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Tonton Danijel (avec J.L.)

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La Gazette de la L1 : 13e journée

Emil ou tintin pour l’Amérique

Un jour, un but – Il y a vingt ans, en fracassant les espoirs de qualification des Bleus pour la Coupe du monde, Emil Kostadinov écrivit toute une histoire.

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Pourtant, le printemps et l’été 1993 avaient été riches de promesses. L’OM devient champion d’Europe le 26 mai, mettant fin à trente-sept ans de malédiction des clubs français en coupe d’Europe. Le PSG et Auxerre atteignent le dernier carré de la coupe UEFA, éliminant respectivement le Real Madrid et l’Ajax Amsterdam. Et l’équipe de France se redresse dans les éliminatoires de la Coupe du monde 1994 après les difficiles lendemains d'un Euro raté [1]. Il ne manque qu’un seul point à glaner en deux matches au Parc des Princes pour valider le billet pour les USA. De quoi nourrir un excès de confiance qui se paye face à Israël (les Bleus mènent 2-1 à la 85e, mais s’inclinent 3-2) et laisse à l’équipe de Bulgarie une chance inespérée de revenir.
 

 



 
L'énergie de l'espoir

Ce 17 novembre, la France a peur. Peur surtout de Hristo Stoitchkov, le joueur vedette du Barça, capable de profiter de la fébrilité défensive entrevue contre Israël. Mais Marcel Desailly va vite dissiper cette crainte. Celui qui n’est pas encore The Rock mais vient de gagner une Ligue des champions avec l’OM, musèle parfaitement le principal atout offensif bulgare. Le hic, c’est qu’un attaquant talentueux peut en cacher un autre. Et c'est le second couteau Emil Kostadinov que la Bulgarie va planter dans le dos des Bleus.
 

Il profite notamment d’un Laurent Blanc étonnamment fébrile, qui concède un corner sur lequel l'attaquant de Porto s’élève plus haut que lui pour égaliser après l’ouverture du score d’Eric Cantona. Qu’importe, à 1-1, l’équipe de France reste qualifiée. Au fil des minutes, elle semble plus impliquée que contre Israël, et à défaut de chercher la victoire, paraît prête préserver un match nul qui l'enverrait en Amérique. Jusqu’à l’improbable 90e minute. Le ballon est dans le camp bulgare, dans les pieds de David Ginola, alors qu’il reste dix-huit secondes à jouer dans le temps réglementaire. On s’attend à ce qu’il la conserve au chaud, mais le mal-aimé, dont l'ego souffre dans l’ombre du duo Papin-Cantona alors qu’il brille au sein d’un effectif parisien sur la route du titre de champion, déclenche un centre qu’il rêve sans doute décisif, mais qui, complètement raté, échoue au troisième poteau. Les Bulgares étant plus nombreux dans leur propre surface que les attaquants français, on peut à peine parler de contre. Mais sur l'ouverture apparemment trop excentrée de Penev, Kostadinov, avec l’énergie de l'espoir, prend de vitesse Alain Roche et Laurent Blanc, contrôle de la cuisse droite et met tout ce qu’il a dans une frappe soudaine alors qu’il ne reste que deux secondes avant les arrêts de jeu.

 



Kostadinov ou la poule ?

Le mythe de la plus grande défaite de l'équipe de France – et pas "grande" au sens d'un France-Allemagne 1982 – est né, agrégeant différentes légendes: les interviewes précocement triomphalistes de Gérard Houllier et Éric Cantona (qui rêvait: "On gagne la Coupe du monde, je suis embrassé, piétiné. On leur a marché sur la tête. Je suis Gulliver"), la chanson L'Amérique de Joe Dassin diffusée avant la rencontre par la sono du Parc, le "crime contre l'équipe" de Ginola – en réalité, "le crime contre la cohésion et l'esprit d'équipe" ne désigne pas, dans les mots du sélectionneur, "l'Exocet" du parisien, mais ses déclarations précédant la rencontre qui critiquaient les "intouchables" Papin et Cantona [2]. La crise qui éclate alors couvait depuis quelque temps: en filigrane des critiques sur la qualité du jeu proposé, le sélectionneur étant fragilisé par ceux, notamment au sein du Variétés Club de France, qui n'avaient pas digéré sa nomination. Plus profondément, le football français était miné par la catastrophe de Furiani et l'affaire VA-OM, le président de la FFF Jean Fournet-Fayard ayant à ces deux occasions brillé par sa nullité, peinait à se remettre d'années Bez puis Tapie qui furent celles de l'omerta, tandis que la sélection nationale n'en finissait pas de dilapider le pesant l'héritage des grandes années 80.
 

C'est pourtant sur ces décombres qu'est signé l'acte de renaissance des Bleus. Solution de fortune choisie un mois plus tard, jour pour jour, Aimé Jacquet parviendra à installer son projet, écartera progressivement Papin, Cantona et Ginola pour construire le groupe des futurs champions du monde – parmi lesquels figureront sept des joueurs inscrits sur la feuille de match du 17 novembre [3]. Un mal pour un grand bien, qui fait le bonheur des amateurs d'uchronie: qu'aurait fait l'équipe de France aux États-Unis si elle s'était qualifiée, aurait-elle remporté le titre suprême quatre ans plus tard?
 


Sans surlendemain

Ces questions ont des réponses pour les Bulgares, chez qui ce but aura évidemment une tout autre résonance. Ils réalisent au Mondial un de ces parcours inattendus souvent réservé aux invités surprise: après une sèche défaite 3-0 contre le Nigeria, ils étrillent la Grèce 4-0 puis battent une Argentine privée de Maradona après son contrôle antidopage positif (2-0), se débarrassent de Mexicains jouant quasiment à domicile en huitième de finale, aux tirs au but, avant de sortir l'Allemagne (2-1). Ils ne s’inclinent qu'en demi-finale contre l’Italie (2-1) – Stoitchkov contestant le choix du… Français Joël Quiniou pour arbitrer ce match. Thierry Roland lancera un mémorable "Ils jouent bien, ces Bulgares, comme quoi… bon", saluant à sa façon des joueurs aussi talentueux que Penev, Balakov, Letchkov ou l'inénarrable Trifon Ivanov.
 

Malheureusement pour eux, ce coup d’éclat sera sans lendemain. Les Bleus tiendront bientôt leur revanche, moins restée dans les mémoires: à l'Euro 1996, ils renvoient les Slaves à la maison après une victoire (3-1) qui voit Marcel Desailly prendre encore le dessus sur Hristo Stoitchkov, lequel réussira néanmoins à expédier un joli coup franc dans la lucarne de Bernard Lama, tandis que Laurent Blanc, auteur du premier but, poussera Liouboslav Penev à marquer contre son camp le deuxième.
 

Emil Kostadinov se rappellera au bon souvenir du public français lors de la finale retour de la Coupe UEFA 1996 contre les Girondins de Bordeaux, en blessant involontairement Bixente Lizarazu à la 31e minute de jeu et inscrivant le deuxième but du Bayern Munich. Sa Coupe du monde 1994 aura été relativement discrète, le joueur revenant dans l’ombre de Hristo Stoitchkov qui enfilera six buts et se dirigera vers le Ballon d’Or. Un trophée qu’il n’aurait très probablement pas obtenu sans le moment de grâce de son coéquipier, un soir de novembre au Parc des Princes.
 


[1] Large victoire 4-0 sur Israël à Tel-Aviv en éliminatoires, précieux succès en Autriche 1-0, puis face à des Suédois (2-1) grands favoris du groupe. À l'été, les Bleus surclassent 3-1 des Russes qui se baladent dans leur groupe qualificatif et décrochent un point inattendu sur le sol suédois, avant de s’imposer 2-0 en Finlande en septembre.
[2] Pour une légende tout à fait alternative, lire "Les Cahiers, article premier".
[3] Petit, Deschamps, Desailly, Blanc, Lizarazu, Djorkaeff et Lama.
NDLA : "Tintin pour l’Amérique" avait été le titre imaginé par Les Guignols de l’info au lendemain de l’élimination.

 

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