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La Gazette > 22e journée

King for a day

Le concours Cantona a déjà désigné ses vainqueurs. Voici justement le texte de l'un d'eux: ou comment l'on devient le héros d'un jour en revêtant un maillot rouge frappé du numéro 7...
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Le jour de mon arrivée à Manchester, le chauffeur de taxi avait tout de suite mis les choses au point. Et d'une, il m'emmenait dans un quartier plutôt pourri, mais bon, c'est moi qui voyais. Et de deux, il était fan de City, "comme tous les vrais Mancuniens". Et de trois, Éric Cantona avait cette fois vraiment dépassé les bornes: non mais franchement quelle idée d'aller savater un supporter de Crystal Palace? Le diagnostic de l'homme au volant était formel: ce Cantona était vraiment givré. Foocked oop.
Pour la forme, je venais au secours de mon compatriote: c'était quand même un super joueur, hein...
Exagère pas, mec. Vot' Platini c'était un super joueur. Cantona il est p't'êt bon mais ça lui donne pas tous les droits...
— Mais enfin, Noel Gallagher, qu'on ne saurait soupçonner de la moindre sympathie pour United, ne disait-il pas souvent que Cantona était une "putain de star"?
— Une putain de star? Une putain de tête de noeud ouais...

En fait, j'étais assez d'accord. Le peintre caractériel d'Old Trafford avait quand même un casier chargé: les quinze changements de club en quatre ans, les poses de rebelle à deux balles, les maillots qu'on jette et les insultes qui pleuvent, les métaphores à base de sardines... Sans oublier France-Bulgarie, ce col toujours relevé, ces chevilles souvent enflées, ce but à Geoffroy-Guichard sous la pluie privant les Verts d'une finale de Coupe de France... Comment ne pas être agacé par Canto?


Canto le branleur

Hébergé par mon petit cousin, assistant-professeur de français dans un collège d'un faubourg populaire de Manchester, je me rendis vite compte que si, pour la moitié de la population locale, il était le King, l'homme qui avait relancé Man United vers les sommets, pour l'autre moitié, le Marseillais était bien pire qu'une tête de nœud, il était ce mangeur de grenouilles irascible, ce monstre d'arrogance et de bêtise crasse qu'on aime détester. Manque de bol, j'avais l'impression que nous ne croisions que des fans de City dans le quartier. Des jeunes, des vieux, des noirs, des blancs, des hommes, des femmes avec comme point commun une cantophobie exacerbée. Sans parler des gamins à l'école ou dans la rue: "You French? Ha ha! Cantona wanka, Cantona wanka... ha ha!"

Canto le branleur? Mon cousin, un grand dadet au teint blafard qui vivait de Cadbury Cream Eggs et de musique funk avait fini par s'habituer — lui aussi suivait City. Mais je me surprenais à défendre bec et ongles un type que j'avais jusque là toujours trouvé un peu ridicule. Il fallait arrêter, maintenant. Canto n'était pas seulement un super joueur, capable de créer, de marquer et de faire marquer, doté d'un fighting spirit tellement peu français. Canto était un Grand. Un Grand qui contre toute attente avait su se sublimer pour s'imposer définitivement en Angleterre. Un Grand qui semblait en mesure désormais d'assumer à lui seul la francophobie latente de la société britannique. Et pour toujours Canto serait le King un type génial, un peu fou sans doute mais avant tout absolument incontournable. Un Grand, le joueur qu'il nous aurait fallu à l'ASSE...
On me regardait goguenard: "Hé mec, ton Cantona c'est le King of Shite. Et puis arrête à la fin, tu vas quand même pas me balancer un coup de pied, hein?"


Le 7 rouge

Le samedi eut lieu le traditionnel match entre les professeurs du collège et une sélection d'élèves de trssoième. Des profs s'étant désistés, je me retrouvais sur le terrain. Nous portions de vieux maillots rouges et bien entendu on m'avait affublé du numéro 7 — la bonne blague.  Je me rappelle encore très bien de ce match: en nage au bout de dix minutes, les crampons d'emprunts bien trop grands, le souffle court alors qu'autour de moi ça court dans tous les sens, la bedaine du prof d'histoire, l'assistant Allemand qui joue avec ses lunettes scotchées sur la tête... Les réflexions au bord du terrain aussi: quelle chèvre le 7 rouge, mais chut! faut pas l'énerver...

Nous sommes en train de perdre contre des gamins de quinze ans et puis dans les dernières secondes, l'incroyable: le ballon sur moi, je le reprends de volée et paf, il finit dans la lucarne. Je n'en crois pas mes yeux — il faut dire que c'est la première fois de ma vie que je réussis une reprise de volée. Mes coéquipiers d'un jour n'en finissent plus de me congratuler à grands coups de tape dans le dos. La rencontre se termine sur un match nul et lors du pique-nique qui suit on congratule encore le 7 rouge, on est aux petits soins pour lui, tout le monde veut lui donner à boire... "Hé Cantona le Français, trop fort ta volée!"
Le soir, en rentrant, on croise les petits gamins du coin qui passent leur vie dehors,  Citizens depuis l'âge du biberon, Citizens jusqu'à la mort. Pourtant dès qu'il me reconnaissent ils se mettent à brailler dans la pénombre: "Ho ha! Cannnntona! Ho ha! Cannnntona!" Putain de star...


Le temps a passé, le King a pris une vingtaine de kilos et vit tranquillement de sa réputation entre films improbables et beach soccer, entre spots de pub et analyses minimalistes sur le foot d'aujourd'hui. De son côté, mon petit cousin est rentré dans la Loire, il s'est marié et a fait construire une maison horrible. Je ne le vois plus beaucoup mais je suis toujours content d'avoir de ses nouvelles: un peu comme pour Cantona en fait. Ce grand joueur grâce à qui j'avais été le héros d'un bel après-midi de 1996. King for a day.
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