’instauration de l’INS, est-ce qu’on peut considérer que la LFP est désormais plus à l’écoute des fans de football?

 

Xavier Pierrot. Oui, et maintenant, il y a même un interlocuteur pour les supporters: le référent supporters de la LFP existe.

 

James Rophe. Je vais aller plus loin, ils sont proactifs. Nous avons eu des discussions avec la présidente Nathalie Boy de la Tour, et les actes suivent ses paroles.

 

Nicolas Hourcade. À l’intérieur de la Ligue, on sait qu’il y a des tensions internes. Mais je pense qu’une bonne partie des membres de la Ligue a compris qu’on ne pouvait pas se passer des supporters.

 

 

 

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