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Rémi Belot

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La Gazette de la L1 : 29e journée

Sunderland, la lose en série

À l'été 2017, Netflix décidait de suivre au jour le jour le Sunderland AC, tout juste descendu en deuxième division. Au-delà du quotidien, la série documente les effets destructeurs du foot-business. 

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Une musique de comédie sentimentale sur les images brumeuses d'un paquebot en ouverture de chaque épisode; de multiples travellings aériens sur le Stadium of light; un abus de ralentis et de gros plans, sur les phases de jeu comme lors des entraînements; un "sound design" parfois douteux, qui amplifie le son sur les contacts, les frappes de balle ou les chants du public…

 

D'un point de vue formel, Sunderland 'til I die n'échappe pas aux gimmicks visuels du moment. Ni, d'ailleurs, à la difficulté de filmer un match de football, si souvent décrite. Pour autant, si l'on oublie ces quelques tics formels pour se concentrer sur le fond, il faut reconnaître la véritable force documentaire de l'exercice. On doute que Netflix en ait mesuré d'emblée l'intérêt.

 

Et pourtant. Si Sunderland 'til I die se voulait une immersion divertissante dans le "football vrai" d'un club fraîchement descendu en deuxième division, il documente en fait une année charnière du club, qui subit une nouvelle relégation en fin de saison. À la fois un formidable témoignage de l'époque et un passionnant révélateur de ce que le business a infligé au football ces trente dernières années.

 

 

 

 


Famille recomposée
"Ici, c'est un club familial", entend-on tel un leitmotiv pendant les huit épisodes que dure la série. Dans la bouche d'une cuisinière du club ou dans celle de Martin Bain, son président. Dans les déclarations des plus vieux supporters comme dans celles de joueurs prêtés pour la saison.

 

Un club "familial", donc, mais propriété d'un actionnaire américain, Ellis Short, qu'on ne verra que subrepticement en fin de documentaire, alors qu'il refuse obstinément de s'exprimer face un journaliste. Une famille recomposée, plutôt, dont le paternel semble regarder avec une totale indifférence les galères de son rejeton.

 

Car l'histoire récente des Black Cats s'avère un remarquable modèle d'échec du football moderne. Celle d'un club historique du championnat anglais racheté par un businessman américain en 2008, qui abandonne ce dernier dix ans plus tard et deux divisions plus bas. La déliquescence du projet économique et sportif s'incarne d'ailleurs parfaitement, et physiquement, dans l'image que renvoie Martin Bain entre les premiers et l'ultime épisode de la série. Rasé de près dans son costume-cravate impeccable, il déclame d'un ton assuré les objectifs – élevés – de la saison.

 

Le ratage de l'année précédente, les recrutements onéreux – celui de Ndong, arraché au FC Lorient pour la modique somme de vingt millions d’euros – semblent déjà de lointains souvenirs. Six mois plus tard, le même Bain arbore une barbe fatiguée, porte une chemise froissée et semble avoir du mal à soutenir le regard face caméra. Il doit annoncer leur licenciement à une partie des employés que le club ne pourra conserver en raison de la nouvelle descente du club…

 

 


Mercato fatal
Il faut dire que les épisodes de lose s'enchaînent comme les défaites, tout au long de la saison. La rare et spectaculaire blessure à la main de son tout nouveau gardien néerlandais, tout juste débarqué des Pays-Bas; la publication sur les réseaux sociaux d'une vidéo d'un joueur conspuant certains de ses coéquipiers, après quelques verres de trop dans un pub…

 

Certaines scènes sont anecdotiques, d'autres moins: toute la force du show télévisé se révèle ainsi dans les cas de Jack Rodwell et Jonathan Williams, que l'on découvre au cours de deux scènes clef. Le premier est le héros indirect d'un édifiant épisode qui se déroule durant le mercato d'hiver.

 

Déjà acculé par les mauvais résultats, le club tente de redresser la barre: dos au mur du point de vue financier (Ellis Short refuse de mettre une livre de plus dans le recrutement), Martin Bain tente coûte que coûte de se débarrasser de Jack Rodwell, international espoir qui déçoit, et seul joueur dont le contrat en PL garantissait un maintien de salaire en cas de descente.

 

On le voit ainsi s'activer à quelques heures de la fin du marché d'hiver, multiplier les échanges téléphoniques pour lui trouver une porte de sortie, avant de finir par claquer violemment celle de son propre bureau pour y disparaître: en fait, l'ex de City refuse de quitter le club, et préfère continuer de percevoir son salaire king size jusqu'à la fin de saison, même assis sur le banc ou en tribune.

 

 

 

 

Maison-témoin
Le second est le protagoniste d'une scène d'un tout autre registre, mais humainement très puissante: Jonathan Williams, international gallois, prêté pour la sixième fois consécutif (!) par Crystal Palace à un autre club, dont la blessure musculaire de longue durée se double d'une profonde blessure psychologique.

 

Dans le salon glacial d'un logement qui semble être une maison-témoin, on l'entend ainsi déclarer, la mine abattue: "Je me sens seul ici. Je vais peut-être prendre un chien". Avant de le voir accepter, avec une sincérité touchante, de rencontrer un psychologue pour l'accompagner dans ces instants de solitude.

 

En regardant les déboires du club anglais, on se prend parfois à penser à ceux, plus proches, de certains de leurs voisins français. Au Racing Club de Lens, par exemple – même si l'institution nordiste a pour l'heure évité le pire. Une assise historique comparable, un passé populaire et ouvrier, et le récent rachat par un opaque fonds étranger…

 

Si Sunderland 'til I die a cela de réjouissant qu'il dévoile au grand jour l'envers du décor, il l'est beaucoup moins dans les perspectives qu'il laisse entrevoir aux clubs de "nouveaux riches" dès que le vent tourne mal. À cet égard, le documentaire sonne comme un avertissement pour les supporters du LOSC, de l'OM ou des Girondins de Bordeaux.
 

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