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Christophe Kuchly

 

Parlait tactique sous l'identité de L'apprenti Footballologue chez horsjeu.net, et a créé le site L'instant X avant de rejoindre les Dé-Managers. Traîne sur le forum sous le nom de Radek Bejbl et écrit dans La Voix du Nord et La Voix des Sports.


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Paco Jemez, le pauvre qui voulait jouer mieux que les riches

Son équipe fait du marquage individuel contre Barcelone et presse le Real comme une forcenée. Elle ne fait jamais match nul, prend quelques taules mais fait souffler un vent de folie sur le ventre mou de Liga. Bienvenue chez Paco, l'homme qui fait du Rayo l'une des équipes les plus intéressantes d'Europe.

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Cette semaine, il est onzième de Liga, bien loin de la lutte pour le maintien et à seulement cinq points de Malaga, septième et qualifié provisoire pour la Ligue Europa. Lui, c’est le Rayo Vallecano, ce club au budget de 18 millions d’euros – à peine plus que Sochaux – dont le style de jeu offensif apporte, depuis trois ans, des résultats bien supérieurs à son statut de “petit”. À mi-chemin entre rationalisme et idéalisme, les autres Madrilènes et leur drôle d’entraîneur, Paco Jemez, font au mieux pour faire plaisir à leur public… se donnant en même temps toutes les chances de durer dans l’élite.

 

 

 

 

Ca passe ou ça casse

Complètement dominé, le Real Madrid est content à chaque fois qu’il passe le milieu de terrain et souffle quand les nombreux tirs adverses, souvent fruits de longues séquences de passes débutées très bas, n’aboutissent pas. On est le 8 avril et les hommes de Carlo Ancelotti, au plus mal pendant quarante-cinq minutes, vont pourtant l’emporter 2-0 une fois l’adversaire progressivement à cours de jus. Un classique. Comme souvent face aux gros, le Rayo veut faire le jeu. Et, comme souvent, il perd. Si ça passe, tant mieux. Si ça ne passe pas, au moins le spectacle aura-t-il été sympathique. De toute façon, les Vallecanos ne savent plus faire autrement... Ce jour-là, le Real concède vingt tirs, huit corners et se contente de 44% de possession – des chiffres presque flatteurs vu les bases sur lesquelles était partie la rencontre.

 

Trois jours plus tard, cette équipe capable d’un niveau de jeu incroyable sur de longues séquences prend six buts en cinquante minutes face au Celta Vigo, dont quatre de Santi Mina. Puis gagne ce week-end logiquement contre Almeria (2-0), se replaçant ainsi à une place plus flatteuse. Ainsi va la vie du Rayo, adepte un peu complice de branlées bien méchantes et dont la différence de but improbable devient un marronnier (8e avec -16 il y a deux ans, 12e avec -34 et 80 buts encaissés l’an dernier, -21 pour l’instant). Puisqu’une victoire et une défaite font plus avancer que deux nuls, autant y aller à fond: en quasiment trois ans, il n’y a eu que onze partages des points, le même total que le PSG cette saison.

 

 

La continuité dans le changement

Mais, au fait, pourquoi cette philosophie de jeu quelque part entre Guardiola, Zeman et Bielsa? Parce que Paco Jemez. L’ancien défenseur central, croisé par l’équipe de France en quart de finale de l’Euro 2000, a révolutionné la stratégie locale, s’inspirant de l’école néerlandaise et son jeu de position. Bon pour anticiper et se placer mais pas franchement doué avec ses pieds du temps de sa splendeur, il a perdu ses cheveux à Saragosse, joué pour Camacho et avec Guardiola en sélection, et fait deux passages au Rayo en début et fin de carrière. Devenu entraîneur, il fait bien jouer Cordoba et rate de peu la montée dans l’élite avant de rejoindre son ancienne équipe. Au Rayo, il recrute des joueurs revanchards comme Diego Costa et Michu, défend haut et presse peu importe l’adversaire. Déjà, la possession impressionnante d’aujourd’hui (57,5% de moyenne cette saison) permet d’avoir des occasions mais des largesses défensives rendent l’édifice instable. Il n’empêche, le club accroche une huitième place synonyme de Ligue Europa. Un manque d’argent empêche de la disputer, Séville récupère la place et remporte la compétition.

 

L’année suivante débute par sept défaites. Forcément, avec quatorze départs pour trois arrivées et beaucoup de joueurs prêtés, difficile de travailler au mieux. Ce turnover, le directeur sportif Felipe Miñambres l’explique simplement, dans un documentaire de Canal+ Espagne: “Ce qu'on veut, c'est obtenir un rendement de chaque joueur qui vient pour une année. Que chacun y fasse sa meilleure année. De l'argent, on ne va pas vous en donner. Mais on va vous donner beaucoup d'amour. On recrute des joueurs pour ce qu'on pense qu'il peuvent donner, pas pour ce qu'ils ont donné.

 

Paco se fout de cette mauvaise passe et persiste dans l’idée qui guide son travail: même une petite équipe peut aspirer à la grandeur dans le jeu. Les résultats finissent par revenir, logiquement tant le talent de l’équipe se voyait même quand les points manquaient. Et le coach renforce sa réputation en même temps qu’il se rend presque trop emblématique pour être viré.

 

 

“C’est la manière qui te définit”

Encore méconnus hors des frontières espagnoles, le Rayo et son entraîneur séduisent rapidement qui prend la peine de les regarder jouer. Et font une nouvelle fois la démonstration qu’il est possible d’exister au haut niveau avec plus d’idées que de moyens. Jamais ce petit club n’avait suscité autant d’intérêt et tous ceux qui contribuent à son bon parcours étoffent bien plus leur carte de visite que prévu. Le coach, bien que courtisé, est toujours là. Lui qui avait mis fin à l’historique série de possession positive de Barcelone, en septembre 2013, incitant à une remise en cause de la méthode Tata Martino, ne lui a pas succédé sur le banc catalan. Aurait-il pu y appliquer sa méthode avec succès? Sa belle surprise de la fin de saison 2013, inviter discrètement les familles des joueurs dans les vestiaires avant que la plupart des chemins se séparent, aurait-elle été perçue de la même manière?

 

 

 

 

Peu importe, au fond. Parce que, tout comme Bielsa à Bilbao, Paco permet à une équipe hors du top d’offrir un spectacle supérieur à ses possibilités intrinsèques. Ce romantique du football peut, comme Bielsa, être cerné à partir de ses déclarations. “La question qu'on doit tous se poser, c'est ‘qu'est-ce que bien jouer au football’? J'ai toujours aimé que mon équipe ait les commandes du match, que jouer des longs ballons soit un recours, pas une norme. J'ai toujours eu cette idée”, confie-t-il ainsi. Obsédé par l’idée de fierté, il valorise le processus – “le résultat ne détermine pas quel genre de personne nous sommes, c’est la manière qui te définit” – et responsabilise le joueur. Avec le défilé permanent au sein de son équipe, on croirait presque voir un formateur égaré au haut niveau. D’ailleurs, Michel Sanchez, ancien grand joueur du club, est chargé de faire appliquer la même philosophie de jeu chez les jeunes. Histoire de former au lieu d’utiliser tant d’intérimaires.

 

 

Quelques airs de Marcelo Bielsa

Cette saison comme lors des précédentes, peu de noms rutilants garnissent l’effectif. On retrouve des oubliés (Manucho, Zé Castro, Kakuta, Insua), des joueurs prêtés (les deux derniers cités, Baptistão, Aquino, Ba, Lica notamment) et des habitués des clubs espagnols de second rang (Bueno, Amaya, Baena, Toño). Un drôle de melting pot où Roberto Trashorras, vétéran de trente-quatre ans et plaque tournante du milieu, fait office de référent. Formé au Barça, il a dû attendre de rejoindre le Rayo en 2011 pour s’installer en première division. Aujourd’hui, il est de loin le joueur qui fait le plus de passes en Liga (77 par match) et la voix de Paco sur le terrain. “[Quand le coach est arrivé au club] il connaissait mes forces, surtout avec le ballon. Il m’a dit qu’il voulait que je sois important mais que je devrais travailler défensivement et tactiquement pour presser haut et mettre de l’intensité”, rappelait-il le mois dernier.

 

S’il a développé son jeu sur le tard, l’évolution est impressionnante. Alberto Bueno, devenu un buteur qui compte, et Gaël Kakuta, sorti de sa spirale d’échec – il est dans le top dix du championnat en dribbles, passes décisives et passes clé –, sont d’autres étendards d’une méthode qui fonctionne. “Si une chose n’est pas bien faite la première fois, il la répète et la répète jusqu’à ce que nous arrivions à bien la faire. C’est un perfectionniste, explique le jeune Français. Et quand il voit que tu te relâches, il te demande le double. Avec lui, tu ne peux pas déconnecter, si tu déconnectes, tu sors de l’équipe.” Un bon moyen de tirer le meilleur de tout le monde, surtout d’un élément qui se repose sur son talent. Et se dessine un nouveau parallèle avec Marcelo Bielsa, que la France découvre cette année dans ses qualités et ses travers, avec cette phrase glissée par Paco Jemez à ses joueurs: “Tout ce que vous avez fait, tout ce que vous m'avez donné: vous m'avez fait devenir bien meilleur que ce que je suis.

 

Mais il y a des singularités. Un peu moins de dogmatisme, d’abord, et aucune expérience avec un club d’une plus grande stature. En attendant de voir si la formule prend au très haut niveau, elle montre qu’on peut acquérir le maintien d’une autre manière et se faire un nom par le jeu. “Personne n'a de formule magique pour savoir ce qu'il faut faire afin d'obtenir des résultats. Mais ce que je veux, c'est que mon équipe soit différente, confie Paco Jemez. Être différent, c'est ce qui attire l'attention des gens.” Sur le terrain comme en dehors, avec un soutien pour les causes sociales qui fait du Rayo un modèle de vertu. Ce club basé dans le quartier de Vallecas, endroit peuplé de gens humbles et travailleurs, représente aujourd’hui le modèle vertueux le plus facilement duplicable du football mondial pour qui a la vision et des dirigeants assez audacieux pour faire confiance. En attendant qu’un jour sans doute, la belle histoire s’arrête...

 

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