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Julien Momont (avec le Forum)

 

Journaliste SFR Sport. Membre encarté des Dé-Managers


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Les Bordelais racontent Lescure

Les Girondins ont dit adieu au Parc Lescure, samedi dernier. Sur le forum, les Cédéfistes bordelais ont partagé leurs nombreux souvenirs. Compilation d'une large tranche d'histoire du foot à Bordeaux.

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Un stade est le lieu de toutes les émotions. De la joie à la tristesse, du plaisir à l'ennui, de la satisfaction à la colère. Toutes sont liées à ce qu'il se passe sur le rectangle vert, à ces vingt-deux acteurs qui s'arrachent une sphère de cuir (ou de n'importe quelle matière synthétique avec laquelle on fait les ballons de nos jours). Toutes sont liées au destin du club que l'on supporte. Mais toutes restent, à jamais, associées au théâtre de leur expression. Lescure était une enceinte majestueuse mais aussi humaine. Petite plongée dans les souvenirs cédéfistes qui empreigneront ses murs pour toujours.

 

 

Les premiers souvenirs à Lescure

Lescure restera le stade où les supporters bordelais d'hier et d'aujourd'hui sont tombés amoureux des Girondins. Les souvenirs des origines sont forcément plus ou moins flous, déformés par le temps qui passe. Pour beaucoup, l'histoire s'est écrite en famille. On se rendait au stade en serrant “très fort la main de [son] père, car il y avait beaucoup de monde”, les sandwichs préparés par maman bien emballés dans du papier d'alu. Le stade est d'ailleurs parfois le lieu privilégié de discussions père-fils, sur les sujets un peu tabous des filles, par exemple. “Ma mère avait dû lui mettre la pression pour qu'il profite de ce moment privilégié pour m'en parler et ça ne l'enchantait visiblement pas de jouer ce rôle-là...

 

 

 

 

La mémoire retient moins les scores que les émotions, les images marquantes: “un but de Jean-Marc Ferreri”, “les déboulés de Thouvenel le long de la touche”, Maradona jonglant dans le rond central “avec la tête, les épaules et tout le reste”. En 1984, “les billets étaient imprimés sur du papier de couleur vive (un carré et pas un rectangle) avec une image de joueurs”. On se souvient parfois mieux des buteurs adverses que de ceux de sa propre équipe, comme à l'occasion d'un Bordeaux-Lens de la saison 1993-1994 remporté 4-2 par les Girondins (buts d'Arsène et Laigle pour les Sang et Or).

 

Mais ce qu'il se passait sur le terrain importe peu, finalement. Le début de l'histoire, ce sont d'abord les petits détails, les à-côtés, l'atmosphère, le contexte. Tout ce qui rend unique et profondément intime les premiers pas dans un stade de foot.

 

 

Les meilleurs souvenirs

En soixante-dix sept ans, Lescure / Chaban-Delmas a tout connu avec les Girondins, et leurs supporters avec. L'exploit presque irréel face à l'AC Milan (3-0), en demi-finale de la Coupe de l'UEFA 1996, figure évidemment au panthéon de la mémoire de ceux qui l'ont vécu en direct. Une ambiance “jamais vue, même deux heures avant le match”: “la folie sur le but de Tholot, la démence sur le premier puis le deuxième de Duga... Et le soulagement sur l'arrêt de Guéguette sur une tête de Weah juste devant le Virage Sud... Bordel, quel pied!

 

Il y a aussi les différents titres de champion de France remportés par Bordeaux. Celui de 1984 était le premier depuis trente-quatre ans. “On fait match nul contre Monaco et on est champions avant la dernière journée. (…) Il y avait une ambiance incroyable, je me revois sautant de joie avec mon père, tout le monde qui se tapait dans les mains, se congratulait et hurlait de bonheur. Un type fou de joie devant moi m'a donné son écharpe. Je l'ai encore et je la porte toujours lors des grands matchs ou occasions.

 

Autre nuit de folie, celle du sacre en 1999, au nez et à la barbe de l'Olympique de Marseille. Le stade plein, ivre de bonheur, pour célébrer ses héros. Une semaine plus tôt, il avait fallu passer par le stress d'un match fermé contre Lyon, lors de l'avant-dernière journée. “Le titre compromis et puis soudain la volée de Diabaté (l'autre, le vrai, le tout premier, Lassina). J'ai encore en tête l'image du ballon qui va dans la lucarne et les filets qui tremblent.

 

D'autres se souviennent “avoir applaudi le panache de Gillot (si si) qui sort en même temps trois défenseurs pour faire rentrer trois attaquants” dans la remontée folle contre l'Étoile Rouge de Belgrade (3-2) en août 2012, en barrage d'Europa League. D'un coup franc de Zidane aux dépens d'Oliver Kahn, alors à Karlsruhe, en novembre 1993. Ou de leur joie lorsqu'il ont “enfin réussi à choper un des ballons en plastique blanc «Opel» qui étaient envoyés dans les tribunes depuis la pelouse avant chaque match”. Un rêve d'enfant.

 

 

Les pires souvenirs

Il y a les moments de gloire. Et il y a le revers de la médaille. Les instants d'ennui profond. Une “vraie purge”, un bon vieux 0-0 en deuxième division contre Châteauroux, la première place achetée avec ses propres deniers. “Un match pourri d'UEFA contre un obscur club écossais dans les années de plomb Baup.” “Un Bordeaux-Metz de début de saison, un 0-0 soporifique, une saison ou deux après le titre.

 

Le rapport aux autres supporters n'a pas non plus laissé que de bons souvenirs. On a tous connu – voire été nous-mêmes – ces râleurs insupportables et invétérés et leurs commentaires “à base de «Il est nul celui-là. Vraiment il est nul.»” Alors quand la cible s'appelle Éric Cantona, ça passe l'envie de revenir. Il y a aussi les quelques bêtises, pas forcément bien méchantes, que l'on se souvient honteusement d'avoir crié, ado, au milieu du kop. Avec le recul, on s'en veut toujours de “[se] laisser emporter par l'instinct grégaire qui commande dans un groupe de supporters”.

 

Et puis il y a la détresse sportive. L'un en voudra toute sa vie “à Fabrice Divert d’avoir mis un triplé avec Caen alors que l’on menait pépère 2-0 à la mi-temps”. D'autres, beaucoup d'autres, gardent de la finale retour de la Coupe de l'UEFA 1996, contre le Bayern (1-3), une cicatrice ouverte. La blessure de Lizarazu par Kostadinov, la cruelle défaite... “J'en ai chialé pendant de longues minutes. Le retour à la maison m'a paru interminable.” “Vilaine, vilaine déception...

 

 

Les trucs les plus “borderline”

Dans un stade, on franchit aussi parfois la ligne jaune, ou tout au moins l'on s'en rapproche. Le fameux piquant de la jeunesse. Il y a les traditionnels pétards fumés en tribune, un peu de poppers. “Rien de palpitant.

 

Parfois, l'occasion était trop belle. Comme quand une faiblesse dans un clôture permettait d'entrer dans le stade. “Je me suis fait virer plus d’une fois le dimanche après-midi par les gardiens du temple alors que l’on jouait avec les coupaings sur la pelouse.” Ou juste de se promener et de s'extasier “sur le confort de la pelouse et sur l’impression folle d’être tout seul au milieu de ce stade si familier”, avant d'entendre la “voix d'outretombe” du gardien, “un gros barbu qui a officié plusieurs années, qui se promenait aussi, mais dans les tribunes”. Quel chanceux d'avoir pu déambuler à sa guise dans les travées de Lescure...

 

 

 

 

Il fut un temps, aussi, où un couple de personnes âgées pouvait s'installer en bas du Virage Sud et pique-niquer avant les matches: “Couteau, baguette et pâté pour la bonne tartine, comme à la maison. Puis la bouteille de villageoise avec le bouchon plastique. Aujourd’hui, même s’ils passaient la fouille, ils se feraient chopper par la vidéo-surveillance et se feraient interdire de stade direct…

 

 

Ce qui leur manquera

Il va désormais falloir tourner la page. Dans une dizaine de jours, un nouveau chapitre s'écrira, dans une nouvelle enceinte, un nouvel endroit. De nouvelles habitudes à prendre. Finie la proximité du stade de centre-ville, pouvoir “se garer pas loin, aller manger une andouillette sur les boulevards et repartir vers Bègles après le match en voyant les péripatéticiennes qui avaient du boulot en cas de victoire!

 

Fini aussi d'“entendre les clameurs des buts depuis la fenêtre ouverte de la maison des parents”. Finie, enfin, cette lumière si particulière qui se couchait sur Lescure lors des rencontres de fin d'après-midi. “Je n'ai jamais su dire pourquoi, mais c'était une lumière que je n'ai jamais retrouvé dans aucun autre stade. Et que j'ai dû voir samedi pour la dernière fois.

 

La page des souvenirs se tourne. En vrac et en VO: “Huard se mettre un but à cause des projecteurs du stade, Prunier acclamé sortant sur carton rouge contre Monaco, Marcio Santos crucifier marseille, Mirza Verazanovic se trouer dans une séance interminable de pénos en coupe contre Sainté en un hiver frigorifique, des matches insignifiants mais perdus contre Le Havre ou Sochaux, Jussiê marquer le but du siècle contre le Lyon de Gourcuff, Pavon marquer contre Auxerre quelques jours après la claque à Parme…

 

J'ai scandé «Cavé-nagui-oh-oh», j'ai ri dans ce stade, j'ai vibré, je me suis levé plus d'une fois, et pleuré les quatre buts de lyon, il y a deux ans, mon dernier souvenir à Lescure. Aujourd'hui, je porte le deuil d'une certaine prestance, d'une idée du football, de la gloire, de la sueur. Mais jamais mon coeur ne s'est lassé de palpiter au moment de basculer dans l'enceinte, le moment où ce vert presque fluorescent te claque les yeux dans un vacarme ahurissant de populaire agitation. C'est chez moi, ai-je pensé plus d'une fois. Lescure, plus qu'un stade, c'est l'endroit où je me sens chez moi.

 

Bonus : le poème de Jesper Olsen

 

Zizou et Micoud juste au-dessus du mur
Thouthou et Liza déboulant le long de la peinture
Un ciseau de Lilian retournant les plus mûrs
René et Gernot laissant traîner la chaussure
Une passe de Gigi trouant l'adverse armure
Duga filant le vent dans la chevelure
Jeannot et Marouane se battant comme des Turcs
Pascalou et Savio se jouant des plus durs
Devils et Ultras communiant dans la Cuerva Sur
Adieu. Et merci Lescure.

 

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