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Christophe Kuchly


Dé-Manager, qui parle dans Vu du Banc et écrit pour l'AFP et dans La Voix du Nord.


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Revue de stress #141

La Métamorphose de Guardiola

Bibliothèque – Dans Pep Guardiola: la Métamorphose, Marti Perarnau raconte de l’intérieur les trois années passées par l’entraîneur catalan au Bayern Munich. Et essaie de décrypter l’évolution de sa méthode dans un contexte bien moins favorable qu’à Barcelone.

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À quel point un entraîneur influe-t-il sur son équipe? Est-il si important, lui qui suit depuis le banc les événements, criant des consignes que seuls ceux à proximité peuvent entendre et qui, jusqu’à preuve du contraire, ne peut entrer sur le terrain pour marquer ou empêcher un but? La question est ouverte. Sans que ce soit le but premier de son ouvrage La Métamorphose, Marti Perarnau apporte une réponse à cette vieille question via l’exemple de son ami Pep Guardiola. En le suivant au quotidien pendant toute son aventure bavaroise, il a ainsi pu voir ses convictions et ses doutes mais surtout étudier son travail. Celui d’un coach qui ne fait jamais de pauses.

 

 

Aucune place au hasard

Il y a quelque chose de fascinant à se plonger dans le quotidien du Bayern entre l’été 2013 et 2016. La même fascination que l’on éprouve devant les reportages qui décrivent le quotidien de champions qui dédient leur vie à une discipline, à mi-chemin entre le rêve d’être soi-même porté par sa passion et le cauchemar qu’une vie monomaniaque pourrait représenter. Car, pour suivre Guardiola, il faut accepter de faire des sacrifices – à l’image d’un Rafinha allant jeter sa glace à la poubelle après une remarque acerbe de son coach malgré la chaleur de l’été bavarois –, et se consacrer entièrement au football. La situation est assez anecdotique mais elle représente parfaitement l’exigence du coach catalan. Même en présaison, pas question de négliger la diététique.

 

 

Et encore, ça n’est que le volet alimentaire… Martin Perarnau, qui semble tellement présent que les joueurs ont dû finir par le considérer comme un membre du staff, décrit ainsi des séances tactiques ultra pointues adaptées aux caractéristiques de chaque adversaire, des triples voire quadruples causeries avant tous les matches et des consignes de positionnement qui doivent pouvoir changer à tout moment.

 

Récit avant la finale de Coupe d’Allemagne face à Dortmund en mai 2016, dernière rencontre de l’ère Guardiola: "Le Bayern ne sait pas lequel de ses trois schémas tactiques habituels va présenter son adversaire, mais ce n'est pas un problème puisque le Bayern a un plan pour contrer chaque système. Tous les joueurs doivent connaître au millimètre près leur position dans chaque système. Ils savent comment se répartir sur le terrain, comment exercer le pressing sur tel ou tel adversaire, de quel côté forcer la relance ainsi que les couvertures sur chaque phase de jeu." Une préparation presque insensée dans ce qu’elle exige d’apprentissage de la part des joueurs, qui n’empêchera pas un 0-0 face à une équipe probablement pas supérieure intrinsèquement (le Bayern l’emportera tout de même aux tirs au but).

 

 

Romantique et pragmatique

Se pose alors évidemment la question du trop. Trop d’idées et de concepts à faire ingérer à son groupe, et donc le risque de brider des stars qui arriveraient très bien à adapter la tactique en cours de match sans qu’on les prévienne de ce qui risque de se passer. Sans citer un entraîneur plutôt qu’un autre, on sait que plusieurs ont décroché des titres avec un degré de préparation bien inférieur, l’autogestion d’un groupe talentueux suffisant à l’emporter. Même à une époque où tous les coaches possèdent un bagage infiniment supérieur aux observateurs extérieurs, rares sont ceux qui approchent un tel niveau d’investissement. Alors, le curseur n’est-il pas placé trop haut?

 

Ce qui ressort en tout cas de l’ouvrage, qui n’est surtout pas à conseiller à ceux qui refusent l’intellectualisation du football, c’est que Pep Guardiola n’est pas dans la posture. Que s’il est ami avec Garry Kasparov et admire Juan Manuel Lillo, son deuxième mentor avec Johan Cruyff, c’est parce qu’ils donnent la même importance à tous les mots de l’expression "philosophie de jeu". Construisent un projet global qui emprunte aux autres disciplines, pas seulement sportives, et mettent des valeurs morales dans le spectacle qu’ils veulent proposer. La meilleure analyse vient sans aucun doute de l’ancien gardien espagnol Xavi Valero, lequel dira que "Pep est un romantique de la raison". Sa vision du foot, éminemment romantique, est en effet nourrie d’une profonde réflexion sur le meilleur moyen de gagner tous les matches.

 

 

Idées et humain

La proximité de l’auteur avec Guardiola a forcément ses inconvénients: écrit dans un style démonstratif parfois plus proche de la dissertation étudiante que du roman, l’ouvrage répète plusieurs fois ses points importants et loue la grandeur d'un héros qui n’a que de fausses faiblesses, comme ces gens dont le principal défaut serait d’être perfectionnistes. Mais le texte alterne avec justesse les moments de pure analyse footballistique, tels ces chapitres consacrés aux systèmes utilisés (vingt-trois) ou au changement total de construction du jeu par rapport à Barcelone (l’équipe de milieux devenue une équipe de latéraux et d’attaquants), avec la théorie (le savoir-faire du football est-il tacite?) et les tranches de vie.

 

 

On s’amuse ainsi de voir les différences de caractère entre un Philipp Lahm premier de classe et un Thomas Müller rigolo de service. Les différences de traitement aussi, le professeur étant sans cesse sur le dos de Thiago Alcantara, donnant en vain des cours particuliers à Mario Götze et ayant pour chouchou le jeune Joshua Kimmich. On transpose, aussi, une méthode si précisément décrite aux contextes barcelonais et mancuniens. Ce n’est pas un hasard si Marti Perarnau, qui prédit d’ailleurs en filigrane le titre de Chelsea pour la saison 2016/17 à la fin du livre, fait de l’adaptation de Guardiola à un nouvel environnement son fil rouge et de la métamorphose nécessaire son titre. Ce qui est évident en Catalogne a dû être enseigné en Bavière et l’est désormais chez les Citizens.

 

 

Héritage contrasté

Et les échecs? Il y en a eu. Plus ou moins grands selon qu’on ne jure que par la Ligue des champions, mais marquants. Trois demi-finales perdues, nettement face au Real puis au Barça, beaucoup moins contre l’Atlético. Le premier, évoqué par l’auteur dans Herr Pep, n’est mentionné qu’en rappel, pour ce qui reste la plus grosse erreur de coaching de la carrière du Catalan. Une mauvaise approche corrigée l’année suivante, mais pas assez dominante pour arrêter un Lionel Messi qui avait décidé de gagner le match tout seul. Le duel face aux Colchoneros, longuement évoqué, est lui aussi bien préparé que joué. Mais dix minutes ratées et une erreur éliminent des Munichois qui ont pourtant atteint leur plénitude, après trois ans d’apprentissage.

 

Dernier paradoxe, éternel paradoxe d’un sport qui ne s’intéresse pas au mérite au moment de choisir un vainqueur. Baladé par la Juventus pendant une bonne heure lors du huitième de finale retour et pourtant qualifié, le Bayern est sorti par un Atlético plus réaliste au moment où il devait définitivement sacrer le projet Guardiola, si dominateur au plan national. Analyser uniquement le résultat revient à ne rien analyser du tout, mais le constat reste: l’évolution dans le jeu n’a jamais permis de reproduire le triplé de Jupp Heynckes.

 

Après trois ans, durée au-delà de laquelle l’investissement que sa méthode intense requiert épuise un groupe (il en est tout à fait conscient), Pep est donc parti à Manchester City et récolte aujourd’hui les fruits d’un travail entamé l’an dernier. S’il a appris de la Bundesliga, et utilise d’ailleurs encore des plans de jeu bien plus proches de son Bayern que de ce qu’il faisait à Barcelone, l’Allemagne a également beaucoup appris de son passage, son héritage se retrouvant encore dans la sélection. Lui qui a laissé ses carnets d’entraînements avant de partir veut que le savoir footballistique se transmette. À Munich, pourtant, le jeu de position n’a pas réellement survécu à son départ, et le sulfureux médecin Hans-Wilhelm Müller-Wohlfahrt est même revenu aux affaires. Thomas Tuchel, amoureux du même football avec qui il débriefait les Dortmund-Bayern et qu’il estime énormément, a quant à lui décliné la proposition du FCB...
 

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