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La Gazette : 23e journée

L'angoisse de l'arrière gauche au moment du penalty

Le chef de notre cellule Statistiques & Maraboutage s'est penché sur les archives et en a extrait une terrible vérité: les arrières gauches sont maudits dans les séances de penalties!

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En mai dernier, l’échec d’Andreï Chevtchenko en finale de la Ligue des champions, lors de la séance des tirs aux buts, face à un Jerzy Dudek en plein trip grobelaarien, a encore suscité, dans tous les cafés du commerce d’Europe et sur les plateaux de TF1, ce commentaire récurrent, le plus souvent prononcé avec affliction et fatalisme: "Ah, ça, c’est toujours les grands joueurs qui ratent leur péno!"

 

 



Adage menteur


Une affirmation qui semble évidente à tous, à un tel point qu’il serait sacrilège de la remettre en cause. Et bien, soit! Qu’on me brûle sur un bûcher, qu’on me jette dans un étang avec une pierre au cou, qu’on me fasse passer une journée entière entre les mains de Tiburce Darou, mais rien ne m’empêchera de crier la vérité à la face du monde! Et la vérité, c’est que lesdits "grands joueurs" ne ratent pas plus leurs pénos que les autres. Même moins. Eh oui. C’est seulement que ça se remarque davantage.


Oui, France-Brésil 1986 a vu Zico écrire la légende de Joël Bats et Platini ajouter un satellite de plus à l’orbite terrestre. Oui, Baggio a tiré une transformation de rugby contre ce même Brésil en 1994 en finale de la Coupe du monde. Et Raul n’a pas égalisé contre les Bleus à la dernière minute de France-Espagne en 2000.

 

Mais cette prétendue malédiction qui s’abattrait sur les plus talentueuses de nos stars n’est, en réalité, que la simple conséquence d’une statistique indéniable : ce sont le plus souvent les "grands joueurs" qui sont chargés des coups de pied de réparation. Du coup, les risques d’échec se multiplient. Et forcément, sur plusieurs décennies, on constatera les ratages de quelques stars mondiales dans cet exercice. Mais en tirer une conclusion définitive comme le fait souvent la vox populi, surtout avinée, est totalement injuste. Pelé, Maradona, Van Basten, Zidane, Vairelles en ont-ils manqué beaucoup? Platini n’en a raté qu’un seul de toute sa carrière...




Sacerdoce du latéral

Non, la vérité est ailleurs (et mon tailleur est riche, mais ça n’a pas de rapport). Il existe bel et bien une congrégation qui tremble à la seule idée de s’avancer dans la surface, de poser le ballon sur le petit rond blanc, de jeter un regard de défi au gardien qui fait la roue sur sa ligne, de prendre une profonde inspiration, de reculer, et de frapper du pointu en fermant les yeux. Cette cohorte de misérables, c’est celle des arrières gauches.

 

Poste ingrat que celui-ci ! Quel gamin doué, dans la cour de son école, s’écrierait : "Moi, quand je serai grand, je serai arrière gauche!" ? (oui, non, Cyril Rool, ça compte pas). Chacun veut être buteur, meneur de jeu, gardien, à la rigueur ailier de débordement ou libéro… mais arrière gauche, non merci! Or une fois au centre de formation, on doit se résigner, a fortiori si l’on est gaucher et moins technique que l’autre gaucher de l’équipe qui, lui, jouera devant. Dès lors, on passera son existence sans s’éloigner de plus de dix mètres de la ligne de touche, qu’on parcourra inlassablement d’un bout à l’autre pendant toute sa vie, taclant un ailier adverse par ci, combinant avec un partenaire par là, sans jamais entrer dans la lumière, sauf si l’on s’appelle Roberto Carlos et qu’on possède une frappe de balle qui devrait être interdite par la Convention de Genève.



D’ailleurs, l’admirable Jimmy Adjovi-Boco n’est-il pas le seul joueur de champ de D1 à avoir joué plus de trois cents matches sans jamais inscrire le moindre but? La vie de l’arrière gauche se passe dans l’ombre. On lui permet seulement de temps à autre de toucher une éventuelle coupe, mais ce n’est pas lui qui la portera pendant le tour d’honneur. Et un jour, voilà qu’on le tire de la pénombre et qu’on lui intime l’ordre de marquer son tir au but, le sort de la patrie en dépend! Alors, la pauvre petite chose fragile cligne des yeux, tangue des genoux, et s’exécute en tremblant, tentant généralement de placer un ballon tout mou au ras du poteau. Du pain bénit pour le gardien adverse.




Les archives sont formelles

Et c’est ainsi que l’histoire des séances de tirs aux buts de l’humanité constitue une longue litanie d’échecs des arrières gauches. Et c’est ainsi que chaque fois que l’un d’entre eux s’avance, nous, devant la télévision, nous couvrons les yeux en hurlant "Naaaan, pas lui, il va le rater, je suis sûr!" Allez, pour la bonne bouche, quelques moments d’infamie des numéros 3 pénalteurs :


1982. Au lieu d'allumer Schumacher d’un missile en pleine face, Maxime Bossis frappe faiblement de l’intérieur du pied. Le monstre se saisit du ballon et serre son poing encore ensanglanté.
1991. Contre l’Etoile Rouge, Amoros, d’un tir de poussin, coule définitivement un OM bien triste.
1993. Stéphane Mahé en sixième tireur de l’AJA contre Dortmund. Mauvaise pioche.
1998. Lizarazu manque bien d’écrouler tout l’édifice bleu en quarts contre l’Italie.
2003. Allez hop, un exemple non hexagonal, histoire de montrer que c’est une règle universelle : en finale de Ligue des Champions, contre la Juve, l’arrière gauche du Milan AC, Kaladze, bute sur Buffon.
2004. Un autre cas non hexagonal, et même non européen : en finale de la Copa America, l’Argentin Heinze décoche un Scud au-dessus des cages de Dida.
2005. Eindhoven, le champion de France face à une bande de Bataves… Au bout de la nuit, le tir fuyant d’Abidal n’échappe pas aux longs bras de Gomes.
2005 encore. En finale de la Ligue des champions, ni Paolo Maldini ni Djimi Traoré ne tireront. Peut-être les entraîneurs ont-ils enfin compris? En revanche, les anciens arrières gauches que sont Riise et Serginho tirent… et ratent. On ne se défait pas aussi finalement du sceau du destin.
2005 toujours. À la dernière minute de Cameroun-Egypte, les Lions obtiennent un penalty. En dépit de tout bon sens, c’est leur arrière gauche Pierre Womé qui s’en charge. Le ballon rebondit sur le poteau et détruit sa maison et sa voiture.



Conclusion : ont-ils tous croisé un chat noir? Sont-ils passés sous une échelle? Ont-ils cassé leur miroir? Sont-ils simplement les derniers survivants de cette ancienne race de joueurs qu’on appelle généralement les "bourrins aux pieds carrés"? Quoi qu’il en soit, les faits sont têtus. Les arrières gauches sont les maillons faibles des séances de tirs aux buts. Espérons qu’au moment de désigner le dernier tireur français en finale de la Coupe du monde 2006, les Bleus n’enverront pas Sylvain Armand au casse-pipe…


PS : Andreas Brehme, auteur du penalty qui a permis à l’Allemagne de remporter l’horrible Coupe du monde 1990, n’était pas un arrière gauche, mais un robot. Ca ne compte pas. Et toc. D’autant qu’au tour précédent, l’Allemagne s’était qualifiée aux tirs aux buts contre l’Angleterre… grâce à l’échec de l’arrière gauche d’icelle, Stuart Pearce.

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