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Thibault Marchand

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Les déboires très politiques du football biélorusse

Entre l'amour de Loukachenko pour le hockey et l'activisme des supporters contre le pouvoir, le foot biélorusse n'a pas la cote auprès des autorités. Et son niveau s'en ressent.

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Le football biélorusse est dans un triste état, et ce n'est pas le BATE Borisov qui nous fera dire le contraire. Les Jaune et Bleu avaient créé la surprise la saison passée en Ligue des champions, dominant tour à tour Lille et le Bayern Munich et permettant à la Biélorussie, pour une fois, d'être citée par les médias internationaux pour une autre raison que son statut de "dernière dictature d'Europe". Mais un an plus tard, ces exploits tiennent plus du joyeux accident de parcours que d'une réelle montée en puissance du football biélorusse: début septembre, le pays n'a déjà plus aucun représentant en coupe d'Europe après l'élimination du FK Minsk par le Standard de Liège au 3e tour préliminaire de la Ligue Europa. Quant au BATE Borisov, il a été sorti dès ses débuts en Ligue des champions par le Shaktyor Karagandi, champion du Kazakhstan.
 

Dans ce marasme, la sélection nationale ne s'en sort pas mieux. Laborieux 73e du classement FIFA et bons derniers de leur groupe de qualification pour la Coupe du monde 2014, les Biélorusses ne risquent pas de goûter à une compétition à laquelle tous leurs voisins, la Lituanie mise à part, ont déjà participé. Et depuis la disparition d'Alexandre Hleb dans les tréfonds du football, aucun joueur de niveau international n'a émergé.
 

 

stade Dinamo Minsk
Le stade Dinamo, en travaux.
 

Dans l'ombre du hockey

C'est qu'au Belarus, comme dans tout État autoritaire qui se respecte, le sport est un puissant outil de propagande, soumis au bon vouloir des autorités locales. Et le sport préféré d'Alexandre Loukachenko, c'est le hockey sur glace. Le président biélorusse y joue, a rendu quasiment obligatoire pour les écoliers le fait d'assister à au moins un match par an et lui-même ne loupe pas une rencontre du Dinamo Minsk, le club qu'il a contribué à installer au plus haut niveau grâce au soutien de Beraluskali, le géant du potassium qui assure à lui seul près de 10% des revenus du pays. En 2005, Alexandre Loukachenko a même créé la Christmas Cup, une compétition à sa gloire au cours de laquelle son équipe affronte des sélections étrangères pour un résultat toujours identique: la victoire de l'équipe présidentielle.
 

Face à une telle passion, difficile pour le football de se faire une place. Signe des priorités du pouvoir, alors que près de trente salles de hockey sur glace ont été construites au Belarus depuis 1994 et l'arrivée au pouvoir de Loukachenko, le match de ce mardi a été délocalisé à Gomel, seule ville du pays dotée d'un stade aux normes internationales depuis la fermeture pour travaux du stade Dinamo de Minsk. Un stade qui, avec 14.300 places, est plus petit que l'ultra-moderne Minsk-Arena, construite pour accueillir les championnats du monde de hockey en 2014! Quant aux clubs de foot biélorusses, tous sont gérés par des potentats locaux appartenant au cercle rapproché du pouvoir. C'est ainsi que le BATE Borisov est présidé par le directeur de l'usine de moteurs de tracteur locale (BATE est l'acronyme de Usine d'équipements électriques pour tracteurs de Borisov), ou que l'on retrouve à la tête du Dinamo Minsk Yuri Chyzh, homme d'affaire richissime, interdit de visa en Union européenne et surnommé en Biélorussie "le portefeuille de Loukachenko" (lire "Belarusian Ultras and the Regime"). Une situation à la soviétique qui offre un championnat au niveau très moyen, capable d'élire Aurélien Montaroup meilleur arrière latéral du pays.
 


Repaire de militants antifascistes

Un club, un temps, sembla toutefois en mesure de venir chatouiller le haut niveau. En 2002, alors que le MTZ-RIPO Minsk se débat en troisième division sans autre ambition que d'y rester, cette équipe sans histoire est rachetée par le milliardaire lituanien Vladimir Romanov. Un nom bien connu des fans de football: l'oligarque a sévi du côté des Hearts of Midlothian, institution écossaise qui, sous sa présidence, connut des moments tour à tour glorieux et tragiques avant d'être abandonnée au bord de la banqueroute, en juin 2013 (lire l'article de Wikipedia). À Minsk, Vladimir Romanov arrive avec la promesse de rénover le vieillissant stade Traktor et d'y construire, à côté, un centre commercial et un hôtel, dans la droite ligne du football occidental: une révolution au Belarus. Et les premières années, la sauce prend. Le club accède à l'élite dès 2004 et emporte son premier trophée l'année suivante, avant de s'installer au plus haut niveau. La belle histoire dure jusqu'en 2011, quand il devient évident que le stade Traktor ne sera jamais rénové. Menacé par la justice biélorusse, Vladimir Romanov accuse le gouvernement d'avoir saboté son ouvrage et abandonne le club, contraint de repartir la saison 2012 en quatrième division (lire "Reviving Partisan: Solidarity of Minsk Football Fans").
 

Durant ces quelques années de règne, les tribunes du stade Traktor sont toutefois devenues le repaire de tout ce que Minsk comptait de militants antifascistes, et ceux-ci ne peuvent se résoudre à voir leur club disparaître. Repris en main par ses supporters, le MTZ-RIPO, rebaptisé Partizan Minsk, remonte en troisième division dès 2013, jouant à domicile comme à l'extérieur devant une nuée de fans qui n'ont pas abandonné leur convictions premières: l'antifascisme et l'opposition radicale à Alexandre Loukachenko.
 

 

Partizan Minsk
Match du Partizan sous surveillance.
 

Messages interdits de stade

Car qu'ils soient de gauche ou réputés à droite, comme les fans du Dinamo, le club le plus populaire du pays, les Ultras biélorusses se retrouvent tous dans une unanime détestation du président biélorusse. Et dans un pays où se regrouper à plus de trois dans la rue peut être considéré comme une manifestation non autorisée – et où il est interdit d'applaudir en public depuis l'utilisation de cette méthode par l'opposition pour manifester devant le palais présidentiel en 2011 –, les tribunes biélorusses sont devenues l'un des rares endroits où affirmer ouvertement son opposition au pouvoir est encore possible. En réponse, la répression est totale. En juin 2011, un match du Dinamo Minsk était interrompu après une violente charge policière en pleine célébration de but, blessant un enfant de cinq ans et un joueur du Dinamo. Cette saison, c'est le Partizan Minsk qui a subi la foudre du régime de Loukachenko. Les Rouge et Blanc, couleurs qui sont aussi celles du drapeau historique de la Biélorussie et donc de l'opposition, ont été régulièrement contraints de déclarer forfait, par absence de terrain ou parce qu'aucune ambulance ne pouvait être présente pendant leurs matches... La police biélorusse a été jusqu'à interdire l'entrée du stade aux supporters portant des tee-shirts à message en anglais, au prétexte qu'ils ne pouvaient comprendre ce qui y était écrit.
 

Devant autant de chahut, peu étonnant qu'Alexandre Loukachenko préfère le hockey. Quitte à sanctionner l'équipe nationale, comme en octobre 2012. Quelques jours avant le match Belarus-Espagne comptant pour les éliminatoires de la Coupe du monde, la fédération biélorusse décide subitement d'augmenter les prix du match par huit: une décision qui provoque la colère des fans biélorusses et un boycott très suivi du match. En urgence, le stade Dinamo sera finalement rempli par des écoliers et des fonctionnaires réquisitionnés, afin qu'il ne sonne pas trop creux.
 

Remonté contre ces supporters incontrôlables qu'il ne manque pas de présenter, lors de ses nombreuses interventions télévisées, comme des membres de cette "cinquième colonne" cherchant à déstabiliser le Belarus, Alexandre Loukachenko persiste à considérer le football comme un sport mineur. Et l'obtention de bons résultats, même éphémères, par le BATE Borisov ou la sélection nationale peuvent être regardés comme un authentique exploit pour un football biélorusse qui, malgré ses stades délabrés, sa gestion très soviétique et l'exil de ses joueurs en Russie ou au Kazakhstan, existe encore.

 

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