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Pierre Barthélemy

Pierre Barthélemy est avocat au Barreau de Paris, spécialiste de droit public et conseil de certains supporters parisiens. @Pierre_B_y


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Revue de stress #138

Inacceptable, mais…

Au lieu de susciter des postures stériles et mal informées, l'envahissement du terrain du Stade Pierre-Mauroy devrait plutôt être l'occasion de s'interroger sur les raisons de cette colère et sur ce qu'elle dit de la situation des supporters. 

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« Le mépris des hommes est souvent la marque d'un cœur vulgaire et s'accompagne alors de la satisfaction de soi. Il n'est légitime au contraire que lorsqu'il se soutient du mépris de soi. » (Albert Camus, préface de Maximes et anecdotes de Chamfort).

 

Samedi soir, à l’issue de la rencontre entre les clubs de Lille et de Montpellier, des supporters ont envahi la pelouse de manière soudaine et impromptue. Une poignée d’entre eux auraient menacé l’intégrité physique des joueurs.

 

 

 

 

Au-delà des condamnations

Ce mouvement, motivé par une grande inquiétude pour l’avenir du LOSC et par une incompréhension devant le projet économique et sportif du club, est objectivement inacceptable. Les menaces à l’endroit des joueurs le sont encore davantage. Quoi qu’on en dise, il n’existe aucune excuse à ces comportements. C’est désormais aux pouvoirs publics et à la justice d’instruire ces faits avec objectivité et de prendre les mesures qui s’imposent. Et non aux justiciers de plateaux télé, aux éditorialistes de matinales ou aux adeptes de la communication précipitée.

 

Ce n’est ni minimiser, ni banaliser ces incidents que de le dire aussi succinctement. Bien au contraire. Pour autant, il serait hypocrite et contreproductif de s’arrêter là. Ce débordement s’explique. Condamner objectivement l’inacceptable n’a jamais exonéré de contextualiser et d’apprécier les faits avec hauteur. Tant que l’on ne cherchera pas à les comprendre, on ne saura ni prévenir, ni guérir ces maux.

 

Car il ne s’agit pas d’une bataille rangée entre supporters sur fond de rivalité. Il ne s’agit pas de hooliganisme au sens premier du terme. Cet incident trouve ses racines dans les dérives structurelle du football moderne.

 

 

Un club n'est pas un pari financier

À cet égard, le LOSC en est la caricature. il est presque surprenant que les supporters aient fait preuve d'une telle patience avant de commencer à s’exprimer. Leur club n’est aujourd’hui, aux yeux de ses propriétaires, qu’un véhicule d’investissement, tel un énième portefeuille financier. Il est un pari financier comme un autre pour des fonds vautours à la recherche de profits maximaux à très court terme.

 

Les investissements réalisés depuis son rachat sont la seule résultante d’emprunts à taux prohibitifs, confinant à l’usure. Le moindre décrochage par rapport au business plan (succès sportif pour récupérer des droits TV élevés en L1 et en Europa League, valorisation de jeunes joueurs revendus rapidement avec une forte plus-value) communiqué aux investisseurs et prêteurs est susceptible d’entraîner la faillite et donc la disparition du club.

 

Or un club de football n’a jamais été et ne pourra jamais être seulement un hochet pour divertir un mécène, une vitrine au service de la communication d’un pays ou d’une entreprise, un outil spéculatif… Il doit toujours pouvoir leur survivre. Car un club est inscrit dans le patrimoine local et dans l’histoire de ses supporters. Il se transmet de parents à enfants.

 

 

Sentiment d'abandon et d'impuissance

Un investisseur pourra déplacer ses fonds. Un dirigeant n’est que de passage. Un jeune joueur pourra continuer sa carrière ailleurs. Les supporters sont captifs de leur club. La passion et l’ancrage local ne se commandent pas. Ils se subissent, pour le meilleur et pour le pire. La colère des supporters lillois se nourrit de cette inquiétude légitime. De la crainte que leur club subisse le sort de ceux du Mans ou de Portsmouth, qu’il puisse ne jamais ressusciter comme ont su le faire ceux de Strasbourg ou de Grenoble.

 

Il est alors surprenant que les supporters soient laissés un peu seuls dans ce combat. Sans que cela n’excuse ces débordements, leur colère se nourrit aussi de ce sentiment d’abandon et d’impuissance. Que font les collectivités locales avec un élément fort de la culture locale? Que font les instances avec un monument du patrimoine sportif français ? Pourquoi des blogueurs ou d’anciens journalistes comme Dominique Rousseau maîtrisent-ils, souvent, mieux la structure de financement du LOSC que les médias spécialisés?

 

Certains sociologues comme Nicolas Hourcade n’hésitent pas à dresser une analogie avec les conflits sociaux opposant violence économique des uns et violence physique des autres. Ce qui ne nous convainc pas nécessairement, mais qui traduit les racines de cette violence verbale et physique.

 

 

Indispensable prise de recul

Pour ces raisons, nous ne pouvons que regretter les réactions précipitées, condescendantes et manichéennes qui ont inondé les médias ces derniers jours. Madame la ministre des Sports et l’UNFP (syndicat des joueurs) ont même appelé à "rééduquer les supporters". D’autres ont appelé à réinstaller les grilles en bas des tribunes ; celles-là même qui ont causé des dizaines de morts dans les années 80.

 

Heureusement, les dirigeants lillois ont évité l’écueil de la généralisation, précisant à juste titre que les sanctions doivent être individuelles et proportionnées. Heureusement, la Division nationale de lutte contre le hooliganisme (DNLH) a rappelé que les grilles ont été retirées pour une bonne raison et que la sécurité commande de pouvoir s’échapper des tribunes vers l’aire de jeu en cas de mouvement de foule ou d’incident.

 

Pour autant, très peu ont cherché à prendre le recul nécessaire sur le fait que de plus en plus des investisseurs sauvages jouent l’avenir de clubs à la roulette russe. Des investisseurs qui achètent un club comme ils pourraient en acheter un autre. Pas par attachement à son histoire, à ses couleurs ou à son public. Mais parce qu’à l’instant t, c’est l’investissement qui paraît le plus valorisable. Il devrait pourtant y avoir "convergence des luttes" avec les syndicats de joueurs et les collectivités locales a minima.

 

 

Laisser une place aux supporters

Ces réactions traduisent à nouveau la difficulté, pour beaucoup, de bien percevoir l’hétérogénéité des tribunes françaises et la place fondamentale des supporters dans le fait social qu’est le football. "Les supporters" n’ont jamais été une entité unique et fongible. On y retrouve la même diversité de profils que dans la société: consommateurs ponctuels, familles, amoureux réservés, amoureux transis, etc.

 

Persister à raisonner en bloc interdira toujours d’adapter les tribunes (comme les tribunes debout), les dispositifs de sécurité ou l’intensité du dialogue social (notamment grâce au référent-supporters) à bon escient. Par ailleurs, il devient irresponsable de nier aux supporters leur qualité de partie prenante. Outre qu’ils sont garants de la continuité des clubs à travers les âges, ils sont un acteur du football comme un autre. Et accessoirement le seul qui finance sans investir, qui dépense sans attendre de revenus.

 

La loi du 10 mai 2016 fait désormais obligation aux clubs de dialoguer avec leurs supporters. Et, bénéfices directs de cette loi, les travaux de l’Instance nationale du supportérisme (INS) se révèlent riches et fructueux. Supporters, Ligues ou DNLH avancent sur de nombreux sujets comme les tribunes debout.

 

 

La valeur du public

Il est d'autant plus inquiétant que des tiers, par ignorance et fatuité, discréditent ou nient l’existence de ces avancées. Il est tout aussi regrettable que madame la ministre des Sports ne découvre l’instance nationale du supportérisme que pour s’indigner d’incidents, mais reste sourde à ses travaux, notamment sur le safe standing.

 

Et pour citer Daniel Riolo, les supporters sont aussi un "actif économique". Si des clubs comme Grenoble et Strasbourg sont revenus de l’enfer d’une faillite, c’est grâce au soutien indéfectible de ses irréductibles. Si Lens ou Sochaux sont toujours des grands clubs français attractifs, c’est désormais davantage par leurs tribunes que par leurs palmarès. Si des clubs mal classés continuent de bénéficier de droits de retransmission télévisuels importants, c’est parce que les diffuseurs préfèrent diffuser aux horaires phares l’atmosphère de leurs stades et l’importance de leurs supporters.

 

Le sujet du supportérisme est complexe. Les enjeux du supportérisme sont cruciaux. Ils méritent davantage que les pirouettes médiatiques des uns ou que le mépris des autres.
 

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