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Léo Devillers

 

Aussi connu sur le forum sous le nom de Maniche Nails.

 


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Revue de Stress #59

La fin de la tactique libre

Après l'Euro 2012 remporté par une Espagne disposée en 4-6-0 et donc sans attaquants, les instances décident que toutes les équipes doivent jouer en 4-4-2 à plat. Pour quelles conséquences?

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Kiev, 1er juillet 2012, finale de l'Euro entre l'Espagne et l'Italie. Au terme d'une domination sans partage, les joueurs de Vicente Del Bosque écrasent leur adversaire du soir 4 à 0 et remportent la compétition dont ils étaient une fois de plus les grandissimes favoris. Il faut dire que depuis 2008, on s'est habitué aux victoires de la Roja, et ce non sans un certain plaisir renouvelé. Leur fameux tiki­-taka, un jeu fait de passes rapides, le ballon qui ne s'arrête jamais et des joueurs qui, eux, ne semblent courir que pour mieux le récupérer – très haut, histoire d'user l'adversaire – est si télégénique qu'on ne s'en lasse pas. Un harmonieux mélange d'aisance, de technique et de vice; en somme, le football ramené à sa plus belle expression. Et de fait, rarement une hégémonie aura été aussi peu contestée.

 

 

Pourtant, dans ce climat de liesse générale, quelques dents se mirent à grincer. Où était passée avec l'Espagne la sacro­-sainte incertitude du sport, celle qui lui confère tout son intérêt? On mettait en cause la formation tactique utilisée par Del Bosque, un 4-­6-­0 qui, aussi audacieux et original fût-­il par son absence d'attaquants, aurait fortement contribué à rendre inéluctable, voire mathématique, l'issue de l'Euro 2012. Quand on possède en son sein les six meilleurs milieux de terrain du monde – Xavi, Iniesta, Sergio Busquets, Xabi Alonso, David Silva, Fabregas, excusez du peu – on évite de les aligner tous ensemble, question d'équité. Dans les jours qui suivirent le sacre, une tribune conjointement signée par les rédactions de La Gazetta dello Sport, A Bola et L'Équipe s'achevait par ces mots forts: "Il est grand temps que la loi du terrain reprenne le dessus sur celle du banc de touche. Un bon coach ne devrait être au fond qu'un bon préparateur physique, ni plus ni moins".

 

Au même moment, à Bilbao, un chef de chantier agressait Marcelo Bielsa, principale cible de cette cabale médiatique Say no to tacticism. Les instances – la FIFA et ses confédérations – n'avaient pu anticiper une telle déferlante de par l'Europe, et bientôt le monde, si bien qu'elles résolurent de prendre à la hâte des mesures coercitives pour calmer les tensions. Désormais, clubs et sélections seraient tenus de présenter lors de chaque rencontre des 4­-4-­2 à plat, sans losange ni tête qui dépasse; des rangs bien nets et identiques de part et d'autre de la ligne médiane.

 

 

Sacchi dans les écoles

Les quelques retouches que l'on consentit à apporter aux Lois du jeu étaient ainsi censées garantir un football plus équitable car moins arbitraire; notamment la troisième, celle ayant trait aux joueurs. Ceux­-ci demeuraient toujours au nombre de onze par équipe mais leur rôle spécifique sur le terrain – jusqu'ici très flou – s'en trouvait précisé. Dans les faits, on demandait aux milieux axiaux de récupérer le ballon à hauteur du rond central, renverser le jeu sur le côté de leur choix – aucune règle stipulée à ce sujet –, le joueur de couloir sollicité est alors invité à remonter la balle jusqu'aux abords de la surface de réparation et effectuer un centre que, tout dépendra de sa profondeur, soit l'attaquant au premier soit celui au second poteau tentera de dévier dans le but adverse – de la tête ou du pied, avec ou sans contrôle, là aussi la règle est souple. En face, pour contrecarrer ces phases offensives, la défense bien disciplinée ne manquera pas de jouer le hors-­jeu chaque fois que l'occasion s'en présentera. Un léger tacle en retard – assouplissement de la loi 12 sur les fautes – pouvait également être requis dans les situations désespérées.

 

Bref, autant de mesures séduisantes sur le papier qui visaient aussi à s'inspirer des autres sports collectifs comme le basket ou le handball, tous deux très codifiés – plus adultes diront les mauvaises langues – sans que cela n'ait jamais entravé leur popularité: postes fixes, retours en zone interdits, pas le droit de temporiser la balle plus de trois secondes, cela ne pose au fond aucun problème. Et puis, après tout, le 4­-4-­2 imposé par la FIFA n'est pas une formation sans noblesse; le grand AC Milan a bien remporté de la sorte ses principaux succès dans les années 1990. "Nous sommes tous des Arrigo Sacchi", confiait d'ailleurs récemment le technicien bordelais Willy Sagnol en signe d'allégeance au mage de Fusignano. Quant à savoir si Cheick Diabaté a désormais l'étoffe d'un Van Basten – six buts inscrits depuis le début de l'année, tous dans la zone des six mètres –, il y a encore un pas qu'une seule réforme, aussi ambitieuse soit­-elle, ne saurait franchir.

 

 

Une lecture du jeu simplifiée

Dans les faits cette révolution anti­tactique n'a pas vraiment eu les résultats escomptés, elle qui comptait rétablir l'égalité des chances entre les participants dans les compétitions nationales et internationales. Si l'on jette un œil aux palmarès de ces trois dernières saisons, le Bayern Munich, le Real Madrid et le FC Barcelone se sont partagés la Coupe aux grandes oreilles, le Paris Saint-­Germain a glané trois titres de champion de France et, en 2014, l'Allemagne a ravi sa quatrième Coupe du monde. À croire que des facteurs externes à la seule mise en place tactique – le mojo, des générations dorées à chaque génération, un programme alimentaire plus sain? – expliquent la persistance de certaines équipes à se maintenir au plus haut niveau.

 

Contre toute attente, c'est dans la sphère médiatique, peut-­être plus encore que sur les terrains, que les changements ont été les plus notables. L'analyse tactique ayant toujours été le maillon fort du journalisme sportif – notamment en France –, c'est non sans regret que l'on a dû se résigner à l'obsolescence des mots propres au football d'antan comme le faux 9, l'ailier inversé ou le trequartista. Cyril Linette, ancien directeur des sports sur Canal+, précise: "Aujourd'hui dans les résumés de match au Canal Football Club, les consultants essaient toujours de revenir un minimum sur le jeu mais une fois qu'on a consacré une palette entière au marquage individuel d'un joueur ou au pressing d'un bloc­-équipe on se rend bien compte qu'on a un peu épuisé toutes les subtilités tactiques du foot moderne. Du coup on repasse les buts au ralenti et on discute des erreurs d'arbitrage pour meubler le temps d'antenne". Bien sûr, on s'amuse encore à relever ça et là quelques abus de langage trop solidement ancrés dans l'esprit des commentateurs, qu'il s'agisse des pléonasmes le remplacement poste pour poste ou de l'attaquant pur jus.

 

 

Bien choisir son poste

Depuis l'entrée en vigueur de la réforme les joueurs doivent posséder deux licences, l'habituelle, celle qui les rattache à un club et à une fédération; et une nouvelle, leur attribuant le poste qu'ils occuperont durant toute leur carrière et qu'il est impératif d'acheter – la fameuse licence FIFA – en vue d'obtenir un contrat professionnel. Son prix varie évidemment en fonction de la notoriété du poste convoité et de ses débouchés – les statistiques montrant que les attaquants obtiennent davantage de primes de match et de contrats publicitaires que les latéraux –, si bien qu'il peut être utile pour un jeune espoir de s'attacher auparavant les services d'un agent compétent afin d'être guidé au mieux dans une décision parfois lourde de conséquences. Ainsi Paul Bernardoni, tout empressé qu'il était de découvrir la Ligue en août dernier, deux buts encaissés par match depuis, regrettait il y a peu de n'avoir économisé davantage pour postuler à autre chose que gardien de but. À l'inverse, Jérémie Boga, attaquant du Stade rennais et auteur de deux buts en 18 rencontres pour sa saison inaugurale dans le monde pro, ne semble pas encore justifier pleinement l'avance sur salaire d'un an dont il a bénéficié.

 

L'Allemagne, toujours à la pointe, nous montre pourtant que le joueur, loin d'être cantonné à un seul rôle, peut discrètement faire bouger les lignes. Au Bayern, par exemple, il est apparu très tôt aux yeux du staff que David Alaba avait des qualités balle au pied bien supérieures à celles de ses confrères latéraux ­– garçons d'ordinaire un peu rustres et approximatifs dans leurs relances – et il serait préjudiciable de n'en tenir compte alors qu'il possède la créativité d'un meneur de jeu et la vivacité d'un ailier; on lui donne outre­-Rhin la réputation d'être un joueur über – celui qui va au-delà, qui dépasse son rôle. Une faille dans le règlement qui autorise à couvrir la zone d'un joueur expulsé a ainsi été parfaitement exploitée par le club bavarois qui lance à chaque match trois nouveaux réservistes dans l'entre­jeu, payés à la minute et chargés de se faire sortir d'une manière ou d'une autre – tacles appuyés, crachats, exhibition de parties génitales – dès le coup de sifflet de l'arbitre.

 

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